samedi 26 mai 2012 Dernière mise à jour 09h44
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Le Devoir au Pakistan - Bhutto échappe à un attentat

20 000 policiers assuraient la sécurité de l'ex-première ministre, qui craignait d'être assassinée à son retour au pays

19 octobre 2007  Actualités internationales
Photo : Agence Reuters
Islamabad — Le retour au Pakistan de l'ancienne première ministre Benazir Bhutto se sera en définitive soldé par un bain de sang. Deux violentes explosions se sont produites près de son convoi, tuant au moins 125 personnes, dont 20 policiers qui assuraient sa protection, et en blessant près de 200 autres.

Mme Bhutto, qui circulait dans un véhicule à cage de verre pare-balles, n'aurait pas été atteinte, ayant eu le temps de s'accroupir sur le plancher du véhicule avant les déflagrations, selon des membres de son entourage.

L'attentat est survenu dans la nuit de jeudi à vendredi au Pakistan, soit près de 12 heures après l'arrivée triomphale de la politicienne. Au moment de mettre sous presse hier soir, les autorités pakistanaises n'étaient pas en mesure de dire s'il s'agissait d'attentats suicide ou d'attaques au véhicule piégé. Certains témoins disent avoir vu une personne courir vers le convoi de Mme Bhutto; d'autres ont parlé d'un véhicule qui se dirigeait vers la file de véhicules. Le gouvernement pakistanais a condamné l'attaque.

La journée avait pourtant bien commencé pour Benazir Bhutto. Toute de vert et de blanc vêtue, d'allure résolument occidentale sous sa dupatta encadrant son visage de façon décontractée, l'ancienne première ministre était rentrée en après-midi à Karachi, dans le sud du pays, après un exil de huit ans. Des centaines de milliers de supporters l'attendaient, chantant et dansant paisiblement pour l'accueillir en salvatrice. La foule était tellement dense que la procession devait durer de nombreuses heures, ce qui explique qu'elle ait encore été en mouvement malgré l'heure tardive des explosions.

L'arrivée de Mme Bhutto à l'aéroport, prévue depuis plusieurs semaines, avait monopolisé près de 20 000 policiers pakistanais pour assurer la sécurité de la politicienne, qui disait craindre qu'on n'attente à sa vie. Aussi sanglants fussent-ils, ces attentats risquent d'ailleurs de lui conférer une aura de martyr qui pourrait lui être profitable à la veille d'élections générales au Pakistan.

En effet, si, en Occident, Mme Bhutto est perçue comme la femme par qui la démocratie sera réinstaurée au Pakistan, répandant dans son sillage la promesse d'un gouvernement civil, les Pakistanais posent un jugement beaucoup plus nuancé sur leur ancienne dirigeante. Elle suscite peut-être une bhuttomanie dans sa province natale du Sindh, mais le reste du pays est plus réservé à son endroit. Ses deux mandats comme première ministre à la tête de gouvernements minoritaires (1988-90 et 1993-96) ont été entachés par des accusations récurrentes de corruption. C'est d'ailleurs en évoquant ce motif que, chaque fois, son gouvernement de coalition a été dissous par le président. Aux élections de 1997, Mme Bhutto avait été battue par son adversaire, Nawaz Sharif, celui-là même qui, le mois dernier, a lui aussi tenté un retour d'exil avant d'être presque aussitôt réexpédié en Arabie saoudite.

«Son retour [celui de Benazir Bhutto] ne signifie rien du tout», tranche Anees Jillani, un avocat spécialisé en affaires constitutionnelles. M. Jillani — qui a fait ces commentaires avant les attentats — suit la scène politique pakistanaise de près, ayant été actif cette année au sein du mouvement des avocats qui contestent le limogeage du juge en chef de la Cour suprême.

«Dans une certaine mesure, dit M. Jillani, nous jouissons de la liberté politique au Pakistan. Ce n'est pas la Birmanie, ici. Le PPP [le parti dirigé par Mme Bhutto] existe, il se présentera aux élections» avec ou sans Mme Bhutto, rappelle-t-il. «Elle a perdu beaucoup de crédibilité avec cette entente et en acceptant de discuter avec un président militaire.»

