Ismaïl, Safia et Bakhtiar
Ils avaient l'air bien seuls l'autre jour. Trois pauvres hères un peu hagards qui se demandaient dans quelle tempête ils allaient bientôt être emportés. Ils semblaient un peu effarés devant la vingtaine de journalistes français venus les entendre quelque part dans le 16e arrondissement de Paris.
Le premier, Ismaïl, est un écrivain à la moustache en broussaille. Un écrivain anonyme comme il y en a des centaines à Paris (chacun sait que Paris est la capitale mondiale des écrivains méconnus). Le deuxième, Bakhtiar, est un obscur militant des droits de l'homme. Ça aussi, il y en a beaucoup à Paris. Le troisième, Safia, est une femme qui ne parle même pas français. Elle baragouine à peine l'anglais, c'est vous dire. Le lendemain, il n'y avait d'ailleurs rien dans les journaux. Pas la moindre petite ligne sur eux. Seulement 30 petites secondes vite oubliées à la radio.
Non, il faut se rendre à l'évidence, Ismaïl, Safia et Bakhtiar n'intéressent personne. Ils n'intéressent ni les grandes organisations internationales, comme l'ONU et l'OTAN, ni la France, ni le Canada, ni les juristes de la Commission internationale de Genève. On n'a pas parlé d'eux au Conseil de sécurité et on n'en parlera pas au sommet de l'Union européenne qui se poursuit ce matin à Bruxelles.
Je vous le dis, ils n'intéressent personne.
La preuve? Chaque fois qu'Ismaïl, Safia et Bakhtiar organisent des manifestations, on y voit trois pelés et quatre tondus. Ça fait pourtant 20 ans qu'ils tentent d'attirer l'attention sur les 5000 Kurdes gazés à Halabja, les 300 000 chiites tués lors de l'intifada de 1991, les 180 000 Kurdes exécutés en 1988. Sans oublier les tortures, les villes rasées, les pendaisons publiques et les 250 000 chiites déportés en Iran. Mais rien n'y fait. Ça fait 20 ans qu'ils rassemblent toujours les mêmes zèbres: quelques dizaines d'étudiants chevelus, de rares profs d'université et surtout des compatriotes d'exil, que les touristes regardent d'un air stupéfait.
Rien à voir avec les immenses cortèges qui, depuis quelques semaines, ont envahi les rues des grandes capitales du monde. Ismaïl, Safia et Bakhtiar auraient bien voulu voir ces foules défiler contre Saddam. Ils n'ont pas vraiment compris pourquoi toute cette jeunesse en avait tant contre George Bush et si peu contre Saddam. Ça ne doit plus être de leur âge.
Pas qu'ils aiment particulièrement Bush. Même qu'ils ne croient pas vraiment à la démocratie promise en Irak. Mais ils se disent que le raïs a tout de même tué plus de monde que le Texan de la Maison-Blanche. Non, vraiment, Ismaïl, Safia et Bakhtiar n'ont jamais su comment mobiliser les foules. Ils ne maîtrisent pas les lois de la communication.
Je vous le répète, ces pauvres bougres n'intéressent personne. Pas même les écologistes de Greenpeace, pourtant si prompts à pleurer sur le premier bébé phoque et la première baleine à bosse venus. Ces jours-ci, Ismaïl, Safia et Bakhtiar passent pourtant pour des animaux de foire, d'étranges bêtes féroces. Pire, des va-t-en-guerre, des ennemis de la paix.
C'est dire! Contrairement aux millions de pacifistes des dernières semaines, Ismaïl, Safia et Bakhtiar soutiennent l'invasion de l'Irak. Eh oui! La vraie guerre, avec des bombardements et des avions renifleurs. Sans oublier la «mère de toutes les bombes», des raids, des frappes, chirurgicales ou pas... et tout, et tout! Exactement comme la majorité de leurs quatre millions de congénères en exil un peu partout dans le monde et les millions d'autres qui croupissent dans les bidonvilles de Bagdad, dans les prisons de Saddam et dans les camps de réfugiés en Iran.
Je vous le dis, ce sont des Martiens qui prononcent des mots étranges, des mots que nos chastes oreilles n'osent même plus entendre. Des mots aussi vulgaires que le mot «guerre». Comme dans «la guerre contre Saddam», celui qui a assassiné leurs frères et leurs mères. Enfin, c'est ce qu'ils disent.
