Législatives israéliennes - «Où ça, des élections?»
Dans les territoires occupés, le scrutin ne suscite aucun espoir
Photo : Agence Reuters
Pas de doute, cette Israélienne n’a que Sharon en tête: elle votera pour le premier ministre sortant, à l’instar de la majorité des Israéliens, demain.
Selt A-Daher — «Quel que soit le gagnant de ces élections, on veut lui dire qu'on est des êtres humains.»
À Selt A-Daher, près de Jenine, Fathi Faris semble à peu près le seul à savoir que, demain, les électeurs israéliens iront aux urnes. Ce vieillard au port altier, qui se fait appeler Frank, ne se fait pas d'illusion sur le résultat. Il sait bien que celui qui a toutes les chances de l'emporter, Ariel Sharon, est le candidat de ceux d'en face.
Ceux d'en face, ce sont les colons qui ont débarqué un beau matin sans qu'on sache pourquoi. Ils ont pris possession de la colline qui domine la région, un gros monticule qui avait toujours été abandonné aux cailloux et aux vents. De la cour de l'école, on distingue les tours de communication de la colonie de Shavei Shomron, gardée jour et nuit par l'armée depuis le début de l'intifada.
C'est à cause de cette centaine de colons qu'un tank est posté à l'entrée du village. Les militaires vérifient les pièces d'identité de tous ceux qui entrent et sortent. Ils fouillent les voitures. Ils ont même confisqué les camionnettes qui servent de transport collectif pour aller à Naplouse et Jenine. Celle d'Ala Saleh Brahmi est ainsi immobilisée à l'entrée du village depuis une semaine sans qu'il sache pourquoi. Chaque jour, il vient implorer en vain les militaires de lui rendre son gagne-pain.
Mais, les habitants de Selt A-Daher peuvent s'estimer chanceux. Dans de nombreux villages des alentours, comme Ramin, la seule route d'accès a été défoncée par les bulldozers de l'armée. Les habitants doivent faire un kilomètre à pied pour rentrer chez eux. Les ambulances n'ont plus accès au village et les malades sont transportés à bout de bras. Pour atteindre l'hôpital, il faut affronter les nombreux barrages militaires. On calcule qu'une cinquantaine de femmes ont ainsi accouché aux «check points».
Moyens du bord
Pour les besoins de tous les jours, les Palestiniens n'ont accès qu'aux routes secondaires qui serpentent d'un village à l'autre. Il faut maintenant jusqu'à trois ou quatre heures pour atteindre Naplouse, un trajet de 20 minutes par la route principale. Les malades qui ont besoin de dialyses font le voyage deux ou trois fois par semaine.
«Avant le début de l'intifada, 95 % des Palestiniennes accouchaient à l'hôpital, dit Omar Mansour du Secours médical palestinien. La moitié accouche maintenant à la maison, avec toutes les conséquences que ça peut entraîner.» Les plus chanceuses ont une sage-femme à leur côté. Les autres se débrouillent avec les moyens du bord.
Avant l'intifada, il n'était pas rare que les plus malades aillent consulter les spécialistes de Jérusalem ou de Tel Aviv. Depuis que les Palestiniens sont prisonniers de leur village, les chirurgies cardiaques doivent être retardées. Pour les opérations urgentes, certains malades ont pu se rendre en Jordanie. Les cas d'anémie sont devenus courants parmi les jeunes du village, dit Omar.
Les habitants de Selt A-Daher se sont faits à l'idée que l'élection de demain ne changerait rien à tout cela. Aujourd'hui, les femmes et les enfants ont de toutes façons d'autres chats à fouetter. Ils sont venus d'Atara et de Rame, à quelques kilomètres, pour rencontrer les neuf médecins et trois infirmières israéliens qui viennent leur rendre visite. Certaines mères sont arrivées dès 5h du matin avec leur enfant dans les bras pour s'inscrire sur les listes et être certaines de rencontrer le cardiologue, le pédiatre ou le dentiste.