Cette «entente», c'est la fameuse «ordonnance de réconciliation nationale» qui garantissait à Mme Bhutto que les accusations de corruption pesant sur elle ne seraient pas en vigueur à son retour et, donc, qu'elle ne serait pas arrêtée. On l'accuse d'opportunisme. «Pourquoi diable est-elle allée négocier son retour avec [le président Pervez] Moucharraf au moment où celui-ci est au plus bas dans l'opinion publique?», tonne Tahira (pseudonyme), une militante pour les droits des femmes. «Qu'a-t-elle gagné, si ce n'est que de protéger ses intérêts personnels?»

Une réconciliation intéressée?

Cette question, bien des gens se la posent au Pakistan. En effet, Mme Bhutto a beau avoir obtenu l'assurance de M. Moucharraf qu'elle serait première ministre alors que lui serait président, encore faut-il que son parti se fasse élire aux prochaines élections, prévues pour janvier. Même si elle réussit, il lui faudra faire entériner par le Parlement, à une majorité des deux tiers, une modification de la Constitution lui permettant de siéger pour un troisième mandat. «Un score que jamais aucun parti n'a réussi à obtenir au Pakistan», rappelle Zahid Hussain, journaliste et auteur.

Sans compter que l'ombre américaine plane toujours et laisse à la population l'amère impression que le retour de la dame n'a pour but que de permettre aux États-Unis de mieux contrôler ce Pakistan si stratégiquement situé.

Ironiquement, même le ministre de l'Information, Tariq Azim, reproche à Mme Bhutto d'avoir signé une entente... avec son gouvernement. «Les gens au sein de son parti lui en veulent parce qu'elle avait toujours dit qu'elle ne négocierait pas avec un homme en uniforme, avec un général», a-t-il déclaré cette semaine en entrevue avec Le Devoir. Ces paroles donnent à penser que le gouvernement se réjouit déjà de voir se refermer sur Benazir Bhutto le piège qu'il lui avait tendu...

Mme Bhutto n'a qu'une seule fois été reconnue coupable de corruption au Pakistan. C'était en 1999, ce qui avait précipité son départ du pays. Le verdict a été renversé par la suite. Elle a été condamnée en Suisse pour blanchiment d'argent mais a porté la cause en appel.

Dans ce pays où les habitudes électorales relèvent de comportements quasi tribaux, bien des supporters des Bhutto sont prêts à tout pardonner. C'est le cas de Mureed Hussain, un aide domestique. «Mon père et mon grand-père votaient pour elle et je vais continuer à l'appuyer», explique-t-il. Même si elle n'a pas rempli toutes ses promesses? «Moucharraf non plus! Mais chacun a son parti. Moi, j'ai le mien.»

Islamabad aurait préféré que Mme Bhutto retarde de quelques semaines son retour au pays, le temps que la Cour suprême décide de la validité de l'ordonnance de réconciliation. «Qu'arrivera-t-il si, dans quelques jours, la cour la déclare nulle? Ces accusations refont surface et elle court le risque d'être arrêtée», prévient Tariq Azim.

Anees Jillani ose cette prédiction: «Le tribunal invalidera cette ordonnance et Benazir Bhutto se retrouvera en prison. Moucharraf aura réussi à tuer le PPP. C'est déplorable qu'aucun politicien ne pense au peuple pakistanais. Ils ne pensent qu'à eux-mêmes et aux moyens de préserver leurs chances électorales.»

Un bilan modeste

Nombreux sont ceux qui, à Islamabad, constatent que le régime Moucharraf a à maints égards été meilleur pour les Pakistanais que ceux de la «princesse de Sindh». Ainsi en va-t-il, par exemple, des droits des femmes, des minorités religieuses, de la liberté de presse et même de la lutte contre le radicalisme religieux.

En 1993, une disposition garantissant aux femmes un pourcentage de sièges au Parlement était arrivée à échéance. Mme Bhutto n'a jamais renouvelé ces dispositions; Pervez Moucharraf, oui. Sous son règne, le président Moucharraf a permis la multiplication des médias libres de critiquer le gouvernement, se réjouit Zahid Hussain. Des émissions de télévision vitrioliques envers l'administration sont chose courante, et on peut acheter des magazines dont la page couverture montre des caricatures ridiculisant le président-général.

