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Des échecs à la prison

«En Russie, un dissident n'est jamais en sécurité»

Le leader de l’opposition russe, Garry Kasparov, dans l’autobus qui l’emmenait en prison à la suite de son arrestation, samedi, à Moscou.
Photo : Agence France-Presse
Le leader de l’opposition russe, Garry Kasparov, dans l’autobus qui l’emmenait en prison à la suite de son arrestation, samedi, à Moscou.
Arrêté samedi à Moscou, l'opposant Garry Kasparov confiait quelques jours plus tôt au Devoir ses inquiétudes sur la «farce électorale» qui se prépare en Russie.

Paris — Depuis qu'il a quitté les échecs pour la politique, l'ancien champion du monde Gary Kasparov ne vole plus sur la compagnie Aeroflot, il évite les lieux publics, ne fréquente que les restaurants qu'il connaît bien, et sa femme s'est réfugiée aux États-Unis avec leur fille. «En Russie, un dissident n'est jamais en sécurité, dit-il. Je joue aujourd'hui à des jeux autrement plus dangereux qu'autrefois.»

Garry Kasparov ne croyait pas si bien dire. À une semaine des élections législatives et peu après nous avoir confié ces mots, il était arrêté samedi de façon musclée et condamné à cinq jours de prison ferme. Déjà banni de la télévision et souvent interdit de manifestation, le leader de la coalition d'opposition L'Autre Russie terminera sa campagne électorale derrière les barreaux. Plusieurs opposants, comme Edouard Limonov et Boris Nemtsov, ont aussi été arrêtés ce week-end.

Trois jour plus tôt, lors d'un dîner dans un grand hôtel parisien, Kasparov semblait déjà appréhender le pire. «On ne se bat pas pour gagner des élections, mais pour en tenir!», disait-il. L'Autre Russie a beau ne représenter qu'une force d'opposition marginale, si l'on en croit les sondages, elle s'est fait saisir son matériel publicitaire, et ses rassemblements publics sont régulièrement perturbés par les jeunesses «poutinistes». L'une de ces organisations, les Nachi, organise d'ailleurs dans plusieurs villes des concours de fléchettes dont la cible n'est autre que Garry Kasparov.

«Les médias russes racontent depuis des mois que j'ai un passeport américain, alors que je n'en ai jamais eu, dit Kasparov. Dites-le, car, en Russie, personne ne le sait.» Souvent perçu dans son pays comme trop occidental, Kasparov fait partie de ceux que Vladimir Poutine surnommait récemment les «chacals». Poutine désignait ainsi l'opposition démocratique qui ne rêverait que d'affaiblir la Russie et serait même subventionnée par l'Ouest.

Des affirmations que nie évidemment celui qui a battu aux échecs l'apparatchik Anatoly Karpov en 1985. Alerte, instinctif et toujours en mouvement, l'homme de 47 ans répond au coup par coup à chaque question comme s'il était toujours en finale du championnat du monde. Mais la partie qui se jouera dimanche risque d'avoir des conséquences plus graves sur la Russie et le monde.

Tout est possible

Ces jours-ci, dit Kasparov, les gouverneurs des provinces reçoivent leurs instructions pour l'organisation des élections de dimanche. Et «ça comprend les pourcentages exacts qu'ils doivent accorder au parti de Vladimir Poutine». Le gouvernement a d'ailleurs limité le nombre d'observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe qui seront présents dimanche. En 2003 et en 2004, l'OSCE n'avait pas caché son inquiétude sur l'organisation du scrutin.

Garry Kasparov dit n'avoir pas d'autre choix que d'appeler à voter nul dimanche prochain. Selon lui, voter pour un parti d'opposition qui n'a pas de chance d'être représenté en chambre ne ferait qu'augmenter le score de Poutine, crédité pour l'instant de 67 % des voix. Seul le vieux Parti communiste pourrait en effet franchir de justesse la barre des 7 % imposée par la nouvelle loi électorale. Mais cette décision ne fait pas l'unanimité dans l'opposition.

«Nous entrons dans une version soft d'un système à parti unique», dit Kasparov. Alors qu'il termine son second et dernier mandat, ce n'est que le mois dernier que Vladimir Poutine a décidé de prendre la tête de la liste de la coalition Russie unie. Qualifiée d'«abus de pouvoir» par l'opposition, la manoeuvre a été validée par la Cour suprême. Du coup, Poutine annonce «un renouvellement total du pouvoir» après l'élection. «S'il y a une victoire en décembre, a-t-il déclaré, il y en aura une en mars», à l'élection présidentielle. Plusieurs insistent pour que Poutine soit à nouveau candidat, même si la Constitution le lui interdit. Tous les scénarios semblent possibles, d'une «présidence honoraire» à un nouveau poste créé sur mesure, dit Kasparov, qui n'écarte pas non plus la possibilité d'un «coup d'État» plus ou moins constitutionnel.

«Personne ne sait ce qui se passera après le 2 décembre. Je crois que Poutine ne savait pas lui-même il y a un mois qu'il se présenterait. Mais le silence de l'occident l'a encouragé. Il pourrait bien modifier la Constitution et éliminer toutes les réformes démocratiques de Boris Eltsine. Bientôt, tous les partis des années 90 seront hors jeu.»

