Des images à la conquête du monde - Le cinéma israélien brille de tous ses feux
Les « nouveaux » cinéastes ont su développer un langage original, en dépit ou grâce à la modestie de leurs moyens
Une scène de Mon trésor, de Keren Yedaya
Après la Corée du Sud et la Roumanie, c'est au tour d'Israël de se tailler la part du lion sur les plus belles planches du 7e art. Pour ne citer que Cannes, le comité de sélection a retenu en 2007 Tehilim, La Visite de la fanfare et Les Méduses (Caméra d'or). Et cette année, le documentaire animé d'Ari Folman, Valse avec Bashir (en compétition officielle), et Les 7 jours de Ronit et Shlomi Elkabetz. Quant aux salles de l'Hexagone, elles ont présenté, en ce seul mois d'avril dernier, Désengagement (Amos Gitaï), Les Citronniers (Eran Riklis) et My Father, My Lord (David Volach). Une gageure pour un territoire à peine plus grand que les îles Fidji!
Un phénomène a pris une telle ampleur que les formules choc se multiplient pour décrire l'impact du cinéma israélien sur les écrans du monde. De l'«iceberg redressé» aux «nouvelles étoiles de David» en passant par «le vent en poupe», les critiques et spécialistes du monde entier s'étonnent de cette vigueur inattendue.
Pleins feux sur Gitaï
Si le cinéma israélien connaît un essor sans précédent, c'est d'abord parce qu'il sait enfin s'exporter. Pendant longtemps, il n'a en effet compté qu'un seul vrai porte-parole, Amos Gitaï, l'enfant terrible forcé à l'exil pour avoir dénoncé trop vertement (et trop tôt) la politique territoriale de son pays. Pendant dix ans, il trouve refuge à Paris et c'est d'ailleurs depuis la Ville lumière qu'il parvient à gagner ses lettres de noblesse. En 1985, il présente Esther à Cannes. Suivront entre autres Yom Yom, Kadosh, Kedma et Free Zone, acclamés par les habitués de Venise et de la Croisette.
Mais malgré ces succès, le cinéma israélien reste encore prisonnier de ces frontières, et ce même si la production nationale commence à se diversifier au-delà des films de propagande, des comédies rose bonbon (les borékas) et des embryons de Nouvelle Vague qui avaient occupé jusque-là l'essentiel du paysage cinématographique.
À partir du milieu des années 1980, on commence en effet à s'interroger sur les conflits entre les collectivités, l'immigration des Juifs de Russie et la situation des Palestiniens. Les thématiques plus personnelles deviennent aussi au goût du jour, mais rien n'y fait. Le cinéma israélien peine à trouver son public et ce, déjà sur son territoire où on lui préfère encore trop souvent le petit écran.
Il faudra attendre 1999 et l'arrivée de Katriel Schory à la direction du Fonds israélien du film pour que les digues cèdent enfin. Sous sa houlette, l'institution commence à participer également aux frais de distribution et surtout à promouvoir la production nationale auprès des festivals internationaux. Les coproductions fleurissent et de nouveaux noms surgissent de l'anonymat: Dover Kosashvili (Mariage tardif) Raphaël Nadjari (Avanim), Nir Bergman (Broken Wings), Keren Yedaya (Mon trésor), Ronit Elkabetz (Prendre femme), Eytan Fox (Yossi et Yagger, Bubble), Joseph Cedar (Beaufort)... Des réalisatrices et réalisateurs pour la plupart âgés de moins de 40 ans.
Un regard plus personnel
Toutefois, le cinéma israélien ne doit pas son envol aux seuls jeux de promotion et de coproduction. Comme Amos Gitaï avec ses longs travellings, ses magnifiques plans-séquences (notamment la fameuse scène d'enlisement dans Kippour), sa distanciation toute brechtienne (Kedma) et ses atmosphères tantôt glaçantes, tantôt étouffantes (Kadosh, Terre promise...), ces «nouveaux» cinéastes ont aussi su développer un langage original, en dépit ou grâce à la modestie de leurs moyens.
