Le Devoir au Pakistan - Moucharraf attend le verdict des juges
Benazir Bhutto rentre aujourd'hui de son exil à Londres
18 octobre 2007
Actualités internationales
Photo : Agence France-Presse
«Jusqu’à présent, le président était omnipotent, le premier ministre faisait de la figuration et le Parlement jouait au béni-oui-oui. Mais en abandonnant son uniforme, le président n’aura plus la même autorité. Le futur premier ministre pren
Islamabad — Les célébrations de la fin du ramadan sont à peine terminées que le trépidant feuilleton politique a repris son cours au Pakistan hier. Si le pays attend fébrilement aujourd'hui le retour d'exil de Benazir Bhutto, un autre chapitre s'est écrit hier, quoique plus discrètement, devant la Cour suprême du pays. Il s'agit de déterminer a posteriori la légitimité de l'élection du général Pervez Moucharraf à la présidence.
M. Moucharraf, qui, comme tant d'autres généraux avant lui, avait pris le pouvoir par les armes en 1999, a complété sa conversion démocratique en se faisant élire par le Parlement il y a deux semaines. Sa candidature est toutefois contestée devant le plus haut tribunal du pays parce que la Constitution du Pakistan interdit au président d'occuper simultanément d'autres fonctions officielles de l'État (chef des armées, en l'occurrence). Même s'il abandonne l'uniforme en novembre prochain, comme il a promis de le faire, il contreviendra à un autre article de la Constitution, qui impose à tout ex-fonctionnaire un délai de deux ans avant de se lancer en politique.
La cause a été débattue hier devant un groupe de 11 juges. À l'extérieur de l'édifice à structure triangulaire, quelques centaines de manifestants, tous des hommes en habits traditionnels de couleur pâle, déambulent paisiblement. Ils attendent que se joue le sort de leurs politiciens, le président et l'ex-premier ministre en exil Nawaz Sharif. Parmi ces hommes, le chauffeur reconnaît quelques manifestants professionnels, payés quelques roupies pour brandir nonchalamment un drapeau.
La cause de Moucharraf aurait dû être réglée en deux ou trois jours, selon les observateurs. Mais voilà que les avocats qui la plaident réclament que tous les juges de la Cour suprême (17 si on compte le juge en chef mal-aimé du président, Iftikhar Mohammad Chaudhry) entendent la cause. Le gouvernement s'y oppose.
«Certains juges qui ne siègent pas à l'heure actuelle se sont déjà prononcés contre le président dans des causes précédentes», a fait valoir hier le ministre de l'Information du Pakistan, Tariq Azim, au cours d'une longue entrevue accordée au Devoir à ses bureaux d'Islamabad. «Permettre à ces juges d'entendre la cause reviendrait à biaiser le tribunal contre le président.»
Le président Moucharraf, au pouvoir depuis maintenant huit ans, souhaite poursuivre sur sa lancée pendant cinq autres années. Le ministre Azim n'hésite pas à vanter le bilan de son administration. L'économie a crû en moyenne de 7 % par année, rappelle-t-il, alors que les investissements étrangers au Pakistan sont passés de 300 millions de dollars en 2002 à 6,7 milliards en 2006 et pourraient atteindre les dix milliards d'ici la fin de l'année. «C'est la première fois que tous les parlements démocratiquement élus [l'Assemblée nationale et les parlements des provinces] ont pu compléter leurs mandats de cinq ans. Cela ne s'était jamais vu auparavant [coups d'État et dissolutions expéditives obligent]. Cette stabilité a été bénéfique pour le pays.»
Bilan enjolivé
Il serait facile de discréditer ce bilan peut-être un peu trop rose pour être vrai comme un acte de propagande de la part d'un gouvernement qui sent encore le besoin d'avoir un ministère de l'Information. Pourtant, bon nombre d'observateurs de la scène politique pakistanaise partagent l'optimisme du ministre Azim. C'est le cas de Zahid Hussain, journaliste de renom à Islamabad et auteur du récent ouvrage Frontline Pakistan sur la schizophrénie pakistanaise devant le militantisme religieux.
