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Le grand complice

Amorcée il y a un an, la crise financière a contraint les banques à radier des milliards de dollars, en plus d'acculer des centaines de milliers de personnes à la faillite. Il y a peu, les trois coups de l'acte 2 se sont fait entendre. Son sujet? La re-réglementation et la foire d'empoigne qu'elle va susciter.

De tous les épisodes qui ont rythmé ce feuilleton économique, celui de la banque d'affaires Bear Stearns s'avère le plus riche en enseignements, aussi divers que prépondérants. Tout d'abord, parce qu'il met en relief la crainte profonde qu'avait Ben Bernanke, le patron de la Réserve fédérale (Fed), d'être témoin d'une tragédie ayant la Grande Dépression des années 30 comme seul point de comparaison. Afin d'en éviter la répétition, Bernanke a ouvert les vannes du crédit en injectant des milliards et des milliards de liquidités en plusieurs étapes. Mais il a surtout...

Il a surtout orchestré le sauvetage de Bear Stearns, un des plus importants établissements financiers de Wall Street, en pilotant, plus exactement, son rachat par JP Morgan. Aujourd'hui, on assure que Bernanke avait la certitude, et non l'intuition, que, si Bear fermait ses portes, alors l'effet systémique serait inévitable. Tout l'édifice, tout Wall Street serait passée à la trappe, avec ce que cela suppose notamment de cohortes de chômeurs.

Le secours apporté à une banque réputée être la plus dynamique de son secteur, parce qu'elle propose un éventail de produits financiers complexes plus imposant en nombre, avait ceci de très particulier: l'autorité réglementaire chapeautant Bear Stearns, Goldman Sachs et autres s'appelle la SEC, le policier de la Bourse, et non la Fed. Cette dernière a autorité sur les banques commerciales.

À la faveur de ce sauvetage, on a donc assisté à l'intrusion de la Fed sur un territoire jusqu'ici interdit ou, plus précisément, réservé à une autre administration. Alors, pourquoi cette pénétration? Au nom de quoi a-t-elle été justifiée? Après étude approfondie des us et coutumes observées par les pontes de Wall Street, Bernanke ainsi que le ministre du Trésor, Henry Paulson, en sont arrivés à la conclusion que la multiplication de véhicules financiers très complexes avait pour justification, pour raison d'être, la volonté des banquiers d'affaires de se mettre le plus possible hors de portée des autorités réglementaires.

À cette ambition vicieuse, il faut ajouter la montée en puissance des fonds d'investissement, les Cerberus, Carlyle Group et autres qui échappent à bien des contrôles auxquels sont soumis certains de leurs concurrents. Entre des outils financiers et des fonds n'apparaissant ni sur le radar de la Fed, ni sur celui de la SEC, Bernanke et Paulson ont évidemment convenu qu'un rappel à la discipline devait être lancé.

D'autant qu'après les subprimes, les hypothèques exotiques, le papier commercial adossé à des créances, une autre série de magouilles ont été récemment mises à jour. On pense évidemment à la vente aux enchères d'obligations, surtout municipales. Des courtiers, des banques ont délibérément escroqué des organismes, des fonds de pension, des épargnants. C'est alors que les procureurs fédéraux sont entrés en scène.

Prenons l'exemple d'Andrew Cuomo, le shérif de l'État de New York. Après avoir pénalisé les agences de notation Moody's, Standard and Poor et Fitch pour leurs errements, voilà que, après négociations avec Citigroup et UBS, des ententes hors cour ont été conclues. Signe de l'étendue des malversations commises, Citigroup a écopé d'une amende de 20 milliards. Problème? En menant des pourparlers avec les dirigeants de ces établissements, Cuomo s'est immiscé de facto dans le débat sur la réglementation. Et ce, au grand dam notamment des avocats des investisseurs lésés par Citigroup et consorts.

Bon. Une ribambelle de produits financiers inventés à l'aune de l'opacité ont mis l'État dans l'obligation d'intervenir en mettant sur la table des milliards et des milliards de dollars que les contribuables seront appelés à rembourser. Des centaines et des centaines d'individus et de sociétés ont été littéralement escroqués sans que les malfrats à l'origine de ces détournements soient inquiétés, par suite des ententes hors cour.

La cause de ce fiasco, l'origine de ce désastre a un nom: la déréglementation tous azimuts. Cela n'a rien à voir avec un quelconque biais idéologique mais bien avec la logique, la rationalité mâtinée d'éthique. En un mot, permettre l'autoréglementation, l'autodiscipline, comme l'État le fait depuis une vingtaine d'années, revient à être complice de la prévarication, à être le moteur de la corruption.
 
 
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  • Jean-Pierre Aubry
    Abonné
    lundi 18 août 2008 11h13
    La réglementation : un rôle du gouvernement
    Un des rôles les plus importants de nos gouvernements dans notre société est de définir « les règles du jeu » dans plusieurs secteurs des activités sociales et économiques. Pensons à notre système de justice, aux règlements de la circulation, aux normes de mise en marché des aliments et des médicaments. Ce rôle s'accompagne de celui de surveiller si les personnes et les entreprises respectent ces règles et de celui de pénaliser les contrevenants.