Dover Kosashvili, par exemple, célèbre le dépouillement et la crudité. Dans Mariage tardif, il brise même l'un des plus gros mythes du 7e art, l'acte sexuel forcément satisfaisant pour un couple consentant. À son instar, Nir Bergman refuse tout artifice pour épingler les misères quotidiennes. Joseph Cedar, lui, poursuit jusqu'à l'asphyxie une esthétique de la claustrophobie et Keren Yedaya, quant à elle, ausculte l'âpreté d'une vie de renégat en de longs plans fixes qui lui ont valu la Caméra d'or à Cannes en 2004. À l'opposé d'ailleurs d'Eytan Fox, qui déploie avec une sorte de légèreté les problèmes des minorités sexuelles.
S'il y a exploration formelle et recherche d'un regard unique dans ce renouveau cinématographique, il y a aussi élargissement des thématiques. Ébranlée depuis quelque temps déjà, la foi en un État fonctionnel et juste s'érode définitivement avec l'assassinat d'Yitzhak
Rabin. Les cinéastes qui ont jusque-là déploré le fossé grandissant entre droite et gauche, riches et pauvres, ashkénazes et séfarades, croyants et non croyants, ne savent plus à quel saint se vouer. Cette crise existentielle les détourne du propos purement politique, au profit de la vie quotidienne et de ses difficultés.
Hors du discours politique
Le conflit reste certes présent, mais plutôt comme un passage obligé pour mieux appréhender la réalité. Et certains réalisateurs vont jusqu'à l'occulter volontairement. Dans Mariage tardif n'est évoquée que la collision entre tradition et destin individuel. Dans Broken Wings, Nir Bergman choisit à dessein de détacher la mort du père de tout contexte politique pour se concentrer sur la dysfonction familiale. Dans Mon trésor, les affrontements servent surtout à souligner la condition de la femme en Israël, trop souvent considérée comme un trophée pour le guerrier de retour au foyer.
D'ailleurs, les questions féministes habitent nombre d'autres réalisateurs, comme Eran Riklis et sa Fiancée syrienne forcée à l'exil, Ronit Elkabetz et son épouse retenue par le fil de la tradition (Prendre femme), Etgar Keret et ses Méduses ballottées aux quatre flots...
On pourrait encore évoquer le fanatisme religieux (Secrets, My Father, My Lord), l'exaltation de l'individualisme (Bubble, Year Zero), le système économique carnassier (Le Voyage de James à Jérusalem)...
Bref, le cinéma israélien a réussi à dépasser toutes les frontières, géographiques, formelles et culturelles, pour tendre à l'universel. Reste à espérer que l'on pourra aussi profiter de cet essor de l'autre côté de l'Atlantique!
***
Collaboratrice du Devoir
Un phénomène a pris une telle ampleur que les formules choc se multiplient pour décrire l'impact du cinéma israélien sur les écrans du monde. De l'«iceberg redressé» aux «nouvelles étoiles de David» en passant par «le vent en poupe», les critiques et spécialistes du monde entier s'étonnent de cette vigueur inattendue.
Pleins feux sur Gitaï
Si le cinéma israélien connaît un essor sans précédent, c'est d'abord parce qu'il sait enfin s'exporter. Pendant longtemps, il n'a en effet compté qu'un seul vrai porte-parole, Amos Gitaï, l'enfant terrible forcé à l'exil pour avoir dénoncé trop vertement (et trop tôt) la politique territoriale de son pays. Pendant dix ans, il trouve refuge à Paris et c'est d'ailleurs depuis la Ville lumière qu'il parvient à gagner ses lettres de noblesse. En 1985, il présente Esther à Cannes. Suivront entre autres Yom Yom, Kadosh, Kedma et Free Zone, acclamés par les habitués de Venise et de la Croisette.
Mais malgré ces succès, le cinéma israélien reste encore prisonnier de ces frontières, et ce même si la production nationale commence à se diversifier au-delà des films de propagande, des comédies rose bonbon (les borékas) et des embryons de Nouvelle Vague qui avaient occupé jusque-là l'essentiel du paysage cinématographique.
À partir du milieu des années 1980, on commence en effet à s'interroger sur les conflits entre les collectivités, l'immigration des Juifs de Russie et la situation des Palestiniens. Les thématiques plus personnelles deviennent aussi au goût du jour, mais rien n'y fait. Le cinéma israélien peine à trouver son public et ce, déjà sur son territoire où on lui préfère encore trop souvent le petit écran.
