Entrevue avec Etgar Keret - Controversé bien malgré lui
« Pour un écrivain, le vrai pays, c'est le langage »
Photo : Agence France-Presse
L’écrivain et cinéaste Etgar Keret en compagnie de Shira Geffen, avec qui il a coréalisé Les Méduses, Caméra d’or à Cannes en 2007.
Pas facile d'être un écrivain israélien, même si on appartient à l'aile gauche du pays. Parlez-en à la star de la littérature Etgar Keret, qui a même coécrit Gaza Blues avec son ami palestinien Samir El-Youssef, mais qui continue de vivre avec la controverse et les boycottages dus au pays dans lequel il est venu au monde et où il vit toujours, et ce, malgré les difficultés.
«Ce n'est pas facile de vivre en Israël, c'est certain. Mais pour un écrivain, le vrai pays, c'est le langage. Pour moi, aller vivre dans un endroit où je ne pourrais pas parler hébreu, ce serait une forme d'exil», a expliqué l'écrivain rencontré lors de son passage à Montréal à l'occasion de la tenue du festival Metropolis bleu.
Très critique envers les politiques de son gouvernement, il a hérité de l'esprit contestataire de son père et de sa mère, tous deux survivants de l'Holocauste. «Mes parents disaient souvent qu'Israël avait peut-être plusieurs problèmes, mais qu'au moins, c'était nos problèmes et que personne ne pouvait nous empêcher de les dénoncer. Dans un autre pays, si nous protestons contre le gouvernement, on nous dit de rentrer chez nous», remarque-t-il.
Le boycottage, la contradiction
L'écrivain de gauche acclamé mondialement et cinéaste dont le premier film, Les Méduses, coréalisé avec sa compagne Shira Geffen, a été plébiscité par la critique et a remporté la Caméra d'or 2007 à Cannes, n'est toutefois pas à l'abri de la controverse.
Encore dernièrement, alors que le Salon du livre de Paris faisait d'Israël son invité d'honneur pour souligner le 60e anniversaire de la création du pays, plusieurs auteurs et éditeurs arabes ont boycotté l'événement. Etgar Keret faisait partie de la liste d'invités israéliens. «Des intellectuels appellent au boycottage, alors qu'il n'y a rien d'intellectuel là-dedans. Un boycottage, c'est refuser toute communication, ce qui fait qu'on n'a aucune chance de faire changer quelqu'un d'idée. C'est donc très contradictoire comme geste.»
Etgar Keret est toutefois habitué à ce genre de réaction, surtout lorsqu'il vient en tant que représentant de son pays, comme c'était le cas à Paris. Le boycottage s'est d'ailleurs poursuivi cette semaine à la Foire du livre de Turin, pour les mêmes raisons que dans la Ville lumière.
Mais la controverse n'a pas lieu que de l'autre côté de l'océan. Il raconte qu'en 2001, il est venu à Toronto et il a été victime d'un appel à la bombe. «Venant d'Israël, je suis habitué aux bombes. J'ai tout de suite dit aux gens que ça ne sauterait pas, parce que je sais bien que lorsqu'une bombe explose, personne n'appelle avant», raconte celui qui vit dans un petit quartier de Tel-Aviv où six ou sept bombes ont explosé au cours des dernières années.
Lu en Palestine
Pourtant, Etgar Keret est pour un dialogue entre Palestiniens et Israéliens. Son livre The Bus Driver Who Wanted to Be God est d'ailleurs le seul livre israélien traduit en arabe depuis la seconde intifada. Donc, les Palestiniens lisent du Etgar Keret? «J'ai demandé à mon éditeur là-bas et il m'a dit que les ventes sont bonnes, mais qu'il ne sait pas si les gens lisent mon livre ou le brûlent!»
Un peu plus sérieusement, il raconte avoir souvent discuté avec des Palestiniens qui ont lu son oeuvre. «Mes personnages sont confus, ils ont peur, ce qui, pour la plupart des Palestiniens, est un tout nouvel Israël. Pour eux, un Israélien est toujours sûr de lui, qu'il soit à gauche ou à droite. Ils trouvent donc cette fragilité intéressante», explique l'auteur dont les oeuvres sont traduites dans une vingtaine de langues dans le monde.
