Pour en finir avec la polémique Dallaire
François Bugingo - Journaliste d'origine rwandaise, auteur, documentariste, vice-président de Reporters sans frontières monde et président de Reporters sans frontières Canada
3 octobre 2007
Actualités internationales
Le jeudi 27 septembre, j'étais l'invité de l'émission Christiane Charette pour commenter le film J'ai serré la main du diable, mettant en vedette Roy Dupuis dans le rôle du général Roméo Dallaire, ancien commandant des forces de l'ONU au Rwanda durant le génocide de 1994.
Durant mon intervention, j'ai exprimé mon agacement devant le statut de héros attribué au général Dallaire par l'opinion publique et les médias canadiens. Depuis, ma boîte vocale et mon courriel ont été envahis de messages, certains me félicitant d'avoir «osé déboulonner ce mythe», d'autres exprimant leur déception par rapport à ma sortie. D'un côté, on faisait de moi un chef de file (à tort, puis-je l'assurer) de la remise en question de la légende du «général Courage». De l'autre, on se demandait si «le fiel de ma sortie» ne dissimulait pas en fait une «insensée jalousie dans la course à la reconnaissance».
Mettons les choses au clair. J'ai grandement apprécié l'oeuvre cinématographique. Roy Dupuis est exceptionnel de vérité. Et je recommanderais ce film à tout le monde.
De plus, j'ai une profonde reconnaissance envers le général Dallaire qui, dans sa souffrance, a lancé une véritable révolution dans le milieu de ceux qui fréquentent les zones de détresse, qu'ils soient journalistes, militaires, humanitaires, etc. Avant lui, la règle, c'était: «boys don't cry». Après, il est devenu plus normal et plus sain de reconnaître le phénomène du choc post-traumatique. Désormais, quand on revient d'une mission «difficile», des conseillers nous sont recommandés (voire imposés) pour décanter les stress accumulés. En ce sens, le général Dallaire aura été un modèle pour plusieurs d'entre nous.
Des manquements
Pour autant, ça n'en fait pas un héros à célébrer. N'en déplaise à ses thuriféraires, la mission du général Dallaire au Rwanda est certes le récit de l'échec de la communauté internationale à empêcher l'horreur, mais c'est également une multitude de manquements individuels qui rendent ce commandant indigne d'admiration publique.
Il n'a pas eu le courage de désobéir à des ordres venus de ses supérieurs à New York. Dans une scène de ce film inspiré de son autobiographie, il dit: «If I disobey, I will be court-martialed.» («Si je désobéis, on me traduira devant une court martiale.») Que risquait-il dans ce cas? Emprisonnement, limogeage, dégradation, etc.? Un héros ne sacrifie pas des centaines de milliers d'innocents pour préserver son rang.
Trois mois avant le génocide, New York a interdit au général de mener une opération de fouille pour dévoiler des caches d'armes dans la capitale du Rwanda. Ce jour-là, le commandant de la mission a compris qu'on lui ôtait les moyens de défendre des civils. Mais il a continué à jouer la comédie d'une présence onusienne crédible.
90 % des survivants du génocide m'ont affirmé que s'ils n'avaient pas quitté le pays malgré les signes évidents d'un massacre à venir (il y en a beaucoup parmi les victimes qui avaient les moyens financiers ou des contacts pour se réfugier dans les pays voisins ou en Occident), c'est qu'ils avaient l'assurance qu'aucune abomination ne serait possible sous le regard de la «communauté internationale».
Le général Dallaire, qui avait compris que cette communauté n'était pas disposée à intervenir pour sauver quelques Noirs dans un obscur pays d'Afrique de l'Est, n'a pas jugé bon d'avertir les victimes potentielles. Pire, il a continué à porter l'infâme uniforme de la trahison onusienne jusqu'à la fin de sa mission. Le même béret bleu, les mêmes tenues de commandant. Jamais il n'a songé à troquer cet attirail contre des habits civils, des uniformes de combat ou n'importe quel habit qui exprime son dégoût, sinon sa réserve envers l'ONU. Il n'a jamais pensé à démissionner pour faire un coup d'éclat afin de gêner ses supérieurs ou les nations occidentales, voire de les confronter au pire des massacres.
Attiser la haine
Une scène du film qui m'avait déjà révulsé dans le livre est celle du premier barrage franchi le premier soir des massacres. Aux abords, un Rwandais est à genoux, entouré d'hommes armés de machettes. La voiture du général Dallaire est arrêtée par des miliciens surexcités. À gauche du général se trouve le colonel Bagosora, le véritable patron de la machine du génocide. C'est ce Bagosora qui ordonne aux miliciens d'ouvrir la barrière pour laisser passer le véhicule. Quelques secondes après, le général Dallaire remerciera le colonel Bagosora de lui avoir épargné des moments difficiles. Du Rwandais agenouillé, il ne dira rien. Pas la moindre tentative de l'aider. Pas une supplique au colonel Bagosora. Rien. Sans doute étais-ce un petit facétieux qui faisait ses abdominaux du soir? Eh bien non: c'était une autre victime du génocide.