L'opération est menée en collaboration avec une organisation de bénévoles israéliens, Les Médecins pour les droits de l'homme, qui visite chaque samedi un village différent des territoires occupés. «Chez moi, les gens se plaignent pour de petits bobos. Ici, il y a de vrais problèmes», dit Pnina Feiler, une infirmière israélienne de 80 ans qui ne rate pas une expédition. Vieille militante, Pnina a participé dans les années 50 à la fondation du kibboutz Yad-Hanna avec une poignée de militants communistes.
En moins de quatre heures, les bénévoles verront 500 personnes. Les plus chanceux auront droit à une lettre qui leur permettra, si l'armée veut bien les laisser passer, d'aller consulter un spécialiste à Tel Aviv. Ce jour-là, les analgésiques, qui servent à soigner tous les bobos, ont disparu en moins d'une heure. Selt A-Daher n'a plus de généraliste depuis des mois, seulement deux pharmacies qui parent au plus urgent.
Balle perdue
Anar est venu montrer sa blessure à la jambe. Ce grand brun de 17 ans a reçu une balle perdue lors d'un affrontement avec les militaires. Cela s'est produit devant l'école secondaire située sur la rue principale. Les militaires répliquaient par des gaz lacrymogènes aux pierres des étudiants. Anar s'est couché par terre pour éviter les projectiles. C'est là qu'il s'est aperçu qu'il ne pouvait plus bouger la jambe. Il a passé deux jours à l'hôpital. Aujourd'hui, il recommence à peine à jouer au basket-ball.
Avant l'intifada, Anar travaillait comme serveur à Tel Aviv. Aujourd'hui, il n'a plus de travail. Ce qu'il pense des attentats terroristes? «Ce ne sont pas des terroristes, mais des combattants. Personne ne fait de geste inutile. Ceux qui commettent ces attentats veulent venger un frère. Moi aussi, je suis prêt à prendre les armes pour défendre ma terre. On ne peut pas tuer mes frères comme ça.» Anar avoue pourtant que les attentats ne résoudront rien. «Mais, l'élection de Sharon non plus. Après l'élection, on sait qu'il va s'occuper de nous. Mais, il ne l'emportera pas.»
Aujourd'hui, Anar est un héros pour ses camarades qui s'échangent les photos des «martyrs» du village de la même façon que les petits Québécois collectionnent les cartes de hockey. Ziydan, 11 ans est en cinquième année. Il porte au cou la photo de son propre frère mort à 21 ans. Majd est tombé le 30 mars 2002 dans un affrontement avec des colons israéliens. Les soldats n'ont jamais voulu rendre le corps à la famille. Pour ne pas oublier, les cinq frères et la soeur de Ziydan portent tous en médaillon l'image de leur frère mort en héros.
Deux jeunes du village ont été blessés depuis le début de l'intifada et un autre est mort sous les balles israéliennes. Anar et ses camarades traînent tous les visiteurs sur la tombe fleurie d'Amer, 19 ans, mort le 17 juillet 2002 en lançant des pierres aux militaires. Juste à côté, repose son frère, Tarek, mort quelques mois plus tard. Pour venger son frère, Tarek s'est engagé dans les brigades des Martyrs d'Al-Aqsa qui ont revendiqué quelques-uns des attentats les plus sanglants commis en Israël depuis deux ans. Normal, dit Anar. On ne peut pas laisser la mort d'un frère impunie.
Le drapeau palestinien flotte sur la tombe de Tarek. Comme sur celle d'Abdel Dashar. Les jeunes se racontent qu'Abdel a été blessé à la jambe et que les militaires l'ont achevé sans raison. Allez savoir si c'est vrai! Ce qui est certain, par contre, c'est que sa maison a été détruite par l'armée, comme celles des autres palestiniens morts au combat. Chaque fois qu'un jeune tombe, tout le village se rassemble et lui fait des funérailles d'honneur.
Youssef Mussen, 13 ans, porte en médaillon la photo de Mamoud Awaleh, un «martyr» qui est devenu son héros. Son copain Ahmed, lui, n'a qu'un rêve. C'est de voir un jour Jérusalem. La ville est à moins de 50 km à vol d'oiseau, mais avec le mur que construisent les Israéliens le long de la frontière, il n'est pas près d'y aller. Alors, Ahmed imagine la ville de ses rêves à partir des images d'attentats qu'il voit à la télévision. Il en parle avec ses copains. Les plus fantasques rêvent d'aller y déloger les occupants israéliens. Les autres attendent en silence que cesse cette gigantesque absurdité.
