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La Turquie perd un peu de sa laïcité

Le gouvernement arrache un compromis sur le port du voile dans les universités

30 janvier 2008  Actualités internationales
Des manifestants plaidaient hier pour le droit de porter le voile.
Photo : Agence Reuters
Des manifestants plaidaient hier pour le droit de porter le voile.
Ankara — Près de six ans après son arrivée au pouvoir et fort de son alliance avec un parti d'opposition, le gouvernement turc issu de la mouvance islamiste est prêt à tenir sa promesse électorale d'autoriser le voile dans les universités.

Au terme de longues tractations, le Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre Recep Tayyip Erdogan et le parti nationaliste MHP, qui disposent de la majorité parlementaire des deux tiers requise pour amender la Constitution, sont arrivés lundi soir à un compromis sur les termes de la révision.

Le projet de révision a été présenté hier au Parlement. Le Parti républicain du peuple (CHP), principale formation de l'opposition, a aussitôt annoncé que si la réforme était adoptée par le Parlement, il la contesterait devant la justice.

Le projet de révision «vise à éroder la laïcité [...] qui est un article de la Constitution ne pouvant être amendé», a déclaré un influent député du CHP, Hakki Suha Okay, cité par l'agence de presse Anatolie.

Pour Cevdet Selvi, vice-président du CHP, «le premier ministre se sert de cet uniforme [le voile islamique] pour recouvrir les vrais problèmes du peuple».

Le débat entourant l'interdiction du foulard islamique dans l'enseignement supérieur, dans un pays au régime strictement laïc bien qu'à 99 % musulman, n'est pas près d'être terminé.

«Cette interdiction injuste va être abolie», avait promis M. Erdogan aux étudiantes voilées avant d'arriver au pouvoir en 2002. Il est maintenant prêt à changer la Constitution pour permettre le foulard sur les campus en dépit des fortes objections des milieux laïcs.

Selon l'accord conclu, deux articles de la loi fondamentale seront changés, probablement la semaine prochaine, pour que les étudiantes puissent, sans devoir se découvrir ou porter une perruque, bénéficier de l'enseignement supérieur.

M. Erdogan, un ancien islamiste dont l'épouse et les filles portent le voile controversé, assure ne considérer la question qu'en termes de respect des droits fondamentaux.

Mais pour nombre d'experts, l'abolition de cette interdiction, qui résulte d'arrêts de la Cour constitutionnelle et du conseil d'État, ouvrira la boîte de Pandore. En 2005, la Cour européenne des droits de l'homme a débouté une étudiante turque et a jugé que l'interdiction du foulard ne portait pas atteinte aux libertés fondamentales.

Le constitutionnaliste Ergun Özbudun, qui dirige la commission chargée d'élaborer une nouvelle Constitution, promise depuis la deuxième victoire électorale de l'AKP en juillet, est monté au créneau pour dénoncer le projet. «C'est vraiment dangereux», estime cet éminent juriste, avertissant que les amendements pourraient permettre le port du foulard jusque dans les écoles primaires.

Devlet Bahçeli, chef du MHP, a expliqué hier que la formule retenue visait à n'autoriser que ce qui est appelé basörtüsü (foulard traditionnel noué sous le menton) et non pas le foulard islamique, qui couvre toute la tête et qui symbolise pour les milieux laïcs l'appartenance à l'islam politique.

«C'est un changement de régime qui s'opère en Turquie. Il faut s'y opposer par des moyens démocratiques», a commenté un haut fonctionnaire sous couvert d'anonymat, dénonçant une liquidation de la séparation de l'État et de la religion.

Il a estimé qu'une fois permis sur le campus, le voile serait, à terme, autorisé dans la fonction publique et risquait ainsi de devenir une source de pression religieuse et sociale sur les femmes qui ne se couvrent pas.

À l'instar de ses collègues à travers la Turquie, Fatih Hilmioglu, recteur de l'Université d'Inönü à Malatya, dans l'est du pays, a averti qu'un tel projet apporterait le chaos sur le campus.
 
 
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