Cette tendance d'Etgar Keret à poser des questions sans dire ce qui est bien, ce qui est mal ou ce que l'on doit faire, fait en sorte que plusieurs Israéliens croient qu'il n'est pas un auteur politique. «Pourtant, je suis très politique! Mais en Israël, être politique signifie être pragmatique, ce que je ne suis pas. J'essaie plutôt de montrer la complexité de la situation. Tout le monde aujourd'hui dit qu'il connaît la solution et que la leur est meilleure que celle des autres. Israël n'a pas besoin d'un autre prophète du genre. Ce que je souhaite, c'est de faire prendre conscience à ces gens qu'ils en savent peut-être moins qu'ils pensent.»
Ce désir de poser des questions plutôt que de dire ce qu'il faut faire l'empêche d'appuyer publiquement un parti politique, comme le font, par exemple, les auteurs de gauche David Grossman et Amos Oz. «Je respecte énormément leur travail et ils aimeraient bien que je me joigne à eux, mais je refuse de faire ça. J'aurais l'impression d'être Michael Jordan qui vend des Nike! Je ne veux pas dire aux gens quoi faire, j'essaye seulement d'écrire des histoires qui font réfléchir.»
Espoir nécessaire
Si Etgar Keret est un «optimiste compulsif», il est toutefois bien conscient du pouvoir limité de la littérature. «Dix mille livres peuvent faire la moitié de ce qu'une balle peut faire. C'est plus facile de détruire que de construire, vous savez. Je crois que l'écriture est une sorte de thérapie pour moi, je ne pense pas changer le monde avec mes livres!»
Éprouvant une grande insécurité par rapport à son futur — il n'hésite pas à faire allusion à la possible disparition d'Israël —, l'auteur croit toutefois que Palestiniens et Israéliens pourront un jour vivre dans une paix relative.
«Je crois que personne ne peut vivre en Israël et y élever ses enfants s'il ne croit pas que la paix peut être possible. Le problème, ce n'est pas la haine, c'est la peur et la douleur que les deux peuples se sont infligées mutuellement. Tant qu'on n'arrivera pas à transformer ça en quelque chose de positif, la paix ne sera pas possible. Mais personne n'aime vivre comme ça. Personne ne veut que ses enfants aillent se battre et se fassent tuer en revenant de l'école», soutient M. Keret.
L'écrivain remet d'ailleurs en question la pertinence de l'expression qui dit qu'on tente d'établir la «paix des braves» au Moyen-Orient. «Si on attend la paix des braves, on l'attendra encore longtemps, car les braves sont toujours prêts à se battre. Je crois qu'il faut davantage espérer la paix des fatigués. La paix des gens qui en ont assez, qui ne veulent plus vivre comme ça et sont prêts à mettre leur ego de côté et vivre une vie décente.»
***
Collaboratrice du Devoir
«Ce n'est pas facile de vivre en Israël, c'est certain. Mais pour un écrivain, le vrai pays, c'est le langage. Pour moi, aller vivre dans un endroit où je ne pourrais pas parler hébreu, ce serait une forme d'exil», a expliqué l'écrivain rencontré lors de son passage à Montréal à l'occasion de la tenue du festival Metropolis bleu.
Très critique envers les politiques de son gouvernement, il a hérité de l'esprit contestataire de son père et de sa mère, tous deux survivants de l'Holocauste. «Mes parents disaient souvent qu'Israël avait peut-être plusieurs problèmes, mais qu'au moins, c'était nos problèmes et que personne ne pouvait nous empêcher de les dénoncer. Dans un autre pays, si nous protestons contre le gouvernement, on nous dit de rentrer chez nous», remarque-t-il.
Le boycottage, la contradiction
L'écrivain de gauche acclamé mondialement et cinéaste dont le premier film, Les Méduses, coréalisé avec sa compagne Shira Geffen, a été plébiscité par la critique et a remporté la Caméra d'or 2007 à Cannes, n'est toutefois pas à l'abri de la controverse.
Encore dernièrement, alors que le Salon du livre de Paris faisait d'Israël son invité d'honneur pour souligner le 60e anniversaire de la création du pays, plusieurs auteurs et éditeurs arabes ont boycotté l'événement. Etgar Keret faisait partie de la liste d'invités israéliens. «Des intellectuels appellent au boycottage, alors qu'il n'y a rien d'intellectuel là-dedans. Un boycottage, c'est refuser toute communication, ce qui fait qu'on n'a aucune chance de faire changer quelqu'un d'idée. C'est donc très contradictoire comme geste.»