Selon M. Hussain, un autre mandat de Pervez Moucharraf ne perpétuera pas une situation politique bancale. Au contraire, il permettra une «période de transition» et l'établissement d'un véritable système politique où le pouvoir sera partagé. «Jusqu'à présent, le président était omnipotent, le premier ministre faisait de la figuration et le Parlement jouait au béni-oui-oui. Mais en abandonnant son uniforme, le président n'aura plus la même autorité. Le futur premier ministre prendra du galon, le nouveau Parlement prendra de l'assurance et l'armée aura son rôle à jouer. Nous aurons un "triarcat". C'est une bonne chose pour le pays», lance M. Hussain tout en jetant un coup d'oeil vers son téléviseur.
Puis, tout à coup, il s'interrompt pour hausser le volume. À l'écran, on le voit, cravate au cou, animant un groupe d'invités politiques, dont un général en civil, qui se chamaillent à propos de la valeur d'un tel «triarcat».
À son corps défendant, Tahira (un pseudonyme) reconnaît les bienfaits du régime Moucharraf. Militante pour les droits des femmes, elle se voit obligée de reconnaître que le général-président a fait avancer bien des causes dont les gouvernements civils précédents avaient préféré ne pas tenir compte. Elle rappelle que le président, dans un geste de défi aux intégristes religieux, s'était fait photographier en train de caresser un chien, cet animal que repoussent les musulmans parce qu'il les rend impurs pour la prière. De l'autre côté de la table, Nafeez, professeur à la retraite, l'invective.
«[Moucharraf] orchestre tout cela afin de se faire passer pour le séculaire libéral qu'il n'est pas!», dénonce l'homme qui, tout comme Tahira, jouit d'une condition économique très enviable. Nafeez aime rappeler certaines déclarations du président, dont celle par laquelle il avait réfuté des accusations de viol sous prétexte que le violeur présumé était nouvellement marié. «À quoi juge-t-on un homme? Par ses déclarations savamment préparées ou par celles qui lui viennent spontanément à l'esprit?»
Malgré leurs différences, Nafeez et Tahira partagent le même constat: la scène politique pakistanaise souffre d'un vide accablant que la formation de Benazir Bhutto, discréditée à cause de son pacte avec le général Moucharraf, ne parvient plus à combler. C'est un autre paradoxe du Pakistan quand on songe que pas moins de 77 partis politiques officiels s'étaient présentés aux dernières élections législatives...
Un sondage rendu public la semaine dernière par l'International Republican Institute, un organisme américain sans but lucratif qui fait la promotion des idéaux démocratiques dans le monde, indique que M. Moucharraf n'a plus la cote depuis un an. Alors qu'il atteignait des sommets de popularité en septembre 2006, avec 63 %, sa cote n'est plus que de 21 % à l'heure actuelle. Pis encore, 70 % des Pakistanais estiment qu'il devrait démissionner alors qu'autant de gens (73 %) pensent que le pays va dans la mauvaise direction.
Lutte contre le terrorisme
L'impopularité du président s'explique en partie par sa détermination, du moins affichée, à combattre les éléments extrémistes du pays, concentrés dans la province frontalière du Nord-Ouest et dans les zones tribales, dont le Waziristan, qui bordent l'Afghanistan. Cette lutte (dont l'ambivalence s'est trouvée toute résumée lors du siège estival de la Mosquée rouge par les étudiants en religion, toléré pendant des semaines puis soudainement réprimé dans une attaque sanglante) n'est pas facile à faire avaler aux Pakistanais, reconnaît le ministre Azim.
«Notre plus grand défi est d'expliquer à nos citoyens que cette guerre contre le terrorisme n'est pas la guerre des Américains», dit-il. Il rappelle que le président et son premier ministre ont tous deux été l'objet de tentatives d'assassinat. «Ils ont mis leur tête sur le billot, alors il est insultant de se faire dire par les Américains que nous n'en faisons pas assez.» Et à ces politiciens américains qui, à la faveur d'une campagne électorale, fantasment à mots couverts de s'installer dans le nord du Pakistan pour y faire le ménage, M. Azim sert une mise en garde: «Le Pakistan n'est pas une petite république bananière. On ne vient pas s'y installer comme cela. [...] Pourquoi les Américains pensent-ils réussir ici ce qu'ils ont échoué à faire en Irak ou en Afghanistan? Lorsqu'on échoue, c'est toujours plus facile de blâmer les autres que de se demander ce qu'on a fait de travers.»