Il faudra attendre 1999 et l'arrivée de Katriel Schory à la direction du Fonds israélien du film pour que les digues cèdent enfin. Sous sa houlette, l'institution commence à participer également aux frais de distribution et surtout à promouvoir la production nationale auprès des festivals internationaux. Les coproductions fleurissent et de nouveaux noms surgissent de l'anonymat: Dover Kosashvili (Mariage tardif) Raphaël Nadjari (Avanim), Nir Bergman (Broken Wings), Keren Yedaya (Mon trésor), Ronit Elkabetz (Prendre femme), Eytan Fox (Yossi et Yagger, Bubble), Joseph Cedar (Beaufort)... Des réalisatrices et réalisateurs pour la plupart âgés de moins de 40 ans.
Un regard plus personnel
Toutefois, le cinéma israélien ne doit pas son envol aux seuls jeux de promotion et de coproduction. Comme Amos Gitaï avec ses longs travellings, ses magnifiques plans-séquences (notamment la fameuse scène d'enlisement dans Kippour), sa distanciation toute brechtienne (Kedma) et ses atmosphères tantôt glaçantes, tantôt étouffantes (Kadosh, Terre promise...), ces «nouveaux» cinéastes ont aussi su développer un langage original, en dépit ou grâce à la modestie de leurs moyens.
Dover Kosashvili, par exemple, célèbre le dépouillement et la crudité. Dans Mariage tardif, il brise même l'un des plus gros mythes du 7e art, l'acte sexuel forcément satisfaisant pour un couple consentant. À son instar, Nir Bergman refuse tout artifice pour épingler les misères quotidiennes. Joseph Cedar, lui, poursuit jusqu'à l'asphyxie une esthétique de la claustrophobie et Keren Yedaya, quant à elle, ausculte l'âpreté d'une vie de renégat en de longs plans fixes qui lui ont valu la Caméra d'or à Cannes en 2004. À l'opposé d'ailleurs d'Eytan Fox, qui déploie avec une sorte de légèreté les problèmes des minorités sexuelles.
S'il y a exploration formelle et recherche d'un regard unique dans ce renouveau cinématographique, il y a aussi élargissement des thématiques. Ébranlée depuis quelque temps déjà, la foi en un État fonctionnel et juste s'érode définitivement avec l'assassinat d'Yitzhak
Rabin. Les cinéastes qui ont jusque-là déploré le fossé grandissant entre droite et gauche, riches et pauvres, ashkénazes et séfarades, croyants et non croyants, ne savent plus à quel saint se vouer. Cette crise existentielle les détourne du propos purement politique, au profit de la vie quotidienne et de ses difficultés.
Hors du discours politique
Le conflit reste certes présent, mais plutôt comme un passage obligé pour mieux appréhender la réalité. Et certains réalisateurs vont jusqu'à l'occulter volontairement. Dans Mariage tardif n'est évoquée que la collision entre tradition et destin individuel. Dans Broken Wings, Nir Bergman choisit à dessein de détacher la mort du père de tout contexte politique pour se concentrer sur la dysfonction familiale. Dans Mon trésor, les affrontements servent surtout à souligner la condition de la femme en Israël, trop souvent considérée comme un trophée pour le guerrier de retour au foyer.
D'ailleurs, les questions féministes habitent nombre d'autres réalisateurs, comme Eran Riklis et sa Fiancée syrienne forcée à l'exil, Ronit Elkabetz et son épouse retenue par le fil de la tradition (Prendre femme), Etgar Keret et ses Méduses ballottées aux quatre flots...
On pourrait encore évoquer le fanatisme religieux (Secrets, My Father, My Lord), l'exaltation de l'individualisme (Bubble, Year Zero), le système économique carnassier (Le Voyage de James à Jérusalem)...
Bref, le cinéma israélien a réussi à dépasser toutes les frontières, géographiques, formelles et culturelles, pour tendre à l'universel. Reste à espérer que l'on pourra aussi profiter de cet essor de l'autre côté de l'Atlantique!
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