samedi 26 mai 2012 Dernière mise à jour 00h05
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Le monde a changé !

La Haye — Durant dix jours, 153 pays ont discuté de libéralisation du commerce et des échanges à Genève, sous l'égide de l'Organisation mondiale du commerce. Échec total d'une ronde de négociations qui a commencé à Doha il y a sept ans. Les grands pays industriels sont désolés et montrent du doigt l'Inde et la Chine.

Le processus de globalisation et de libéralisation de l'économie engagé il y a une vingtaine d'années semblait irréversible, et seuls s'y opposaient des barbus et des marginaux partisans de ce qu'on appelle maintenant l'alter-mondialisme. Le G7, qui menait tambour battant cette opération de mise en taille du monde par les grandes multinationales porteuses de technologies nouvelles et d'économies d'échelle, contrôlait à l'époque près des trois quarts de la production économique mondiale. Les pays industrialisés assez riches pour subventionner et leur industrie et leur agriculture voulaient ouvrir tous les marchés, faire disparaître les barrières tarifaires, certains qu'à ce jeu, leurs produits gagneraient cette fausse bataille de la «libre concurrence». Les dés étaient pipés. Les pays industrialisés possédaient un tel pouvoir économique et de chantage politique qu'ils pouvaient dicter la marche de la planète, et bien ridicule devenait l'État qui s'y opposait.

Ce n'est plus le cas. Le monde a changé et c'est pour cela que les négociations de Genève ont échoué. Les pays du G7, qui sont maintenant 8, ne représentent plus que 45 % de la production économique mondiale. Le monde a changé et, confortable dans sa vision du monde, l'Occident, car on parle essentiellement de l'Occident (avec le Japon), a refusé de prendre en compte les conséquences de ce changement profond. Nous avons cru que nous pourrions faire entrer dans notre jeu tous les nouveaux riches, qui se contenteraient d'un peu de nouvelles richesses. Mais les nouveaux «riches» ne sont pas comme nous. Ils produisent énormément, leur PIB augmente, et dans l'ensemble, ils n'ont pas encore résolu leur problème de pauvreté extrême. Les deux meilleurs exemples de ce paradoxe sont la Chine et l'Inde. Croissance économique en même temps que pauvreté endémique, en particulier dans le secteur rural.

***

Les Occidentaux ont promis quelques accommodements, une petite carotte plutôt qu'un gros bâton. Cela fonctionnait avant. Mais ce n'est pas ainsi que l'entend l'Inde, dont la richesse est minée par une agriculture pauvre, pas plus que la Chine, qui ne sait trop quoi faire de ses petits paysans, qui constituent encore la majorité de la population. Ce n'est pas ainsi non plus que le conçoit le Brésil, qui croit que la croissance économique doit lutter contre la pauvreté et qui y parvient. Les Occidentaux ne sont plus les maîtres absolus du monde. Ce sont des fonds souverains de pays comme l'Arabie saoudite, l'Indonésie ou Dubaï, qui viennent sauver leurs banques plombées par leur appétit spéculatif sur le marché immobilier.

Le monde dit de plus en plus «merde» à l'Occident détenteur de toutes les richesses et de tous les enseignements. Cela n'est pas nécessairement une bonne nouvelle, mais c'est un fait. Et nous tardons à le prendre en compte.

Au Myanmar, ce ne sont pas les frégates militaires occidentales, les menaces de sanctions occidentales qui ont ouvert les portes aux secours pour les populations ravagées par le cyclone, ce sont les pays d'Asie, qui n'ont pas accepté qu'on vienne ainsi, avec de gros bras et les meilleures intentions, bousculer un ordre dont ces pays s'accommodaient. Ce n'est pas nécessairement joli d'être obligés de faire des salamalecs à des généraux malades mentaux pour sauver des paysans, mais il faut faire avec. Les Asiatiques, qui n'aiment pas tous le gouvernement du Myanmar d'amour tendre, nous ont dit: «Mêlez-vous de vos affaires.» Difficile d'expliquer que nous pensons que tous les bonheurs du monde sont de notre ressort puisque que nous avons provoqué tellement de malheurs et que leur souvenir est si facile à exploiter.

C'est le souvenir de l'horrible colonisation britannique du Zimbabwe qui a réuni presque tous les dirigeants africains autour de Mugabe et surtout notre empressement absolument justifié, légalement et moralement, à mettre le régime de Harare au ban de la communauté internationale. Au-delà du réflexe de club privé que j'ai déjà évoqué, les dirigeants africains à travers l'Organisation des États africains, un machin fantoche mais quand même influent en Afrique, ont dit à l'Occident: «Restez chez vous, nous allons trouver une solution.» On voit déjà la solution venir, un accord de partage du pouvoir entre un bandit qui devrait être en prison et un leader de l'opposition, jusqu'ici farouche démocrate, qui acceptera probablement de partager le pouvoir avec un criminel puis de partager le gâteau, les limousines de fonction et les résidences officielles.

