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Entrevue - Lord Durham au Tibet

«Pour ne pas humilier la Chine, faut-il se résoudre à la mort lente de la culture tibétaine?», demande Claude Levenson

Deux Tibétains circulent dans une rue du comté de Machu, au Tibet.
Photo : Agence Reuters
Deux Tibétains circulent dans une rue du comté de Machu, au Tibet.
Paris — Les Tibétains n'ont certainement jamais entendu parler du rapport Durham. Le nom de ce lord britannique qui prêchait l'assimilation tranquille des francophones du Canada et leur accession à l'«universelle» culture anglo-saxonne pourrait pourtant fort bien décrire la colonisation tranquille que pratique la Chine au Tibet depuis quelques années. Les bordels, les karaokés et les MacDonald ont en effet remplacé les canons depuis quelques années même si les militaires sont toujours présents par milliers.

C'est à cette lente assimilation, que plusieurs qualifient de génocide culturel, que Claude Levenson, auteure de plusieurs livres sur le Tibet, a assisté depuis 25 ans qu'elle fréquente assidûment la région. L'écrivaine et journaliste parisienne qui habite aujourd'hui la Suisse a visité le Tibet pour la première fois en 1984. C'est après des études de philosophie et de sanscrit qu'elle découvrait alors Lhassa.

«La ville était encore tibétaine. Partout, on me demandait des nouvelles du dalaï-lama. Depuis, j'y suis retournée une douzaine de fois. À chacune, j'ai constaté la lente colonisation chinoise. Aujourd'hui, Lhassa est devenue une ville chinoise comme il y en a des centaines avec des immeubles de béton et de verre. Les vieilles maisons tibétaines, même celles qui étaient inscrites au patrimoine, ont été largement détruites. Les Tibétains ont été déplacés de leurs quartiers afin de faire place aux nouveaux immeubles. Le quartier tibétain s'est rétréci comme une peau de chagrin. Les Tibétains ne sont plus qu'une minorité dans leur propre pays.»

Dans leur capitale, ils ne seraient plus que 50 000 ou 60 000 sur 300 000 habitants. À l'encontre des statistiques officielles auxquelles personne ne croit, on estime que, dans l'ensemble du Tibet, les Tibétains ne forment plus que 40 % de la population, résultat de la politique systématique de colonisation pratiquée par la Chine. Selon Claude Levenson, l'implantation chinoise atteint maintenant les campagnes et certains villages.

«Dans les années 80, on attirait les Chinois en leur offrant des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail, des facilités de logement et la possibilité de rentrer chez eux chaque année tous frais payés. Les familles chinoises qui s'établissaient au Tibet avaient le droit d'avoir deux enfants au lieu d'un seul comme c'était la règle en Chine. Cette politique a duré jusqu'en 1995. Maintenant, et surtout depuis l'inauguration du train Pékin-Lhassa, c'est devenu le Far West. Depuis le lancement en 2000 du programme officiel de développement de l'Ouest, de plus en plus de Chinois tentent leur chance par eux-mêmes. Ceux qui sont sans travail viennent faire de l'argent facile au Tibet.»

Longtemps, l'exploitation des ressources naturelles de cette région a posé d'énormes problèmes techniques. Lhassa est tout de même à 3600 mètres d'altitude! Maintenant que la Chine s'est enrichie, elle a les moyens d'investir dans une région qui possède du fer, de l'or, de l'argent, les plus importantes ressources hydrauliques d'Asie et les plus grandes mines d'uranium au monde. «Et puis l'argent facile, ce sont les bordels, les salons de massage, les karaokés et tout ce qui s'en suit, dit Claude Levenson. On peut tout faire au Tibet sauf de la politique!»

La folklorisation du Tibet

Avec trois millions de touristes l'an dernier, dit-elle, la culture tibétaine est passée de l'éradication pure et simple à la folklorisation. Il y a d'abord eu la Révolution culturelle qui a massivement détruit les monastères, les bibliothèques et les oeuvres d'art. Les statues ont été fondues, et les livres brûlés. Le nombre de monastères, grands et petits, serait passé de 6000 à une demi-douzaine. Ce sont ces derniers, les plus grands, qui ont été rénovés pour le tourisme.

