L'Asie, une région à l'unité fictive
19 juillet 2008
Actualités internationales
Le sommet du G8 qui s'est tenu du 7 au 9 juillet dans l'île d'Hokkaido, extrémité septentrionale de l'archipel nippon, en étendant la discussion de certains sujets à la Chine, à l'Inde ainsi qu'à la Corée du Sud et à l'Indonésie, a pris une tonalité plus asiatique. Mais cette Asie émergente conviée au G8 est loin d'être unie dans ses perceptions, ses priorités et ses valeurs. Elle n'en inquiète pas moins les pays riches comme s'il s'agissait d'une entité indifférenciée. La notion d'Asie — forgée au XVIIIe siècle par les Lumières pour désigner des régions à l'est de l'Himalaya soumises au despotisme — est trompeuse car elle gomme les différences historiques, sociales, politiques, économiques et spatiales des pays qui la composent.
Cette «Asie» est à la fois un pôle de civilisation et un foyer de modernité qu'on a tort de réduire à un simple décalque de celle forgée en Europe. Ces pays ont développé des systèmes sociaux et économiques reposant sur des valeurs qui ne sont pas forcément «occidentales» ou, quand il y a eu emprunts, qui ont été mâtinées d'apports locaux, repensées, refaçonnées. Il n'y a pas convergence linéaire — et encore moins inéluctable — entre les modernités qui se forgent en Asie et celle née à l'autre extrémité de la planète. La modernité occidentale n'est pas une «idée», comme tend à le faire croire un subjectivisme géocentrique: elle est le fruit d'une histoire. La modernité asiatique l'est aussi. Elle fut influencée aux XIXe et XXe siècles par l'Europe, mais elle n'a pas pour autant renié sa propre conception du monde.
L'«asiatisme», tropisme né au Japon à la fin du XIXe siècle en réaction à une modernisation perçue comme une occidentalisation qui devint une armature idéologique du militarisme, a fait long feu. Tout comme les «théories» sur les valeurs asiatiques supposées expliquer les années 1970-80, avec les succès des «Petits Dragons», par la vulgate confucéenne.
Le renouveau asiatique est d'un autre ordre: il ne se présente pas comme une nouvelle vision du monde ni même comme une expression de la variété des capitalismes. Il se contente de fonctionner différemment. C'est le cas du Japon, deuxième puissance économique mondiale, revenu sans fanfare des recettes néolibérales de l'ère Koizumi (2001-06). C'est le cas de la Corée du Sud, qui s'y essaie avec le président Lee Myung-bak qui a dressé le pays contre lui par la cristallisation des mécontentements sur la réouverture du marché au boeuf américain. C'est le cas de la Chine où, en dépit d'une frénésie législative qui n'est pas suivie du même empressement à faire respecter les réglementations édictées, le marché est loin d'aller de pair avec la démocratie.
Le pouvoir chinois prend dans le corpus de principes de l'Occident ce qui lui sert. Et le reste du monde doit se faire à cette réalité, estime Eamonn Fingleton, ancien journaliste du Financial Times dans son livre, provocant, In the Jaws of the Dragon (Dans la gueule du dragon, Éd. Thomas Dunne, 2008). La conséquence, ajoute-t-il, est que les entreprises étrangères en Chine doivent jouer le jeu local, techniquement à la lisière de la légalité. «Les Américains sont devant un choix: globalisme ou démocratie, écrit-il. Ils ne peuvent avoir les deux à la fois.»
Renforçant leurs interactions économiques régionales, les pays d'Asie n'en ont pas pour autant une vision convergente de leur destin: le sentiment de constituer une communauté reste allusif dans cette partie du monde. Pour plusieurs raisons tenant à leur histoire et à une rivalité latente. Les pays de l'Asie orientale en particulier restent crispés sur leur propre vision de l'histoire et enlisés dans des problèmes hérités de la guerre froide. Le Japon est depuis un demi-siècle en litige avec la Russie sur la souveraineté de quatre îles de l'archipel des Kouriles (qui lui ont été soustraites par le traité de San Francisco en 1951), juste au nord-est de l'île d'Hokkaido où a eu lieu le G8. Au sud, d'autres questions territoriales l'opposent à la Chine, à Taïwan et à la Corée.