Si le président Moucharraf abandonne son uniforme militaire, comme il le promet, son successeur au sein de l'armée lui servira-t-il la même médecine et le renversera-t-il à son tour? Évidemment, le ministre Azim ne le pense pas parce que, selon lui, l'armée est devenue «beaucoup plus disciplinée». Zahid Hussain le croit aussi, mais pour une autre raison, d'ordre beaucoup plus pratique. En effet, les militants religieux prennent désormais les policiers et les militaires pour cible et les morts se comptent par centaines. À ce point que les militaires sont invités à laisser leurs galons au vestiaire afin de passer inaperçus. «C'est difficile d'imposer la loi martiale lorsque vous ne portez pas l'uniforme!»
M. Moucharraf, qui, comme tant d'autres généraux avant lui, avait pris le pouvoir par les armes en 1999, a complété sa conversion démocratique en se faisant élire par le Parlement il y a deux semaines. Sa candidature est toutefois contestée devant le plus haut tribunal du pays parce que la Constitution du Pakistan interdit au président d'occuper simultanément d'autres fonctions officielles de l'État (chef des armées, en l'occurrence). Même s'il abandonne l'uniforme en novembre prochain, comme il a promis de le faire, il contreviendra à un autre article de la Constitution, qui impose à tout ex-fonctionnaire un délai de deux ans avant de se lancer en politique.
La cause a été débattue hier devant un groupe de 11 juges. À l'extérieur de l'édifice à structure triangulaire, quelques centaines de manifestants, tous des hommes en habits traditionnels de couleur pâle, déambulent paisiblement. Ils attendent que se joue le sort de leurs politiciens, le président et l'ex-premier ministre en exil Nawaz Sharif. Parmi ces hommes, le chauffeur reconnaît quelques manifestants professionnels, payés quelques roupies pour brandir nonchalamment un drapeau.
La cause de Moucharraf aurait dû être réglée en deux ou trois jours, selon les observateurs. Mais voilà que les avocats qui la plaident réclament que tous les juges de la Cour suprême (17 si on compte le juge en chef mal-aimé du président, Iftikhar Mohammad Chaudhry) entendent la cause. Le gouvernement s'y oppose.
«Certains juges qui ne siègent pas à l'heure actuelle se sont déjà prononcés contre le président dans des causes précédentes», a fait valoir hier le ministre de l'Information du Pakistan, Tariq Azim, au cours d'une longue entrevue accordée au Devoir à ses bureaux d'Islamabad. «Permettre à ces juges d'entendre la cause reviendrait à biaiser le tribunal contre le président.»
Le président Moucharraf, au pouvoir depuis maintenant huit ans, souhaite poursuivre sur sa lancée pendant cinq autres années. Le ministre Azim n'hésite pas à vanter le bilan de son administration. L'économie a crû en moyenne de 7 % par année, rappelle-t-il, alors que les investissements étrangers au Pakistan sont passés de 300 millions de dollars en 2002 à 6,7 milliards en 2006 et pourraient atteindre les dix milliards d'ici la fin de l'année. «C'est la première fois que tous les parlements démocratiquement élus [l'Assemblée nationale et les parlements des provinces] ont pu compléter leurs mandats de cinq ans. Cela ne s'était jamais vu auparavant [coups d'État et dissolutions expéditives obligent]. Cette stabilité a été bénéfique pour le pays.»
Bilan enjolivé
Il serait facile de discréditer ce bilan peut-être un peu trop rose pour être vrai comme un acte de propagande de la part d'un gouvernement qui sent encore le besoin d'avoir un ministère de l'Information. Pourtant, bon nombre d'observateurs de la scène politique pakistanaise partagent l'optimisme du ministre Azim. C'est le cas de Zahid Hussain, journaliste de renom à Islamabad et auteur du récent ouvrage Frontline Pakistan sur la schizophrénie pakistanaise devant le militantisme religieux.
Selon M. Hussain, un autre mandat de Pervez Moucharraf ne perpétuera pas une situation politique bancale. Au contraire, il permettra une «période de transition» et l'établissement d'un véritable système politique où le pouvoir sera partagé. «Jusqu'à présent, le président était omnipotent, le premier ministre faisait de la figuration et le Parlement jouait au béni-oui-oui. Mais en abandonnant son uniforme, le président n'aura plus la même autorité. Le futur premier ministre prendra du galon, le nouveau Parlement prendra de l'assurance et l'armée aura son rôle à jouer. Nous aurons un "triarcat". C'est une bonne chose pour le pays», lance M. Hussain tout en jetant un coup d'oeil vers son téléviseur.