Lorsqu'elle écoute des chants tibétains à la radio, il arrive de plus en plus souvent à Claude Levenson de faire la grimace tant ils ont été «sinisés». À l'occasion du premier mai ou de la fête nationale, le gouvernement chinois aime mettre en évidence le folklore tibétain pour montrer qu'il fait tout pour conserver ces traditions. «On adapte la culture tibétaine aux goûts et à la manière chinoise, dit-elle. Les Tibétains ont leur propre sensibilité artistique et musicale. Les Chinois recueillent leurs chansons populaires et les adaptent. On assiste à une folklorisation de la culture tibétaine. On la maquille pour la rendre plus "fine", plus "jolie" et la mettre au goût d'un public de touristes chinois qui n'y connaît rien.»

Pourtant, en pratique, il n'est plus possible aujourd'hui de vivre au Tibet sans parler chinois, dit Claude Levenson. «Ça commence dès l'école primaire, où le chinois occupe toute la place, sauf une heure ou deux de tibétain par semaine. Officiellement, la langue est protégée, mais elle ne se conserve plus que dans le milieu familial. Autrefois, c'était au monastère que l'on apprenait à lire et à écrire. Ceux qui veulent faire des études universitaires sont envoyés dans les instituts des nationalités à Lanzhou, Pékin ou Shanghai où ils sont bien évidemment obligés de parler le chinois. À la télévision, il n'y a qu'un bulletin de nouvelles par jour en tibétain.»

Les autorités se sont toujours méfiées des monastères considérés comme des foyers de résistance, explique Levenson. Les militaires sont présents dans toutes les fêtes religieuses et patronales. Récemment, à Litang, dans l'ancien territoire du Tibet historique où se tiennent chaque année des courses de chevaux, un nomade a pris la parole pour réclamer le retour du dalaï-lama. Il a été condamné à sept ans de prison.

«Lorsque l'on sait que la seule possession d'un drapeau tibétain est passible de cinq à sept ans de prison, on imagine le sentiment de frustration et de mécontentement de ces moines qui sortent de leur monastère en brandissant des drapeaux tibétains, dit Claude Levenson. C'est très révélateur de leur exaspération.» Déchargés de toute responsabilité familiale, ces moines et ces nonnes sont plus libres de se manifester, même s'ils encourent les mêmes peines de prison que les autres.

La peur de la contagion

Pour expliquer la rigidité dont fait preuve la Chine à l'égard du Tibet, Claude Levenson avance deux explications. D'abord, dit-elle, le pays craint une contamination, comme en URSS après la chute du mur de Berlin. L'émancipation des Tibétains pourrait notamment donner des idées aux Ouïgours qui forment une population musulmane très remuante et très compacte dans le nord-ouest de la Chine (Xinjiang).

Mais les Chinois ne craignent pas seulement la contagion nationale, ils craignent aussi la contagion religieuse. «Les autorités chinoises voient dans la contestation tibétaine un défi à leur autorité, dit l'écrivaine. Ils craignent un pouvoir spirituel capable de s'opposer et de présenter une autre vision du monde que la leur. Cette opposition spirituelle est un défi à l'autorité du Parti dans un pays où l'on a cherché à éradiquer la religion. On assiste aujourd'hui en Chine à une renaissance du bouddhisme. Or la référence première du bouddhisme en Chine reste le Tibet. Voilà qui suscite la crainte des autorités.»

C'est la même crainte qui a justifié la répression sauvage à l'égard des disciples de la secte Falungong qui n'avaient pourtant aucune prétention politiques. Les autorités chinoises semblent craindre tout ce qui peut combler le vide spirituel créé par 50 ans de communisme. Levenson montre du doigt le nationalisme exacerbé qui caractérise toujours la Chine. «Ce nationalisme est entretenu à partir de la plus tendre enfance. Dès la maternelle, les enfants doivent assister au lever du drapeau. On leur vante la grandeur de la Chine. Tout cela ne date pas de Mao. C'est une tradition cultivée par tous les empereurs. La Chine est la civilisation par excellence, et les autres ne sont que des barbares. Mao a simplement habillé ce nationalisme autrement. Or l'ouverture actuelle de la Chine n'a pas encore remis en question ce nationalisme exacerbé.»