Trois puissances
Le Japon, autrefois la seule puissance de la région par son poids économique, peine à se présenter comme une force motrice. Le premier ministre Yasuo Fukuda a restauré un dialogue plus confiant entre Pékin et Tokyo. Mais après la période des paillettes Koizumi, qui avait placé l'archipel dans une impasse diplomatique avec ses voisins chinois et sud-coréen, le Japon paraît manquer d'imagination.
Pour la première fois de l'histoire de cette vaste région qui s'étend de l'Inde vers l'est coexistent trois puissances: une émergente, l'Inde, une autre en expansion, la Chine, et une troisième arrivée à maturité, le Japon. Leur dialogue se renforce, mais une méfiance diffuse demeure. Une rivalité politique appelée à s'accentuer avec le développement économique des deux premières, estime Bill Emmott dans Rivals: how the power struggle between China, India and Japan will shape our next decade (Éd. Allen Lane, 2008).
Selon cet ancien rédacteur en chef de The Economist, les tensions internes à la Chine et à l'Inde suscitées par leur expansion pourraient provoquer des flambées dans les régions sensibles (Corée, détroit de Taïwan, Cachemire). Selon l'auteur, les États-Unis et l'Union européenne peuvent avoir un rôle stabilisateur en Asie. Ce n'est cependant pas certain. La Russie complique le puzzle. En outre, en ont-ils les moyens?
Pour le politologue singapourien Kishon Mahbubani, les États-Unis et l'Europe, convaincus d'une supériorité des valeurs dont ils sont porteurs, ont un souci principal: contenir l'expansion asiatique. Se lançant dans un réquisitoire contre cet Occident dont l'Asie s'inspira pour se moderniser, il voit se dessiner une «dé-occidentalisation» de cette partie du monde et une redécouverte de valeurs autochtones. Selon lui, une Europe nombriliste, engluée dans les arcanes de la gestion interne de l'Union, et une Amérique déconsidérée par ses violations du droit international ne constituent plus une référence pour l'Asie tant qu'elles persévèrent dans leur ethnocentrisme. Diatribe anti-occidentale récurrente, certes, mais qui n'en indique pas moins un état d'esprit diffus: divisés entre eux, les Asiatiques sont aussi agacés par ce qu'ils perçoivent comme l'arrogance de l'Ouest.
Cette «Asie» est à la fois un pôle de civilisation et un foyer de modernité qu'on a tort de réduire à un simple décalque de celle forgée en Europe. Ces pays ont développé des systèmes sociaux et économiques reposant sur des valeurs qui ne sont pas forcément «occidentales» ou, quand il y a eu emprunts, qui ont été mâtinées d'apports locaux, repensées, refaçonnées. Il n'y a pas convergence linéaire — et encore moins inéluctable — entre les modernités qui se forgent en Asie et celle née à l'autre extrémité de la planète. La modernité occidentale n'est pas une «idée», comme tend à le faire croire un subjectivisme géocentrique: elle est le fruit d'une histoire. La modernité asiatique l'est aussi. Elle fut influencée aux XIXe et XXe siècles par l'Europe, mais elle n'a pas pour autant renié sa propre conception du monde.
L'«asiatisme», tropisme né au Japon à la fin du XIXe siècle en réaction à une modernisation perçue comme une occidentalisation qui devint une armature idéologique du militarisme, a fait long feu. Tout comme les «théories» sur les valeurs asiatiques supposées expliquer les années 1970-80, avec les succès des «Petits Dragons», par la vulgate confucéenne.
Le renouveau asiatique est d'un autre ordre: il ne se présente pas comme une nouvelle vision du monde ni même comme une expression de la variété des capitalismes. Il se contente de fonctionner différemment. C'est le cas du Japon, deuxième puissance économique mondiale, revenu sans fanfare des recettes néolibérales de l'ère Koizumi (2001-06). C'est le cas de la Corée du Sud, qui s'y essaie avec le président Lee Myung-bak qui a dressé le pays contre lui par la cristallisation des mécontentements sur la réouverture du marché au boeuf américain. C'est le cas de la Chine où, en dépit d'une frénésie législative qui n'est pas suivie du même empressement à faire respecter les réglementations édictées, le marché est loin d'aller de pair avec la démocratie.