Toutefois, Anees Jillani trouve cette liberté suspecte. «Alors, pourquoi ont-ils besoin d'un ministre de l'Information si les médias sont si libres?», se demande-t-il. «Le contrôle se fait de manière beaucoup plus insidieuse», ajoute-t-il, rappelant que le gouvernement donne aux médias des directives à propos de ce qui ne peut pas être publié (des photos d'attentat suicide, par exemple). Le moyen de les faire respecter? L'argent. L'armée pakistanaise étant présente dans toutes les sphères de l'économie (un livre a été écrit sur ce sujet, révélant même qu'elle détient des intérêts dans une usine de Corn Flakes), elle peut subitement réduire les revenus publicitaires des récalcitrants...

Benazir Bhutto ne trouve pas grâce non plus aux yeux des minorités religieuses, soutient Samson Javaid, un chrétien pentecôtiste et chauffeur de profession. «Nous, les chrétiens, n'aimons pas Mme Bhutto parce qu'elle ne nous a pas accordé de liberté. Moucharraf, lui, nous a fourni des policiers dans nos églises le dimanche pour assurer la sécurité.»

Il est difficile d'être chrétien dans un pays officiellement musulman (97 % des Pakistanais le sont), où il est par exemple interdit de manger en public pendant le ramadan. En guise d'anecdote, Samson Javaid aime raconter que, dans sa jeunesse passée à Peshawar, en 1979-80, il s'était entraîné au maniement des armes pendant trois mois avec des moudjahidines afghans. «Ils n'ont jamais refusé de manger avec moi même si j'étais chrétien.» C'est quand même leur insistance pour qu'il se joigne à eux en Afghanistan qui l'a convaincu de partir pour la capitale...

Ces moudjahidines qui causent tant de problèmes aujourd'hui dans le nord du pays (et dont l'implication potentielle dans les attentats d'hier faisait l'objet de débats à la télévision pakistanaise pendant la nuit d'hier), Mme Bhutto a déjà été obligée de les laisser en paix, au cours de son premier mandat, à la faveur de concessions avec les membres de sa coalition gouvernementale. De nos jours, ceci fait dire à certains qu'elle ne réussira peut-être pas mieux que M. Moucharraf à contenir l'activisme religieux.

Malgré son peu d'affection pour Benazir Bhutto, Samson Javaid accueille avec joie le retour de l'ancienne première ministre. «Il faudrait que tous nos leaders politiques reviennent au Pakistan. Et cela comprend Nawaz Sharif. Comme cela, nous, le peuple pakistanais, pourrions décider librement des gens dont nous voulons comme leaders plutôt que de nous laisser dicter notre comportement politique par les États-Unis. Ce que la nation veut n'est pas permis.»
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • andré michaud - Inscrit
    19 octobre 2007 08 h 22
    Bhutto + Musharaff vs Islamistes
    Je souhaite que Mme Bhutto s'allie avec M.Musharaff pour éliminer les foyers terroristes islamiques. Nos soldats en Afghanistan pourraient quitter plus rapidement si les talibans ne se cachaient pas au Pakistan pour revenir sans cesse détruire les acquis militaires et humanitaires en faisant sauter routes, écoles...etc La solution en Afghanistan passe par l'élimination des foyers terroristes au Pakistan.Musharaff est déterminé mais manque d'un appui populaire que Mme Bhutto pourrait apporter. À suivre...
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Serge Charbonneau - Abonné
    19 octobre 2007 10 h 16
    Le Pakistan décortiqué !
    Pas facile de décortiquer l'information qui nous arrive du Pakistan.
    Information, désinformation, opinion et même, propagande subtile se côtoient.
    Il faut tenter de saisir juste les événements, juste les faits.

    On peut dire qu'il y avait beaucoup de partisans de Mme Bhutto qui l'ont accueilli. Pour plusieurs, l'émotion et l'espoir nourrissaient la chaleur de leur accueil. Je crois que ce fait peut difficilement être contesté. Il est aussi incontestable que Benazir Bhutto a des ennemis. Elle n'a pas dû s'exiler pendant huit années pour rien. Elle en dérange plusieurs.