À cela, l'élection de demain ne changera rien.
À Selt A-Daher, près de Jenine, Fathi Faris semble à peu près le seul à savoir que, demain, les électeurs israéliens iront aux urnes. Ce vieillard au port altier, qui se fait appeler Frank, ne se fait pas d'illusion sur le résultat. Il sait bien que celui qui a toutes les chances de l'emporter, Ariel Sharon, est le candidat de ceux d'en face.
Ceux d'en face, ce sont les colons qui ont débarqué un beau matin sans qu'on sache pourquoi. Ils ont pris possession de la colline qui domine la région, un gros monticule qui avait toujours été abandonné aux cailloux et aux vents. De la cour de l'école, on distingue les tours de communication de la colonie de Shavei Shomron, gardée jour et nuit par l'armée depuis le début de l'intifada.
C'est à cause de cette centaine de colons qu'un tank est posté à l'entrée du village. Les militaires vérifient les pièces d'identité de tous ceux qui entrent et sortent. Ils fouillent les voitures. Ils ont même confisqué les camionnettes qui servent de transport collectif pour aller à Naplouse et Jenine. Celle d'Ala Saleh Brahmi est ainsi immobilisée à l'entrée du village depuis une semaine sans qu'il sache pourquoi. Chaque jour, il vient implorer en vain les militaires de lui rendre son gagne-pain.
Mais, les habitants de Selt A-Daher peuvent s'estimer chanceux. Dans de nombreux villages des alentours, comme Ramin, la seule route d'accès a été défoncée par les bulldozers de l'armée. Les habitants doivent faire un kilomètre à pied pour rentrer chez eux. Les ambulances n'ont plus accès au village et les malades sont transportés à bout de bras. Pour atteindre l'hôpital, il faut affronter les nombreux barrages militaires. On calcule qu'une cinquantaine de femmes ont ainsi accouché aux «check points».
Moyens du bord
Pour les besoins de tous les jours, les Palestiniens n'ont accès qu'aux routes secondaires qui serpentent d'un village à l'autre. Il faut maintenant jusqu'à trois ou quatre heures pour atteindre Naplouse, un trajet de 20 minutes par la route principale. Les malades qui ont besoin de dialyses font le voyage deux ou trois fois par semaine.
«Avant le début de l'intifada, 95 % des Palestiniennes accouchaient à l'hôpital, dit Omar Mansour du Secours médical palestinien. La moitié accouche maintenant à la maison, avec toutes les conséquences que ça peut entraîner.» Les plus chanceuses ont une sage-femme à leur côté. Les autres se débrouillent avec les moyens du bord.
Avant l'intifada, il n'était pas rare que les plus malades aillent consulter les spécialistes de Jérusalem ou de Tel Aviv. Depuis que les Palestiniens sont prisonniers de leur village, les chirurgies cardiaques doivent être retardées. Pour les opérations urgentes, certains malades ont pu se rendre en Jordanie. Les cas d'anémie sont devenus courants parmi les jeunes du village, dit Omar.
Les habitants de Selt A-Daher se sont faits à l'idée que l'élection de demain ne changerait rien à tout cela. Aujourd'hui, les femmes et les enfants ont de toutes façons d'autres chats à fouetter. Ils sont venus d'Atara et de Rame, à quelques kilomètres, pour rencontrer les neuf médecins et trois infirmières israéliens qui viennent leur rendre visite. Certaines mères sont arrivées dès 5h du matin avec leur enfant dans les bras pour s'inscrire sur les listes et être certaines de rencontrer le cardiologue, le pédiatre ou le dentiste.
L'opération est menée en collaboration avec une organisation de bénévoles israéliens, Les Médecins pour les droits de l'homme, qui visite chaque samedi un village différent des territoires occupés. «Chez moi, les gens se plaignent pour de petits bobos. Ici, il y a de vrais problèmes», dit Pnina Feiler, une infirmière israélienne de 80 ans qui ne rate pas une expédition. Vieille militante, Pnina a participé dans les années 50 à la fondation du kibboutz Yad-Hanna avec une poignée de militants communistes.
