Le monde a changé !
La Haye — Durant dix jours, 153 pays ont discuté de libéralisation du commerce et des échanges à Genève, sous l'égide de l'Organisation mondiale du commerce. Échec total d'une ronde de négociations qui a commencé à Doha il y a sept ans. Les grands pays industriels sont désolés et montrent du doigt l'Inde et la Chine.
Le processus de globalisation et de libéralisation de l'économie engagé il y a une vingtaine d'années semblait irréversible, et seuls s'y opposaient des barbus et des marginaux partisans de ce qu'on appelle maintenant l'alter-mondialisme. Le G7, qui menait tambour battant cette opération de mise en taille du monde par les grandes multinationales porteuses de technologies nouvelles et d'économies d'échelle, contrôlait à l'époque près des trois quarts de la production économique mondiale. Les pays industrialisés assez riches pour subventionner et leur industrie et leur agriculture voulaient ouvrir tous les marchés, faire disparaître les barrières tarifaires, certains qu'à ce jeu, leurs produits gagneraient cette fausse bataille de la «libre concurrence». Les dés étaient pipés. Les pays industrialisés possédaient un tel pouvoir économique et de chantage politique qu'ils pouvaient dicter la marche de la planète, et bien ridicule devenait l'État qui s'y opposait.
Ce n'est plus le cas. Le monde a changé et c'est pour cela que les négociations de Genève ont échoué. Les pays du G7, qui sont maintenant 8, ne représentent plus que 45 % de la production économique mondiale. Le monde a changé et, confortable dans sa vision du monde, l'Occident, car on parle essentiellement de l'Occident (avec le Japon), a refusé de prendre en compte les conséquences de ce changement profond. Nous avons cru que nous pourrions faire entrer dans notre jeu tous les nouveaux riches, qui se contenteraient d'un peu de nouvelles richesses. Mais les nouveaux «riches» ne sont pas comme nous. Ils produisent énormément, leur PIB augmente, et dans l'ensemble, ils n'ont pas encore résolu leur problème de pauvreté extrême. Les deux meilleurs exemples de ce paradoxe sont la Chine et l'Inde. Croissance économique en même temps que pauvreté endémique, en particulier dans le secteur rural.
***
Les Occidentaux ont promis quelques accommodements, une petite carotte plutôt qu'un gros bâton. Cela fonctionnait avant. Mais ce n'est pas ainsi que l'entend l'Inde, dont la richesse est minée par une agriculture pauvre, pas plus que la Chine, qui ne sait trop quoi faire de ses petits paysans, qui constituent encore la majorité de la population. Ce n'est pas ainsi non plus que le conçoit le Brésil, qui croit que la croissance économique doit lutter contre la pauvreté et qui y parvient. Les Occidentaux ne sont plus les maîtres absolus du monde. Ce sont des fonds souverains de pays comme l'Arabie saoudite, l'Indonésie ou Dubaï, qui viennent sauver leurs banques plombées par leur appétit spéculatif sur le marché immobilier.
Le monde dit de plus en plus «merde» à l'Occident détenteur de toutes les richesses et de tous les enseignements. Cela n'est pas nécessairement une bonne nouvelle, mais c'est un fait. Et nous tardons à le prendre en compte.
Au Myanmar, ce ne sont pas les frégates militaires occidentales, les menaces de sanctions occidentales qui ont ouvert les portes aux secours pour les populations ravagées par le cyclone, ce sont les pays d'Asie, qui n'ont pas accepté qu'on vienne ainsi, avec de gros bras et les meilleures intentions, bousculer un ordre dont ces pays s'accommodaient. Ce n'est pas nécessairement joli d'être obligés de faire des salamalecs à des généraux malades mentaux pour sauver des paysans, mais il faut faire avec. Les Asiatiques, qui n'aiment pas tous le gouvernement du Myanmar d'amour tendre, nous ont dit: «Mêlez-vous de vos affaires.» Difficile d'expliquer que nous pensons que tous les bonheurs du monde sont de notre ressort puisque que nous avons provoqué tellement de malheurs et que leur souvenir est si facile à exploiter.
C'est le souvenir de l'horrible colonisation britannique du Zimbabwe qui a réuni presque tous les dirigeants africains autour de Mugabe et surtout notre empressement absolument justifié, légalement et moralement, à mettre le régime de Harare au ban de la communauté internationale. Au-delà du réflexe de club privé que j'ai déjà évoqué, les dirigeants africains à travers l'Organisation des États africains, un machin fantoche mais quand même influent en Afrique, ont dit à l'Occident: «Restez chez vous, nous allons trouver une solution.» On voit déjà la solution venir, un accord de partage du pouvoir entre un bandit qui devrait être en prison et un leader de l'opposition, jusqu'ici farouche démocrate, qui acceptera probablement de partager le pouvoir avec un criminel puis de partager le gâteau, les limousines de fonction et les résidences officielles.
Ici, à La Haye, on avait relayé les pires prédictions après la mise en accusation du président El-Béchir du Soudan par la Cour pénale internationale. Ce ne fut pas le cas. Les troupes de l'ONU ou les humanitaires n'ont pas été inquiétés jusqu'ici. Le Soudan a répondu comme le Zimbabwe par l'appel à la solidarité régionale et africaine. L'OUA a protesté, les pays musulmans aussi. Un bloc régional appuyé par la Chine, le nouveau sauveur de l'Afrique, s'est formé. La solution, on l'imagine déjà: une fausse paix au Darfour, des rapatriements dans des villages détruits sous l'égide d'une mission africaine et bien sûr, l'impunité pour un génocidaire. Pour le moment, en Afrique, on croit qu'une paix possible peut pardonner les crimes passés. C'est une erreur fondamentale, mais l'Occident n'y peut rien. Nous défendons les droits humains avec raison, mais notre histoire dit tellement le contraire que nous sommes condamnés à nous refaire une virginité pour être crédibles. Le monde a changé, mais pas nous.