Le pouvoir chinois prend dans le corpus de principes de l'Occident ce qui lui sert. Et le reste du monde doit se faire à cette réalité, estime Eamonn Fingleton, ancien journaliste du Financial Times dans son livre, provocant, In the Jaws of the Dragon (Dans la gueule du dragon, Éd. Thomas Dunne, 2008). La conséquence, ajoute-t-il, est que les entreprises étrangères en Chine doivent jouer le jeu local, techniquement à la lisière de la légalité. «Les Américains sont devant un choix: globalisme ou démocratie, écrit-il. Ils ne peuvent avoir les deux à la fois.»
Renforçant leurs interactions économiques régionales, les pays d'Asie n'en ont pas pour autant une vision convergente de leur destin: le sentiment de constituer une communauté reste allusif dans cette partie du monde. Pour plusieurs raisons tenant à leur histoire et à une rivalité latente. Les pays de l'Asie orientale en particulier restent crispés sur leur propre vision de l'histoire et enlisés dans des problèmes hérités de la guerre froide. Le Japon est depuis un demi-siècle en litige avec la Russie sur la souveraineté de quatre îles de l'archipel des Kouriles (qui lui ont été soustraites par le traité de San Francisco en 1951), juste au nord-est de l'île d'Hokkaido où a eu lieu le G8. Au sud, d'autres questions territoriales l'opposent à la Chine, à Taïwan et à la Corée.
Trois puissances
Le Japon, autrefois la seule puissance de la région par son poids économique, peine à se présenter comme une force motrice. Le premier ministre Yasuo Fukuda a restauré un dialogue plus confiant entre Pékin et Tokyo. Mais après la période des paillettes Koizumi, qui avait placé l'archipel dans une impasse diplomatique avec ses voisins chinois et sud-coréen, le Japon paraît manquer d'imagination.
Pour la première fois de l'histoire de cette vaste région qui s'étend de l'Inde vers l'est coexistent trois puissances: une émergente, l'Inde, une autre en expansion, la Chine, et une troisième arrivée à maturité, le Japon. Leur dialogue se renforce, mais une méfiance diffuse demeure. Une rivalité politique appelée à s'accentuer avec le développement économique des deux premières, estime Bill Emmott dans Rivals: how the power struggle between China, India and Japan will shape our next decade (Éd. Allen Lane, 2008).
Selon cet ancien rédacteur en chef de The Economist, les tensions internes à la Chine et à l'Inde suscitées par leur expansion pourraient provoquer des flambées dans les régions sensibles (Corée, détroit de Taïwan, Cachemire). Selon l'auteur, les États-Unis et l'Union européenne peuvent avoir un rôle stabilisateur en Asie. Ce n'est cependant pas certain. La Russie complique le puzzle. En outre, en ont-ils les moyens?
Pour le politologue singapourien Kishon Mahbubani, les États-Unis et l'Europe, convaincus d'une supériorité des valeurs dont ils sont porteurs, ont un souci principal: contenir l'expansion asiatique. Se lançant dans un réquisitoire contre cet Occident dont l'Asie s'inspira pour se moderniser, il voit se dessiner une «dé-occidentalisation» de cette partie du monde et une redécouverte de valeurs autochtones. Selon lui, une Europe nombriliste, engluée dans les arcanes de la gestion interne de l'Union, et une Amérique déconsidérée par ses violations du droit international ne constituent plus une référence pour l'Asie tant qu'elles persévèrent dans leur ethnocentrisme. Diatribe anti-occidentale récurrente, certes, mais qui n'en indique pas moins un état d'esprit diffus: divisés entre eux, les Asiatiques sont aussi agacés par ce qu'ils perçoivent comme l'arrogance de l'Ouest.
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