En moins de quatre heures, les bénévoles verront 500 personnes. Les plus chanceux auront droit à une lettre qui leur permettra, si l'armée veut bien les laisser passer, d'aller consulter un spécialiste à Tel Aviv. Ce jour-là, les analgésiques, qui servent à soigner tous les bobos, ont disparu en moins d'une heure. Selt A-Daher n'a plus de généraliste depuis des mois, seulement deux pharmacies qui parent au plus urgent.
Balle perdue
Anar est venu montrer sa blessure à la jambe. Ce grand brun de 17 ans a reçu une balle perdue lors d'un affrontement avec les militaires. Cela s'est produit devant l'école secondaire située sur la rue principale. Les militaires répliquaient par des gaz lacrymogènes aux pierres des étudiants. Anar s'est couché par terre pour éviter les projectiles. C'est là qu'il s'est aperçu qu'il ne pouvait plus bouger la jambe. Il a passé deux jours à l'hôpital. Aujourd'hui, il recommence à peine à jouer au basket-ball.
Avant l'intifada, Anar travaillait comme serveur à Tel Aviv. Aujourd'hui, il n'a plus de travail. Ce qu'il pense des attentats terroristes? «Ce ne sont pas des terroristes, mais des combattants. Personne ne fait de geste inutile. Ceux qui commettent ces attentats veulent venger un frère. Moi aussi, je suis prêt à prendre les armes pour défendre ma terre. On ne peut pas tuer mes frères comme ça.» Anar avoue pourtant que les attentats ne résoudront rien. «Mais, l'élection de Sharon non plus. Après l'élection, on sait qu'il va s'occuper de nous. Mais, il ne l'emportera pas.»
Aujourd'hui, Anar est un héros pour ses camarades qui s'échangent les photos des «martyrs» du village de la même façon que les petits Québécois collectionnent les cartes de hockey. Ziydan, 11 ans est en cinquième année. Il porte au cou la photo de son propre frère mort à 21 ans. Majd est tombé le 30 mars 2002 dans un affrontement avec des colons israéliens. Les soldats n'ont jamais voulu rendre le corps à la famille. Pour ne pas oublier, les cinq frères et la soeur de Ziydan portent tous en médaillon l'image de leur frère mort en héros.
Deux jeunes du village ont été blessés depuis le début de l'intifada et un autre est mort sous les balles israéliennes. Anar et ses camarades traînent tous les visiteurs sur la tombe fleurie d'Amer, 19 ans, mort le 17 juillet 2002 en lançant des pierres aux militaires. Juste à côté, repose son frère, Tarek, mort quelques mois plus tard. Pour venger son frère, Tarek s'est engagé dans les brigades des Martyrs d'Al-Aqsa qui ont revendiqué quelques-uns des attentats les plus sanglants commis en Israël depuis deux ans. Normal, dit Anar. On ne peut pas laisser la mort d'un frère impunie.
Le drapeau palestinien flotte sur la tombe de Tarek. Comme sur celle d'Abdel Dashar. Les jeunes se racontent qu'Abdel a été blessé à la jambe et que les militaires l'ont achevé sans raison. Allez savoir si c'est vrai! Ce qui est certain, par contre, c'est que sa maison a été détruite par l'armée, comme celles des autres palestiniens morts au combat. Chaque fois qu'un jeune tombe, tout le village se rassemble et lui fait des funérailles d'honneur.
Youssef Mussen, 13 ans, porte en médaillon la photo de Mamoud Awaleh, un «martyr» qui est devenu son héros. Son copain Ahmed, lui, n'a qu'un rêve. C'est de voir un jour Jérusalem. La ville est à moins de 50 km à vol d'oiseau, mais avec le mur que construisent les Israéliens le long de la frontière, il n'est pas près d'y aller. Alors, Ahmed imagine la ville de ses rêves à partir des images d'attentats qu'il voit à la télévision. Il en parle avec ses copains. Les plus fantasques rêvent d'aller y déloger les occupants israéliens. Les autres attendent en silence que cesse cette gigantesque absurdité.
À cela, l'élection de demain ne changera rien.
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