Les jeux polémiques
L'olympisme entretient une absurdité qu'on voudrait bien voir un jour se dégonfler: celle consistant, pour les pays hôtes, à faire semblant, de fois en fois, que les Jeux olympiques devraient être immunisés contre le contexte économique, social, politique dans lequel ils sont tenus. Or, Pékin pousse le déguisement à son paroxysme. L'histoire olympique depuis les Jeux de Berlin, en 1936, n'a pourtant jamais cessé de démonter ce non-sens.
Ce matin, heure de Montréal, se sont ouverts les Jeux extraordinairement polémiques de Pékin. Occasion exceptionnelle, ainsi que l'a souhaité hier le complaisant Jacques Rogge, président du Comité international olympique (CIO), de permettre «au monde de mieux comprendre la Chine et à la Chine de mieux comprendre le monde». L'esprit de compréhension part, malheureusement, perdant. La préparation des jeux a moins été, à ce jour, l'occasion pour Pékin de tenir ses promesses d'ouverture et de transparence qu'un prétexte à la censure et à une répression accrue.
Avec le résultat qu'à vouloir tout contrôler, le gouvernement chinois a maladroitement contribué à mettre en évidence, par effet de loupe, les atteintes aux droits humains qu'on lui reproche. Plus que tout, son attitude se trouve à éclairer avec une acuité qui devrait le gêner la profondeur de sa culture autoritaire. Il montre à quel point, finalement, son esprit olympique laisse à désirer: les Jeux ne seraient pas tant, pour Pékin, une grande fête organisée sous le signe de l'amitié mondiale que l'opportunité d'affirmer sa puissance à la face du monde et de flatter son orgueil patriotique.
Il n'échappe donc à personne que le gouvernement chinois, dénonçant la politisation des jeux pour tout ce qui le vexe et qu'il ne veut pas montrer, ne se privera point de s'en servir, par ailleurs, pour se bomber le torse sur la scène internationale. Il ne se comporte pas différemment de l'ex-URSS qui, organisant les JO de Moscou en 1980 de manière à mettre en vitrine son système politique, avait préalablement muselé toute dissidence. Avant Moscou, le CIO avait fait le choix controversé, en 1936, de Berlin, qu'Adolf Hitler avait ouvertement voulu utiliser à des fins de propagande nazie. Ni l'un ni l'autre de ces Jeux n'a défait les autoritarismes politiques. L'histoire piège, là encore, le mensonge qui prend les Jeux pour un vecteur de changement. Que la règle souffre une importante exception, celle de Séoul, en 1988, ne fait que la confirmer.
Pour autant, le Pékin de 2008 n'est pas le Moscou de 1980. Le monde bipolaire n'est plus. Le respect des droits de la personne a fait d'indéniables progrès, y compris en Chine, bien que ce ne soit qu'à petits pas. Les Jeux de Pékin donnent lieu à une levée de boucliers des ONG et de sociétés civiles partout dans le monde. Voyons-y le signe d'une conscience sociale planétaire qui s'affiche de plus en plus.
Les athlètes aussi se politisent: à l'initiative de l'ONG allemande Sports for Peace, 127 athlètes, dont une quarantaine participent aux Jeux, ont signé une lettre ouverte au président chinois Hu Jintao dans laquelle ils l'appellent à plus de considération pour les droits humains, politiques et religieux. Beau démenti de la sottise qui veut que le sport et l'engagement politique soient incompatibles. L'organisation olympique américaine a de son côté fait un fantastique pied-de-nez aux autorités chinoises en élisant comme porte-drapeau à la cérémonie d'ouverture l'Américain d'origine soudanaise Lopez Lomong, spécialiste du 1500 mètres et militant pro-Darfour...
Le gouvernement peut raisonnablement espérer que la critique cédera vite le pas à la nouvelle sportive — alimentée par 10 624 athlètes, un record, et 22 000 journalistes. D'autres vexations pourraient néanmoins se produire pour les autorités au cours des deux prochaines semaines. Bien fait pour elles — en espérant toutefois que les blâmes faits au régime ne virent pas à la réaction antichinoise. Car la tenue de ces Jeux demeure, quoi qu'on en pense, source d'immense fierté pour le commun des Chinois. Les sondages valant ce qu'ils valent, un récent coup de sonde effectué par le PEW Research Center de Washington a indiqué que l'immense majorité des personnes interrogées (86 %) étaient satisfaites de la direction vers laquelle s'acheminait le pays. Plus grande encore serait sans doute leur satisfaction si, à défaut d'irréalistes bouleversements, ces Jeux leur procuraient un environnement politique moins irrespirable.