Claude Levenson s'insurge lorsqu'on lui dit qu'il ne faut surtout pas humilier la Chine en boycottant la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques. «Qui cherche à humilier la Chine? Ça fait 50 ans que les Tibétains sont humiliés chez eux. Pour ne pas humilier la Chine, faudrait-il renoncer à nos principes démocratiques? À quoi bon la liberté si elle ne sert qu'à jouer les carpettes devant une dictature?»

Claude Levenson aurait-elle aussi la nostalgie d'un Tibet traditionnel et archaïque? Elle s'en défend pourtant. «Les Tibétains sont parfaitement conscients que le monde a changé et que le Tibet a vécu trop longtemps isolé du reste du monde. Ils ne sont pas contre le progrès techniqu e que peut apporter le développement économique. Mais à une condition, c'est qu'il ne leur soit pas imposé de l'extérieur.»

Depuis 25 ans qu'elle fréquente le Tibet, Claude Levenson ne serait pas étonné de voir la jeune génération tibétaine choisir demain la violence. Autonomie ou indépendance? Au Tibet, dit-elle, «on peut tout imaginer. Reste à savoir dans quelle mesure la camarilla qui est au pouvoir en Chine, est en mesure de comprendre que, sans la pacification du Tibet, il n'y aura jamais de stabilité en Chine. La stabilité de la Chine passe par un dialogue pour résoudre la question tibétaine.»

***

Correspondant du Devoir à Paris
 
 
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  • Marie Mance Vallée - Inscrite
    21 avril 2008 07 h 41
    Un génocide culturel en terre canadienne...
    Depuis la conquête de la Nouvelle-France en 1760 et la Condération de 1867,le Canada qui est un pays sans identité, nous a usurpé le Canada qui était notre pays, celui que nous avons parcouru et découvert, la feuille d'érable, le castor, notre hymne national, etc... Nos forêts ont été vidées de leurs pins blancs acheminés en Angleterre pour la construction des navires de la flotte de cet empire où le soleil ne se couchait jamais.

    Depuis la révolution tranquille, cette mise à jour aux normes internationales de l'époque et téléguidée d'Ottawa via Jean Lesage et ses mercenaires québécois bien assimilés et bien colonisés, ont fait disparaître, sous prétexte de progressisme, de modernisme notre identité, nos us et coutume, nos traditions, notre Histoire (voir l'acharnement qu'on met à détruire nos héros tels Madeleine de Verchères, Dollard des Ormeaux,et maintenant Champlain, etc...), notre religion, à tel point que le Québec est considéré maintenant comme une terre de mission en pays païen.

    Et le premier ministre actuel, fédéraliste notoire et sans doute lui aussi à la solde du fédéral, s'acharne à faire disparaître ce qui reste : notre langue.

    La boucle est à la veille d'être bouclée. Et il se trouve des inconscients québécois pour dénoncer le génocide culturel tibétain.

    Il n'y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

    Marie Mance Vallée
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  •  
  • andré michaud - Inscrit
    21 avril 2008 08 h 55
    Droits des individus d'abord
    Comme je ne crois pas aux pays basés sur des questions de races ou religions , mon questionnement est à un niveau plus concret.

    Est-ce que les citoyens d'origine tibétaine ont moins de droits que ceux d'origine chinoise ? Ont-ils le même accès aux études, au travail, aux services. Sont-ils moins payés?