Puis, tout à coup, il s'interrompt pour hausser le volume. À l'écran, on le voit, cravate au cou, animant un groupe d'invités politiques, dont un général en civil, qui se chamaillent à propos de la valeur d'un tel «triarcat».
À son corps défendant, Tahira (un pseudonyme) reconnaît les bienfaits du régime Moucharraf. Militante pour les droits des femmes, elle se voit obligée de reconnaître que le général-président a fait avancer bien des causes dont les gouvernements civils précédents avaient préféré ne pas tenir compte. Elle rappelle que le président, dans un geste de défi aux intégristes religieux, s'était fait photographier en train de caresser un chien, cet animal que repoussent les musulmans parce qu'il les rend impurs pour la prière. De l'autre côté de la table, Nafeez, professeur à la retraite, l'invective.
«[Moucharraf] orchestre tout cela afin de se faire passer pour le séculaire libéral qu'il n'est pas!», dénonce l'homme qui, tout comme Tahira, jouit d'une condition économique très enviable. Nafeez aime rappeler certaines déclarations du président, dont celle par laquelle il avait réfuté des accusations de viol sous prétexte que le violeur présumé était nouvellement marié. «À quoi juge-t-on un homme? Par ses déclarations savamment préparées ou par celles qui lui viennent spontanément à l'esprit?»
Malgré leurs différences, Nafeez et Tahira partagent le même constat: la scène politique pakistanaise souffre d'un vide accablant que la formation de Benazir Bhutto, discréditée à cause de son pacte avec le général Moucharraf, ne parvient plus à combler. C'est un autre paradoxe du Pakistan quand on songe que pas moins de 77 partis politiques officiels s'étaient présentés aux dernières élections législatives...
Un sondage rendu public la semaine dernière par l'International Republican Institute, un organisme américain sans but lucratif qui fait la promotion des idéaux démocratiques dans le monde, indique que M. Moucharraf n'a plus la cote depuis un an. Alors qu'il atteignait des sommets de popularité en septembre 2006, avec 63 %, sa cote n'est plus que de 21 % à l'heure actuelle. Pis encore, 70 % des Pakistanais estiment qu'il devrait démissionner alors qu'autant de gens (73 %) pensent que le pays va dans la mauvaise direction.
Lutte contre le terrorisme
L'impopularité du président s'explique en partie par sa détermination, du moins affichée, à combattre les éléments extrémistes du pays, concentrés dans la province frontalière du Nord-Ouest et dans les zones tribales, dont le Waziristan, qui bordent l'Afghanistan. Cette lutte (dont l'ambivalence s'est trouvée toute résumée lors du siège estival de la Mosquée rouge par les étudiants en religion, toléré pendant des semaines puis soudainement réprimé dans une attaque sanglante) n'est pas facile à faire avaler aux Pakistanais, reconnaît le ministre Azim.
«Notre plus grand défi est d'expliquer à nos citoyens que cette guerre contre le terrorisme n'est pas la guerre des Américains», dit-il. Il rappelle que le président et son premier ministre ont tous deux été l'objet de tentatives d'assassinat. «Ils ont mis leur tête sur le billot, alors il est insultant de se faire dire par les Américains que nous n'en faisons pas assez.» Et à ces politiciens américains qui, à la faveur d'une campagne électorale, fantasment à mots couverts de s'installer dans le nord du Pakistan pour y faire le ménage, M. Azim sert une mise en garde: «Le Pakistan n'est pas une petite république bananière. On ne vient pas s'y installer comme cela. [...] Pourquoi les Américains pensent-ils réussir ici ce qu'ils ont échoué à faire en Irak ou en Afghanistan? Lorsqu'on échoue, c'est toujours plus facile de blâmer les autres que de se demander ce qu'on a fait de travers.»
Si le président Moucharraf abandonne son uniforme militaire, comme il le promet, son successeur au sein de l'armée lui servira-t-il la même médecine et le renversera-t-il à son tour? Évidemment, le ministre Azim ne le pense pas parce que, selon lui, l'armée est devenue «beaucoup plus disciplinée». Zahid Hussain le croit aussi, mais pour une autre raison, d'ordre beaucoup plus pratique. En effet, les militants religieux prennent désormais les policiers et les militaires pour cible et les morts se comptent par centaines. À ce point que les militaires sont invités à laisser leurs galons au vestiaire afin de passer inaperçus. «C'est difficile d'imposer la loi martiale lorsque vous ne portez pas l'uniforme!»
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