Vieil allié d'Eltsine, Kasparov a été un des premiers à craindre le pire après l'arrivée de Poutine. Depuis 2004, l'ancien chef du KGB a progressivement mis la Russie à sa main en centralisant le pouvoir, en supprimant l'élection des gouverneurs de provinces et en renforçant le contrôle des partis et des médias.

Mais comment expliquer qu'un Russe sur deux serait prêt à désigner Poutine président à vie? «Ce que veulent les Russes, c'est une vie décente, dit Kasparov. Je peux vous garantir que si la télévision rendait compte pendant deux semaines seulement de la réalité économique du pays, ce régime s'effondrerait. Ces sondages n'ont pas plus de valeur que ceux que l'on faisait il y a 30 ans dans l'Espagne franquiste.» Selon The Independent, en octobre, les informations russes ont consacré 45 % de leur temps d'antenne à Vladimir Poutine aux heures de grande écoute. Un avant-goût de ce que le président nomme lui-même «une démocratie dirigée».

La faute au G7

Garry Kasparov ne le reconnaît qu'à mots couverts, mais son ennemi le plus redoutable est la hausse du prix du pétrole qui remplit les caisses du Kremlin et permet au peuple de souffler. «À 45 $ le baril, Poutine serait mort!», dit-il. Malgré tout, le régime n'arrive toujours pas à offrir des conditions de vie décentes au peuple. «La Russie est probablement le seul pays du monde où les revenus des 100 personnes les plus riches atteignent deux fois le PNB du pays. On ne trouve même pas ça en Afrique. Nos oligarques veulent diriger comme Staline mais vivre comme Roman Abramovitch», l'ancien gouverneur devenu milliardaire qui vit aujourd'hui à Londres.

Mais qu'est-ce qui rend Kasparov si sûr que le régime s'effondrera d'ici deux ans? «Poutine crée l'illusion de la stabilité, mais il n'a rien à offrir à la société. Les équipements du pays vont à la dérive, et les catastrophes menacent à tout moment. Les conditions de vie de 85 % de la population se détériorent. Le régime n'a pas relevé le défi du renouvellement économique et de la compétition internationale.» Tous ces facteurs pourraient bientôt se conjuguer et ébranler le pouvoir, croit-il.

En résumé, l'unique effet positif de Vladimir Poutine serait d'avoir convaincu les opposants que seule la démocratie libérale peut assurer la stabilité de la Russie. En juillet 2006, Kasparov s'est joint à Edouard Limonov et à son Parti bolchevique national pour fonder L'Autre Russie. D'aucuns lui reprochent cette alliance atypique avec un écrivain d'ultragauche arrêté lui aussi samedi et qui a soutenu Slobodan Milosevic jusqu'à la fin. Mais Kasparov n'a cure de ces considérations. «Ce qui a changé depuis quelque temps, c'est que ceux qui espéraient arracher des concessions au régime ont perdu espoir. L'essentiel, c'est que nous voulons tous la démocratie.»

Kasparov en a particulièrement contre les démocraties occidentales qui ont laissé Poutine agir à sa guise. «Les leaders du G7 lui ont laissé toutes les marges de manoeuvre. Je ne leur demande pas de soutenir l'opposition, mais simplement de dire la vérité sur ce régime.»

Au fait, Kasparov n'était-il pas venu à Paris pour parler de son livre intitulé La vie est une partie d'échecs (JC Lattès)? Un titre qui doit paraître un peu fantasque vu des geôles de Moscou.

Correspondant du Devoir à Paris
 
 
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  • Laurence Parent - Abonné
    26 novembre 2007 15 h 27
    Qui ne dit mot consent
    La réponse de Poutine:

    "Le président Vladimir Poutine accuse les États-Unis de manoeuvrer de manière à miner la crédibilité des élections législatives russes, qui doivent avoir lieu dimanche prochain.

    Selon le chef de l'État, Washington a fait pression sur l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) afin qu'elle n'envoie pas d'observateurs internationaux pour surveiller le scrutin, comme elle le fait habituellement.

    « Selon les informations dont nous disposons, une fois de plus cela a été fait sur le conseil du département d'État américain, et nous en tiendrons compte dans nos relations avec ce pays », a dit Poutine lors d'une visite à Saint-Pétersbourg.

    En annonçant sa décision, le 16 novembre dernier, l'OSCE avait expliqué qu'elle n'avait pas le choix parce que le Kremlin refusait d'octroyer des visas d'entrée à ses observateurs. Moscou avait rétorqué que l'OSCE avait demandé les visas au dernier moment." Paru sur radiocanada.ca/nouvelles

    Ces deux colosses n'ont rien à apprendre au monde sur la démocratie. L'Occident, si fière de sa tradition ''démocratique'', ici fait piètre figure. Qui ne dit mot consent...
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  • Claude L'Heureux - Abonné
    27 novembre 2007 11 h 29
    Quel courage!
    À voir le sort réservé aux opposants tout est à craindre pour monsieur Kasparov. Pourtant la Russie aurait tant à offrir au monde si elle prenait le virage démocratique.

    Claude L'Heureux, Québec
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