    À mon avis c'est sur ce terrain qu'il faut appuyer les citoyens de cette partie du monde. Car soyons sérieux, jamais le Tibet ne deviendra un pays indépendant de la Chine, pas plus que les amérindiens ne retrouveront leur pays ICI, l'histoire ne recule pas par nostalgie! Faisons donc pressions pour l'égalité des droits au Tibet plustôt que revendiquer une indépendance IMPOSSIBLE. Cette revendication à l'indépendance ne fait que rendre Bejin plus craintif, nerveux et militaire...et nuit aux tibétains d'origine.
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  • Pierre Rousseau - Inscrit
    21 avril 2008 11 h 25
    Insulte...
    Il est insultant pour les Tibétains de les comparer à la situation des Québécois. S'ils avaient la chance de voter à un référendum sur leur indépendance, il est très probable qu'ils voteraient « oui », contrairement aux Québécois qui ont refusé leur propre indépendance. Par contre, s'ils avaient un statut comparable à celui du Québec, ils en seraient ravis, du moins selon ce que laisse entendre le Dalaï Lama.

    La comparaison doit se faire avec les autochtones. On peut relire ce texte en remplaçant les Tibétains par les Premières Nations et les Inuit du Canada et le texte aurait du sens... L'ethnocide au Canada se poursuit envers ses autochtones et nos politiques coloniales continuent encore aujourd'hui. Avant de jeter la pierre à la Chine, il faudrait peut-être regarder dans sa cour et finalement commencer un véritable processus de décolonisation.
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  • Antonin Mireault-Plante - Abonné
    21 avril 2008 12 h 13
    g/nocide culturel
    Je ne savais pas que tu te faisais couper la langue 'a chaque jour MMV...
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  • Gilles Bousquet - Inscrit
    21 avril 2008 13 h 56
    @ Marie Mance Vallée
    Vous écrivez : «Depuis la conquête de la Nouvelle-France en 1760 et la Condération de 1867,le Canada qui est un pays sans identité, nous a usurpé le Canada qui était notre pays»

    D'accord avec le vol de pays mais pas avec le confédération de 1867 parce que : Une confédération est formée par des États souverains, pas de provinces fédérée dans une Canada centralisé, ce qui est une fédération, le contraire d'une confédération selon nos dictionnaires.

    Une confédération ferait l'affaire de tous les bons nationalistes québécois qui écoutent.
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  • Roland Berger - Abonné
    21 avril 2008 17 h 23
    Un Tibet souverain ?
    J'ai un moment pensé que la colonisation du Tibet par la Chine offrait l'avantage de faire disparaître de la planète une des théocraties qui tiennent le peuple dans la soumission de l'esprit et du coeur. Je le pense encore, sauf que les Tibétains, comme les Québécois « libérés » du joug de l'Église, ont le droit de maintenir une culture certes encore fortement imprégnée de religion, une religion que les jeunes associent de plus en plus à l'oppression, tout moines qu'ils soient. Le Tibet deviendra-t-il jamais souverain ? Sans doute pas plus que le Québec. Les petits ont toujours torts. Ils doivent se « civiliser », c'est-à-dire mourir dans leur esprit et leur coeur, prix à payer pour profiter du développement économique de leur pays.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario
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  • Christian Tallon - Inscrit
    25 avril 2008 15 h 37
    @ Marie Mance Vallée
    A la lecture de l'article, on aurait presque envie d'aller tenter sa chance au Tibet (humour).
    Il est faut de dire que la Canada est sans identité puisque c'était la partie des colonie anglaise d'Amérique du Nord restées fidèles à la couronne britannique contre les yankees. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que le Canada était surdimensionné au début pour s'attirer la loyauté des sujets catholiques et francophones. Aujourd'hui, le Canada est pour le Monde Le pays bilingue nord-américain. Il a donc bien une identité forte. Quant aux amérindiens, tout à fait d'accord, sauf qu'au Canada, un bon indien n'a pas été un indien mort. L'empire français d'Amérique du Nord avait besoin des amérindiens. C'est peut-être le seul empire colonial qui s'est fait aux benéfices réciproques du colonisateur et des colonisés (voir le cas russes/tatars/cosaques en Russie. Les colonies américaines pas. L'ethnocide est plus lent, un peu comme en Amazonie.
    Sinon, on a voulu me faire signer une pétition pour le Tibet libre aujourd'hui, j'ai juste haussé des épaules.
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