Évidemment qu'ils auraient bien voulu que l'ONU s'occupe d'eux. Évidemment qu'ils auraient préféré respecter la légalité. Tout le monde veut être légitime. Pour tout dire, Ismaïl, Safia et Bakhtiar sont presque un peu honteux de se ranger derrière George Bush et ses GI. Mettez-vous à leur place. Ça doit faire drôle de se retrouver à côté d'un gars qui fait descendre plus de monde dans les rues qu'on n'en verra jamais manifester contre les assassins du Kremlin, de la place Rouge et de Bagdad.
Même qu'Ismaïl, Safia et Bakhtiar n'auraient jamais imaginé que les bouchers de la Tchétchénie et du Tibet puissent se retrouver un jour du côté du droit, de la légalité et de la légitimité. Alors qu'eux, ils sont du côté des accusés. La civilisation fait décidément des progrès fulgurants!
Excusez-les, car Ismaïl, Safia et Bakhtiar ne savent pas ce qu'ils font. Il faut les comprendre, ils en avaient assez, eux, des inspecteurs de l'ONU. Douze ans d'inspections en tout genre! Ils en avaient assez des résolutions 1441, 678, 687, et quoi encore. Ce qu'ils auraient voulu, c'est des inspecteurs sur les droits humains. Mais la résolution 1441 n'en parlait pas. Ça n'était pas légal. On ne peut pas tout faire.
Mais le pire, c'est qu'Ismaïl, Safia et Bakhtiar ne savent même pas qu'ils soutiennent une guerre illégale et injustifiée. Comprenez-les, ils n'ont pas fait leur droit ni étudié les lois. C'est à peine s'ils savent ce que c'est qu'une charte. Ils viennent d'un pays où on n'a pas l'habitude de ces choses-là. Ils sont comme les résistants du nord de l'Irak qui s'apprêtent à monter à l'assaut de Saddam avec leur vieille kalachnikov.
Ceux-là ne savent même pas qu'ils vont enfreindre la nouvelle loi des peuples civilisés et du monde multipolaire. Ils ne savent même pas que, loin dans le nord, dans des pays où l'on sait ces choses-là, on a décidé que la légalité n'était pas de leur côté.
Excusez-les.
crioux@ledevoir.com
Christian Rioux est correspondant
du Devoir à Paris.
Le premier, Ismaïl, est un écrivain à la moustache en broussaille. Un écrivain anonyme comme il y en a des centaines à Paris (chacun sait que Paris est la capitale mondiale des écrivains méconnus). Le deuxième, Bakhtiar, est un obscur militant des droits de l'homme. Ça aussi, il y en a beaucoup à Paris. Le troisième, Safia, est une femme qui ne parle même pas français. Elle baragouine à peine l'anglais, c'est vous dire. Le lendemain, il n'y avait d'ailleurs rien dans les journaux. Pas la moindre petite ligne sur eux. Seulement 30 petites secondes vite oubliées à la radio.
Non, il faut se rendre à l'évidence, Ismaïl, Safia et Bakhtiar n'intéressent personne. Ils n'intéressent ni les grandes organisations internationales, comme l'ONU et l'OTAN, ni la France, ni le Canada, ni les juristes de la Commission internationale de Genève. On n'a pas parlé d'eux au Conseil de sécurité et on n'en parlera pas au sommet de l'Union européenne qui se poursuit ce matin à Bruxelles.
Je vous le dis, ils n'intéressent personne.
La preuve? Chaque fois qu'Ismaïl, Safia et Bakhtiar organisent des manifestations, on y voit trois pelés et quatre tondus. Ça fait pourtant 20 ans qu'ils tentent d'attirer l'attention sur les 5000 Kurdes gazés à Halabja, les 300 000 chiites tués lors de l'intifada de 1991, les 180 000 Kurdes exécutés en 1988. Sans oublier les tortures, les villes rasées, les pendaisons publiques et les 250 000 chiites déportés en Iran. Mais rien n'y fait. Ça fait 20 ans qu'ils rassemblent toujours les mêmes zèbres: quelques dizaines d'étudiants chevelus, de rares profs d'université et surtout des compatriotes d'exil, que les touristes regardent d'un air stupéfait.