Ici, à La Haye, on avait relayé les pires prédictions après la mise en accusation du président El-Béchir du Soudan par la Cour pénale internationale. Ce ne fut pas le cas. Les troupes de l'ONU ou les humanitaires n'ont pas été inquiétés jusqu'ici. Le Soudan a répondu comme le Zimbabwe par l'appel à la solidarité régionale et africaine. L'OUA a protesté, les pays musulmans aussi. Un bloc régional appuyé par la Chine, le nouveau sauveur de l'Afrique, s'est formé. La solution, on l'imagine déjà: une fausse paix au Darfour, des rapatriements dans des villages détruits sous l'égide d'une mission africaine et bien sûr, l'impunité pour un génocidaire. Pour le moment, en Afrique, on croit qu'une paix possible peut pardonner les crimes passés. C'est une erreur fondamentale, mais l'Occident n'y peut rien. Nous défendons les droits humains avec raison, mais notre histoire dit tellement le contraire que nous sommes condamnés à nous refaire une virginité pour être crédibles. Le monde a changé, mais pas nous.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Pierre Rousseau - Inscrit
    2 août 2008 14 h 19
    Néo-colonialisme?
    Vous faites un portrait du monde qui force à réfléchir et c'est une excellente chose. Par contre, vous détenez certaines «vérités» qui ressemblent étrangement à ce que vous semblez dénoncer. Par exemple, en parlant de la mise en accusation par la Cour pénale internationale du président El-Béchir, vous dites «Nous défendons les droits humains avec raison...» en reliant le fait que l'accusation de la CPI fait partie de cette défense des droits humains. Or, le concept de punition et d'accusation criminelle est un concept très occidental qui a fait son chemin dans le reste du monde à travers le colonialisme. Il y a plusieurs cultures, particulièrement celles à contexte élevé (où les rapports entre les individus sont de la plus haute importance et où une approche collectiviste est privilégiée) qui ne reconnaissent pas le concept de punition ni de blâme, c'est-à-dire cette nécessité de trouver un ou une «coupable». Leur approche est plutôt réparatrice et vise à rétablir les rapports entre les gens et entre les communautés et pour qui la punition est inutile, inefficace et non pertinente.

    Alors, l'approche de la CPI n'est pas nécessairement la meilleure et il est possible qu'elle nuise à rétablir la paix dans certaines régions du monde. Je ne prétends pas qu'il faille accepter la violation des droits de la personne ni la violence sous quelque forme qu'elle soit, loin de là, mais je pense qu'il faut, en tant que communauté internationale, tenir compte des différences identitaires et culturelles et se poser la question de savoir si une approche basée sur le modèle occidental de poursuites pénales est nécessairement la meilleure pour protéger les populations menacées. Si une autre approche offre de meilleures chances de rétablir la paix dans un certain contexte, alors il faut nécessairement la considérer. C'est peut-être ce que les pays africains sont en train de faire avec la situation au Soudan et au Zimbabwe et il serait très pertinent d'étudier et de comparer leur approche avec celle prônée par la CPI et voir laquelle a les meilleures chances de réussir.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Roland Berger - Abonné
    2 août 2008 16 h 47
    BRAVO !
    Bravo pour ce texte à la fois déprimant et encourageant. Un autre chaos suivra sans doute celui laissé et alimenté par les puissances occidentales autant en Afrique qu'en Asie. Mais il s'agit sans doute d'un mal nécessaire. Reste à l'Occident de mener une réflexion profonde en toute humilité. Malheureusement, ni McCain ni Obama ne sont en mesure d'y contribuer. Quant à Harper, il vaut en rire...
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Yann Takvorian - Inscrit
    3 août 2008 07 h 15
    Histoire de l'Avenir
    Lisez "Une brève histoire de l'avenir" de Jacques Attali et vous aurez non seulement les raisons, mais l'historique de ce qui nous attend.
    Pis c'est aussi lugubre que ce texte qui a le mérite de sortir des sentiers battus de la Presse ou "toutti va bene"
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Mariétou Ndiaye - Abonné
    3 août 2008 12 h 33
    UA et non OUA
    Monsieur Courtemanche
    J'aime bien vous lire et ce, depuis les années '80. J'aimême eu à vous inviter à l'époque à une activité sur l'Afrique que nous organisions dans une ONG de la région de Québec.
    Deux remarques: depuis la déclaration de Syrte en 1999, l'OUA s'est muée en UA et ce formellement en 2002 au sommet de Lusaka je pense. Un détail technique qui ne change peut-être pas la réalité de cette organisation mais qui est un fait.


    Pour la deuxième remarque, je dirais simplement, pour aller vite que les chefs d'États africains autour de l'UA ont adopté cette attitude vis à vis de Mugabe, non pas en souvenir de la colonisation britannique mais bien plus parce que dans leur grande majorité,ils mènent la même politique autocratique dans leurs pays respectifs et que le condamner ouvertement équivaudrait à se tirer eux-mêmes sur les pieds ! Les cas de Habré et de Béchir rentrent dans le même le même sac ;et leurs populations le savent trés bien.
    Continuez de nous donner une autre lecture du Monde.
    Cheikh Ndiaye
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
4 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012