Le processus de globalisation et de libéralisation de l'économie engagé il y a une vingtaine d'années semblait irréversible, et seuls s'y opposaient des barbus et des marginaux partisans de ce qu'on appelle maintenant l'alter-mondialisme. Le G7, qui menait tambour battant cette opération de mise en taille du monde par les grandes multinationales porteuses de technologies nouvelles et d'économies d'échelle, contrôlait à l'époque près des trois quarts de la production économique mondiale. Les pays industrialisés assez riches pour subventionner et leur industrie et leur agriculture voulaient ouvrir tous les marchés, faire disparaître les barrières tarifaires, certains qu'à ce jeu, leurs produits gagneraient cette fausse bataille de la «libre concurrence». Les dés étaient pipés. Les pays industrialisés possédaient un tel pouvoir économique et de chantage politique qu'ils pouvaient dicter la marche de la planète, et bien ridicule devenait l'État qui s'y opposait.
Ce n'est plus le cas. Le monde a changé et c'est pour cela que les négociations de Genève ont échoué. Les pays du G7, qui sont maintenant 8, ne représentent plus que 45 % de la production économique mondiale. Le monde a changé et, confortable dans sa vision du monde, l'Occident, car on parle essentiellement de l'Occident (avec le Japon), a refusé de prendre en compte les conséquences de ce changement profond. Nous avons cru que nous pourrions faire entrer dans notre jeu tous les nouveaux riches, qui se contenteraient d'un peu de nouvelles richesses. Mais les nouveaux «riches» ne sont pas comme nous. Ils produisent énormément, leur PIB augmente, et dans l'ensemble, ils n'ont pas encore résolu leur problème de pauvreté extrême. Les deux meilleurs exemples de ce paradoxe sont la Chine et l'Inde. Croissance économique en même temps que pauvreté endémique, en particulier dans le secteur rural.
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Les Occidentaux ont promis quelques accommodements, une petite carotte plutôt qu'un gros bâton. Cela fonctionnait avant. Mais ce n'est pas ainsi que l'entend l'Inde, dont la richesse est minée par une agriculture pauvre, pas plus que la Chine, qui ne sait trop quoi faire de ses petits paysans, qui constituent encore la majorité de la population. Ce n'est pas ainsi non plus que le conçoit le Brésil, qui croit que la croissance économique doit lutter contre la pauvreté et qui y parvient. Les Occidentaux ne sont plus les maîtres absolus du monde. Ce sont des fonds souverains de pays comme l'Arabie saoudite, l'Indonésie ou Dubaï, qui viennent sauver leurs banques plombées par leur appétit spéculatif sur le marché immobilier.
Le monde dit de plus en plus «merde» à l'Occident détenteur de toutes les richesses et de tous les enseignements. Cela n'est pas nécessairement une bonne nouvelle, mais c'est un fait. Et nous tardons à le prendre en compte.
Au Myanmar, ce ne sont pas les frégates militaires occidentales, les menaces de sanctions occidentales qui ont ouvert les portes aux secours pour les populations ravagées par le cyclone, ce sont les pays d'Asie, qui n'ont pas accepté qu'on vienne ainsi, avec de gros bras et les meilleures intentions, bousculer un ordre dont ces pays s'accommodaient. Ce n'est pas nécessairement joli d'être obligés de faire des salamalecs à des généraux malades mentaux pour sauver des paysans, mais il faut faire avec. Les Asiatiques, qui n'aiment pas tous le gouvernement du Myanmar d'amour tendre, nous ont dit: «Mêlez-vous de vos affaires.» Difficile d'expliquer que nous pensons que tous les bonheurs du monde sont de notre ressort puisque que nous avons provoqué tellement de malheurs et que leur souvenir est si facile à exploiter.
C'est le souvenir de l'horrible colonisation britannique du Zimbabwe qui a réuni presque tous les dirigeants africains autour de Mugabe et surtout notre empressement absolument justifié, légalement et moralement, à mettre le régime de Harare au ban de la communauté internationale. Au-delà du réflexe de club privé que j'ai déjà évoqué, les dirigeants africains à travers l'Organisation des États africains, un machin fantoche mais quand même influent en Afrique, ont dit à l'Occident: «Restez chez vous, nous allons trouver une solution.» On voit déjà la solution venir, un accord de partage du pouvoir entre un bandit qui devrait être en prison et un leader de l'opposition, jusqu'ici farouche démocrate, qui acceptera probablement de partager le pouvoir avec un criminel puis de partager le gâteau, les limousines de fonction et les résidences officielles.
Ici, à La Haye, on avait relayé les pires prédictions après la mise en accusation du président El-Béchir du Soudan par la Cour pénale internationale. Ce ne fut pas le cas. Les troupes de l'ONU ou les humanitaires n'ont pas été inquiétés jusqu'ici. Le Soudan a répondu comme le Zimbabwe par l'appel à la solidarité régionale et africaine. L'OUA a protesté, les pays musulmans aussi. Un bloc régional appuyé par la Chine, le nouveau sauveur de l'Afrique, s'est formé. La solution, on l'imagine déjà: une fausse paix au Darfour, des rapatriements dans des villages détruits sous l'égide d'une mission africaine et bien sûr, l'impunité pour un génocidaire. Pour le moment, en Afrique, on croit qu'une paix possible peut pardonner les crimes passés. C'est une erreur fondamentale, mais l'Occident n'y peut rien. Nous défendons les droits humains avec raison, mais notre histoire dit tellement le contraire que nous sommes condamnés à nous refaire une virginité pour être crédibles. Le monde a changé, mais pas nous.
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