    Pour bien fonctionner notre système économique basé sur le fonctionnement de marchés doit également être encadré par une ensemble de normes et de règles. Ceci est d'autant plus vrai dans le secteur financier où les avoirs des actionnaires des institutions financières ne représentent qu'une très petite proportion des épargnes qui leur sont confiées. L'autorégulation est bienvenue mais ne peut se substituer au rôle du gouvernement ; c'est un complément souvent souhaitable, mais non un substitut. L'autorégulation est particulièrement efficace si un groupe de producteurs de biens ou de services décident de suivre des normes encore plus élevées que celles imposées par le secteur gouvernemental (par exemple : les appellations contrôlées dans le secteur alimentaire). Par contre, l'autorégulation qui aboutit à des normes inférieures aux normes minimales qu'aurait imposées un gouvernement est souvent néfaste.

    La bulle financière qui a débuté dans le secteur hypothécaire aux États-Unis est un bon exemple du cas où le gouvernement ne joue pas son rôle au niveau de la réglementation et de la surveillance des instruments financiers mis sur le marché, des institutions financières et du fonctionnement des marchés financiers (dont le marché hypothécaire)

    L'autre rôle important des gouvernements est d'assurer un environnement où il y a une seine concurrence d'entreprises qui suivent les règles du jeu qu'ils ont définis. Ils doivent donc lutter contre la création de monopoles et d'oligopoles ainsi que les divers types de collusions qui iraient contre les intérêts des consommateurs (par exemple : une collusion pour fixer à la hausse des prix).

    La crise financière aux Etats-Unis est une opportunité pour que les citoyens et les dirigeants gouvernementaux redécouvrent l'importance de ces rôles qui ont été trop négligés ces dernières années.

    Jean-Pierre Aubry
    Président du Comité des politiques publiques
    Association des économistes québécois (ASDEQ)

  • rodolphe bourgeoys
    Inscrit
    lundi 18 août 2008 18h30
    Du bon et du mauvais recours à l'auto-réglementation
    Je crois qu'en général, l'auto-règlementation est mauvaise lorsque appliquée à des organisation. Elle est requise pour la plupart des activités de l'individu car il faut éviter de s'immiscer dans la vie privée et les choix personnels des INDIVIDU. C'est l'idéal de l'éthique: pour être libre, il faut s'auto-discipliner. Mais cela n'est absolument pas nécessaire avec les organisations, dont la liberté est indépendente de celle de leurs membres (un employeur peut être "libre" d'opprimer ses employés mais inversément, contrôler une entreprise n'empêche pas les administrateurs d'être libres dans leurs vies personnelles).

    L'auto-règlementation est aussi appropriée lorsqu'elle concorde avec l'intérêt: par exemple, les compagnies de cartes de crédit sont encore plus efficaces que la police pour lutter contre la fraude et aussi, ne tiennent pas rigueur aux utilisateurs fraudés. C'est qu'il en va de leur intérêt si elles veulent que les gens se sentent en confiance d'utiliser des cartes de crédit. L'auto-règlementation peut aussi être inévitable lorsque des compétences spécialisées sont requises, par exemple, les professions.

    Mais l'auto-règlementation devient carrément perverse lorsqu'elle place le sujet en conflit d'intérêts, voire d'obligations. Par exemple, les dirigents d'une entreprise ont l'obligation légale et éthique de tout faire pour maximiser les dividentes versées aux actionnaires. Et les actionnaires ont intérêt à ce que les dirigents gèrent de cette manière. On ne peut donc compter sur les actionnaires pour surveiller les dirigents en regard des intérêts des TIERS.

    Demander aux gens de porter deux casquettes, celle de personne intéressée et celle de policier limitant la satisfaction des intérêts personnels, est carrément absurde, voire cruel. On demande à la personne de se sacrifier et on compte sur elle pour voire à ce que cette obligation de sacrifice soit respectée, en allant même jusqu'à revendiquer que la personne se sacrifie alors que tout indique qu'elle n'est pas surveillée. Cela est une atteinte terrible à la nature humaine et place la personne conscientieuse dans un état de scission cruel et handicapant. Deux choses peuvent arriver: 1) la personne ne le fait pas. Elle se dit qu'après tout elle n'est pas surveillée et que les autres ne sont probablement pas mieux qu'elle. Pourquoi jouer à Jésus-Christ sur la croix ? Vaut mieux être Romain ! 2) la personne est éminemment conscientieuse et joue le jeu mais alors elle est innefficace car ses énergies sont divisées et tournées contre elles-mêmes; il y a un dédoublement de la personne en A et B et A travaille contre B. Il est beaucoup plus censé de revenir à la logique sous-tendant la séparation et l'équilibre des pouvoir en droit constitutionnel américain: laisser chacun faire ce qu'il fait le mieux et le faire aussi bien et aussi loin qu'il le peut jusqu'à ce qu'il rencontre un obstacle. Pour éviter les abus, s'assurer que quelqu'un d'autre, spécialisé dans le contrôle des abus, fasse lui aussi ce qu'il fait le mieux et le fasse aussi bien et aussi loin qu'il le peut jusqu'à ce qu'il rencontre un obstacle. Ce que fait le mieux le secteur des affaires: bâtir de la richesse au niveau micro. Ce que fait le mieux l'État: poser et appliquer des normes, réguler, surveiller, punir et intervenir au niveau macro.

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