Rien à voir avec les immenses cortèges qui, depuis quelques semaines, ont envahi les rues des grandes capitales du monde. Ismaïl, Safia et Bakhtiar auraient bien voulu voir ces foules défiler contre Saddam. Ils n'ont pas vraiment compris pourquoi toute cette jeunesse en avait tant contre George Bush et si peu contre Saddam. Ça ne doit plus être de leur âge.
Pas qu'ils aiment particulièrement Bush. Même qu'ils ne croient pas vraiment à la démocratie promise en Irak. Mais ils se disent que le raïs a tout de même tué plus de monde que le Texan de la Maison-Blanche. Non, vraiment, Ismaïl, Safia et Bakhtiar n'ont jamais su comment mobiliser les foules. Ils ne maîtrisent pas les lois de la communication.
Je vous le répète, ces pauvres bougres n'intéressent personne. Pas même les écologistes de Greenpeace, pourtant si prompts à pleurer sur le premier bébé phoque et la première baleine à bosse venus. Ces jours-ci, Ismaïl, Safia et Bakhtiar passent pourtant pour des animaux de foire, d'étranges bêtes féroces. Pire, des va-t-en-guerre, des ennemis de la paix.
C'est dire! Contrairement aux millions de pacifistes des dernières semaines, Ismaïl, Safia et Bakhtiar soutiennent l'invasion de l'Irak. Eh oui! La vraie guerre, avec des bombardements et des avions renifleurs. Sans oublier la «mère de toutes les bombes», des raids, des frappes, chirurgicales ou pas... et tout, et tout! Exactement comme la majorité de leurs quatre millions de congénères en exil un peu partout dans le monde et les millions d'autres qui croupissent dans les bidonvilles de Bagdad, dans les prisons de Saddam et dans les camps de réfugiés en Iran.
Je vous le dis, ce sont des Martiens qui prononcent des mots étranges, des mots que nos chastes oreilles n'osent même plus entendre. Des mots aussi vulgaires que le mot «guerre». Comme dans «la guerre contre Saddam», celui qui a assassiné leurs frères et leurs mères. Enfin, c'est ce qu'ils disent.
Évidemment qu'ils auraient bien voulu que l'ONU s'occupe d'eux. Évidemment qu'ils auraient préféré respecter la légalité. Tout le monde veut être légitime. Pour tout dire, Ismaïl, Safia et Bakhtiar sont presque un peu honteux de se ranger derrière George Bush et ses GI. Mettez-vous à leur place. Ça doit faire drôle de se retrouver à côté d'un gars qui fait descendre plus de monde dans les rues qu'on n'en verra jamais manifester contre les assassins du Kremlin, de la place Rouge et de Bagdad.
Même qu'Ismaïl, Safia et Bakhtiar n'auraient jamais imaginé que les bouchers de la Tchétchénie et du Tibet puissent se retrouver un jour du côté du droit, de la légalité et de la légitimité. Alors qu'eux, ils sont du côté des accusés. La civilisation fait décidément des progrès fulgurants!
Excusez-les, car Ismaïl, Safia et Bakhtiar ne savent pas ce qu'ils font. Il faut les comprendre, ils en avaient assez, eux, des inspecteurs de l'ONU. Douze ans d'inspections en tout genre! Ils en avaient assez des résolutions 1441, 678, 687, et quoi encore. Ce qu'ils auraient voulu, c'est des inspecteurs sur les droits humains. Mais la résolution 1441 n'en parlait pas. Ça n'était pas légal. On ne peut pas tout faire.
Mais le pire, c'est qu'Ismaïl, Safia et Bakhtiar ne savent même pas qu'ils soutiennent une guerre illégale et injustifiée. Comprenez-les, ils n'ont pas fait leur droit ni étudié les lois. C'est à peine s'ils savent ce que c'est qu'une charte. Ils viennent d'un pays où on n'a pas l'habitude de ces choses-là. Ils sont comme les résistants du nord de l'Irak qui s'apprêtent à monter à l'assaut de Saddam avec leur vieille kalachnikov.
Ceux-là ne savent même pas qu'ils vont enfreindre la nouvelle loi des peuples civilisés et du monde multipolaire. Ils ne savent même pas que, loin dans le nord, dans des pays où l'on sait ces choses-là, on a décidé que la légalité n'était pas de leur côté.
Excusez-les.
crioux@ledevoir.com
Christian Rioux est correspondant
du Devoir à Paris.
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