    Aussi, avez-vous remarqué, elle est une femme!
    Un détail, me direz-vous! Une femme, après tout plus de la moitié de la planète en est occupée ! Oui, mais, combien de femmes sont en politique dans les pays musulmans? Combien sont au pouvoir? On peut même se demander combien sont au volant d'une automobile? Combien se promène seule? Combien de femmes à la mosquée ?
    C'est un autre fait incontestable, la femme, dans les pays musulmans, n'a définitivement pas le gros bout du bâton. Peut-on contester ce fait? Soyons honnêtes !
    Juste pour cet état de choses, Mme Bhutto mérite toute notre admiration. Elle fait preuve d'un courage notable. Elle aurait pu continuer à vivre tranquille, bien confortable, le restant de ses jours, sans mettre sa vie en danger, sans devoir lutter 24 heures par jour, sept jours par semaine, l'année durant, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête et un tueur à gages pouvant la poignarder dans le dos à tout moment. C'est un fait. Il faut du courage et des convictions. Être une femme politique au Pakistan, n'est définitivement pas un jeu. Benazir Bhutto mérite le plus grand respect.

    Un fait incontournable et indéniable: on a attenté à sa vie. Un acte sanglant, elle s'en est sortie indemne, mais plus d'une centaine de ses pauvres partisans ont payé leur support d'un lourd tribut! Un terrorisme calculé. Deux véhicules piégés. Une puissance pouvant tuer des centaines de personnes, on dit qu'on voulait la tuer, elle! Des tireurs embusqués auraient peut-être été plus efficaces. Elle n'était sans doute pas protégée derrière ses vitres pare-balles, à 100% du temps? Les organisateurs de cet attentat, savaient pertinemment, qu'avec une telle puissance, ils tueraient des centaines de personnes. Pourquoi donc? En plus de l'élimination possible de Mme Bhutto, on visait aussi le spectacle sanglant de cette tuerie. Quel était l'objectif principal? Tuer Benazir Bhutto ou montrer au monde entier le danger incroyable de ces terroristes omniprésents? Chose sûre et indéniable, un des objectifs a clairement été atteint.

    À qui donc sert le plus cet attentat sanglant? En criminalité, pour trouver l'assassin, on doit commencer par chercher à qui profite le crime.
    La conclusion facile, évidente, simpliste, est d'accuser Al Qaeda, Ben Laden ou les islamistes anonymes. Ils sont bien utiles, pour l'occupation, pour la guerre au terrorisme (sic), pour la dictature, ceux-là!
    C'est comme l'utilité de leurs vidéos, certifiés CIA. Ça leur sert beaucoup ces messages...

    Un fait plus difficile à mettre en lumière, est le rôle du Pakistan dans la région. Le rôle de l'ISI, son association avec la CIA, on pourrait plutôt dire: son contrôle par la CIA. Pour les États-Unis, le contrôle du Pakistan et de leur service SECRET, est d'une importance primordiale. Il est très dangereux d'enquêter sur cet aspect. Les journalistes risquent leur vie, un accident est si vite arrivé. On peut discuter, analyser longuement les mouvements politiques de surface, mais les réels objectifs sont planifiés et atteints par des manoeuvres de politique souterraine.

    Il faut s'efforcer de voir la réalité au travers des lignes de l'actualité ponctuelle. Il ne faut pas être dupe des discours et endormi par les mots. Au Pakistan on parle de démocratie pour masquer et prolonger la dictature. Tandis qu'au Venezuela, on parle de dictature pour masquer la démocratie et la renverser afin d'instaurer une dictature profitable aux puissants.

    On nous dit que Pervez Musharraf a pris le pouvoir par un coup d'État sans effusion de sang. On n'oublie pas de souligner le "sans effusion de sang" pour nous dire que ce dictateur est un bon gars dans le fond. Tandis que pour Chavez, c'est un dictateur, on oublie de mentionner qu'il a été élu à forte majorité à quatre reprises.
    Ça aussi c'est un fait indéniable. Il y a l'information, la désinformation et la subtile manipulation de l'opinion. Pensez-y. L'évidence est souvent un leurre.

    Dans les jours qui suivront, Benazir Bhutto oscillera entre la corrompue et la fervente défenderesse de la démocratie et de la justice, tout dépendant de qui en parlera. Tous l'utiliseront, certains l'encenseront, d'autres la dénigreront pendant que l'injustice et la manipulation continueront.



    Serge Charbonneau
    Québec
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
2 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012