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gtaillefer@ledevoir.com
Ce matin, heure de Montréal, se sont ouverts les Jeux extraordinairement polémiques de Pékin. Occasion exceptionnelle, ainsi que l'a souhaité hier le complaisant Jacques Rogge, président du Comité international olympique (CIO), de permettre «au monde de mieux comprendre la Chine et à la Chine de mieux comprendre le monde». L'esprit de compréhension part, malheureusement, perdant. La préparation des jeux a moins été, à ce jour, l'occasion pour Pékin de tenir ses promesses d'ouverture et de transparence qu'un prétexte à la censure et à une répression accrue.
Avec le résultat qu'à vouloir tout contrôler, le gouvernement chinois a maladroitement contribué à mettre en évidence, par effet de loupe, les atteintes aux droits humains qu'on lui reproche. Plus que tout, son attitude se trouve à éclairer avec une acuité qui devrait le gêner la profondeur de sa culture autoritaire. Il montre à quel point, finalement, son esprit olympique laisse à désirer: les Jeux ne seraient pas tant, pour Pékin, une grande fête organisée sous le signe de l'amitié mondiale que l'opportunité d'affirmer sa puissance à la face du monde et de flatter son orgueil patriotique.
Il n'échappe donc à personne que le gouvernement chinois, dénonçant la politisation des jeux pour tout ce qui le vexe et qu'il ne veut pas montrer, ne se privera point de s'en servir, par ailleurs, pour se bomber le torse sur la scène internationale. Il ne se comporte pas différemment de l'ex-URSS qui, organisant les JO de Moscou en 1980 de manière à mettre en vitrine son système politique, avait préalablement muselé toute dissidence. Avant Moscou, le CIO avait fait le choix controversé, en 1936, de Berlin, qu'Adolf Hitler avait ouvertement voulu utiliser à des fins de propagande nazie. Ni l'un ni l'autre de ces Jeux n'a défait les autoritarismes politiques. L'histoire piège, là encore, le mensonge qui prend les Jeux pour un vecteur de changement. Que la règle souffre une importante exception, celle de Séoul, en 1988, ne fait que la confirmer.
Pour autant, le Pékin de 2008 n'est pas le Moscou de 1980. Le monde bipolaire n'est plus. Le respect des droits de la personne a fait d'indéniables progrès, y compris en Chine, bien que ce ne soit qu'à petits pas. Les Jeux de Pékin donnent lieu à une levée de boucliers des ONG et de sociétés civiles partout dans le monde. Voyons-y le signe d'une conscience sociale planétaire qui s'affiche de plus en plus.
Les athlètes aussi se politisent: à l'initiative de l'ONG allemande Sports for Peace, 127 athlètes, dont une quarantaine participent aux Jeux, ont signé une lettre ouverte au président chinois Hu Jintao dans laquelle ils l'appellent à plus de considération pour les droits humains, politiques et religieux. Beau démenti de la sottise qui veut que le sport et l'engagement politique soient incompatibles. L'organisation olympique américaine a de son côté fait un fantastique pied-de-nez aux autorités chinoises en élisant comme porte-drapeau à la cérémonie d'ouverture l'Américain d'origine soudanaise Lopez Lomong, spécialiste du 1500 mètres et militant pro-Darfour...
Le gouvernement peut raisonnablement espérer que la critique cédera vite le pas à la nouvelle sportive — alimentée par 10 624 athlètes, un record, et 22 000 journalistes. D'autres vexations pourraient néanmoins se produire pour les autorités au cours des deux prochaines semaines. Bien fait pour elles — en espérant toutefois que les blâmes faits au régime ne virent pas à la réaction antichinoise. Car la tenue de ces Jeux demeure, quoi qu'on en pense, source d'immense fierté pour le commun des Chinois. Les sondages valant ce qu'ils valent, un récent coup de sonde effectué par le PEW Research Center de Washington a indiqué que l'immense majorité des personnes interrogées (86 %) étaient satisfaites de la direction vers laquelle s'acheminait le pays. Plus grande encore serait sans doute leur satisfaction si, à défaut d'irréalistes bouleversements, ces Jeux leur procuraient un environnement politique moins irrespirable.
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