Etgar Keret est toutefois habitué à ce genre de réaction, surtout lorsqu'il vient en tant que représentant de son pays, comme c'était le cas à Paris. Le boycottage s'est d'ailleurs poursuivi cette semaine à la Foire du livre de Turin, pour les mêmes raisons que dans la Ville lumière.
Mais la controverse n'a pas lieu que de l'autre côté de l'océan. Il raconte qu'en 2001, il est venu à Toronto et il a été victime d'un appel à la bombe. «Venant d'Israël, je suis habitué aux bombes. J'ai tout de suite dit aux gens que ça ne sauterait pas, parce que je sais bien que lorsqu'une bombe explose, personne n'appelle avant», raconte celui qui vit dans un petit quartier de Tel-Aviv où six ou sept bombes ont explosé au cours des dernières années.
Lu en Palestine
Pourtant, Etgar Keret est pour un dialogue entre Palestiniens et Israéliens. Son livre The Bus Driver Who Wanted to Be God est d'ailleurs le seul livre israélien traduit en arabe depuis la seconde intifada. Donc, les Palestiniens lisent du Etgar Keret? «J'ai demandé à mon éditeur là-bas et il m'a dit que les ventes sont bonnes, mais qu'il ne sait pas si les gens lisent mon livre ou le brûlent!»
Un peu plus sérieusement, il raconte avoir souvent discuté avec des Palestiniens qui ont lu son oeuvre. «Mes personnages sont confus, ils ont peur, ce qui, pour la plupart des Palestiniens, est un tout nouvel Israël. Pour eux, un Israélien est toujours sûr de lui, qu'il soit à gauche ou à droite. Ils trouvent donc cette fragilité intéressante», explique l'auteur dont les oeuvres sont traduites dans une vingtaine de langues dans le monde.
Cette tendance d'Etgar Keret à poser des questions sans dire ce qui est bien, ce qui est mal ou ce que l'on doit faire, fait en sorte que plusieurs Israéliens croient qu'il n'est pas un auteur politique. «Pourtant, je suis très politique! Mais en Israël, être politique signifie être pragmatique, ce que je ne suis pas. J'essaie plutôt de montrer la complexité de la situation. Tout le monde aujourd'hui dit qu'il connaît la solution et que la leur est meilleure que celle des autres. Israël n'a pas besoin d'un autre prophète du genre. Ce que je souhaite, c'est de faire prendre conscience à ces gens qu'ils en savent peut-être moins qu'ils pensent.»
Ce désir de poser des questions plutôt que de dire ce qu'il faut faire l'empêche d'appuyer publiquement un parti politique, comme le font, par exemple, les auteurs de gauche David Grossman et Amos Oz. «Je respecte énormément leur travail et ils aimeraient bien que je me joigne à eux, mais je refuse de faire ça. J'aurais l'impression d'être Michael Jordan qui vend des Nike! Je ne veux pas dire aux gens quoi faire, j'essaye seulement d'écrire des histoires qui font réfléchir.»
Espoir nécessaire
Si Etgar Keret est un «optimiste compulsif», il est toutefois bien conscient du pouvoir limité de la littérature. «Dix mille livres peuvent faire la moitié de ce qu'une balle peut faire. C'est plus facile de détruire que de construire, vous savez. Je crois que l'écriture est une sorte de thérapie pour moi, je ne pense pas changer le monde avec mes livres!»
Éprouvant une grande insécurité par rapport à son futur — il n'hésite pas à faire allusion à la possible disparition d'Israël —, l'auteur croit toutefois que Palestiniens et Israéliens pourront un jour vivre dans une paix relative.
«Je crois que personne ne peut vivre en Israël et y élever ses enfants s'il ne croit pas que la paix peut être possible. Le problème, ce n'est pas la haine, c'est la peur et la douleur que les deux peuples se sont infligées mutuellement. Tant qu'on n'arrivera pas à transformer ça en quelque chose de positif, la paix ne sera pas possible. Mais personne n'aime vivre comme ça. Personne ne veut que ses enfants aillent se battre et se fassent tuer en revenant de l'école», soutient M. Keret.
L'écrivain remet d'ailleurs en question la pertinence de l'expression qui dit qu'on tente d'établir la «paix des braves» au Moyen-Orient. «Si on attend la paix des braves, on l'attendra encore longtemps, car les braves sont toujours prêts à se battre. Je crois qu'il faut davantage espérer la paix des fatigués. La paix des gens qui en ont assez, qui ne veulent plus vivre comme ça et sont prêts à mettre leur ego de côté et vivre une vie décente.»
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