Un mois après le début des massacres, je suis arrivé au Rwanda. Tous les collègues, tous les interlocuteurs que je rencontrais (y compris les plus novices des zones de combat en Afrique) me répétaient la même chose: c'est la Radio des Mille Collines qui attise la haine et encourage les tueurs. Philippe Gaillard, patron désemparé d'une mission de la Croix-Rouge qui n'en pouvait plus de voir ses patients se faire achever sur leur lit d'hôpital, m'avait lâché: «Faites taire cette radio et des centaines de milliers de vies seront sauvées.» Un seul homme en était capable, et c'était le général Dallaire. Il n'a rien fait parce qu'il n'avait pas reçu d'ordres en ce sens (dixit).
Les voitures de la mission de l'ONU ont été maintes fois la cible des forces rebelles qui, par la suite, s'excusaient d'une erreur de tir. Pourquoi, même par «erreur», le général Dallaire n'a-t-il jamais ordonné la destruction de la radio de la haine? Cette radio l'a pourtant pointé comme cible à abattre de nombreuses fois et a aussi coordonné l'exécution de milliers de civils dans le pays. En détruisant cette voix de la mort, au prix d'une désobéissance à des ordres de New York, le commandant de la mission de l'ONU aurait permis à de nombreux Rwandais d'échapper à la mort.
Loin de moi le plaisir vicieux d'écorner un mythe. Je crois toutefois (et ce ne sont pas mes origines rwandaises qui dictent cette certitude) que les véritables victimes du génocide rwandais ne sont pas les personnes qui en ont été témoins mais celles qui l'ont subi. Si le général Dallaire voulait, comme il l'affirme, se faire porteur de leur mémoire, ce n'est pas le film sur son histoire qu'il aurait d'abord parrainé mais bien la leur. Mais dans son livre comme dans le film, ces gens ne servent que de toile de fond dans l'écriture de son histoire à lui, sa version à lui de ce qui s'est passé au Rwanda durant ce printemps de folie. Comprenez-moi alors: comment voulez-vous que je dise, après, merci ou bravo à cela?
Plusieurs personnes m'ont lancé que le général Dallaire n'a jamais revendiqué le statut de héros. C'est vrai. Mais quand bien même je reconnaîtrais que certains droits sont bafoués dans notre pays, il y en a un qui ne l'a jamais été: c'est celui de refuser les médailles, les doctorats honoris causa, les titres de gloire, quand on estime ne pas les mériter. Non plus le droit de refuser de donner des leçons au monde qui a défailli quand on reconnaît ses propres manquements. Dans le cas du général Dallaire, personne ne pouvait user de ces prérogatives. Personne, sauf lui.
Durant mon intervention, j'ai exprimé mon agacement devant le statut de héros attribué au général Dallaire par l'opinion publique et les médias canadiens. Depuis, ma boîte vocale et mon courriel ont été envahis de messages, certains me félicitant d'avoir «osé déboulonner ce mythe», d'autres exprimant leur déception par rapport à ma sortie. D'un côté, on faisait de moi un chef de file (à tort, puis-je l'assurer) de la remise en question de la légende du «général Courage». De l'autre, on se demandait si «le fiel de ma sortie» ne dissimulait pas en fait une «insensée jalousie dans la course à la reconnaissance».
Mettons les choses au clair. J'ai grandement apprécié l'oeuvre cinématographique. Roy Dupuis est exceptionnel de vérité. Et je recommanderais ce film à tout le monde.
De plus, j'ai une profonde reconnaissance envers le général Dallaire qui, dans sa souffrance, a lancé une véritable révolution dans le milieu de ceux qui fréquentent les zones de détresse, qu'ils soient journalistes, militaires, humanitaires, etc. Avant lui, la règle, c'était: «boys don't cry». Après, il est devenu plus normal et plus sain de reconnaître le phénomène du choc post-traumatique. Désormais, quand on revient d'une mission «difficile», des conseillers nous sont recommandés (voire imposés) pour décanter les stress accumulés. En ce sens, le général Dallaire aura été un modèle pour plusieurs d'entre nous.
Des manquements
Pour autant, ça n'en fait pas un héros à célébrer. N'en déplaise à ses thuriféraires, la mission du général Dallaire au Rwanda est certes le récit de l'échec de la communauté internationale à empêcher l'horreur, mais c'est également une multitude de manquements individuels qui rendent ce commandant indigne d'admiration publique.
Il n'a pas eu le courage de désobéir à des ordres venus de ses supérieurs à New York. Dans une scène de ce film inspiré de son autobiographie, il dit: «If I disobey, I will be court-martialed.» («Si je désobéis, on me traduira devant une court martiale.») Que risquait-il dans ce cas? Emprisonnement, limogeage, dégradation, etc.? Un héros ne sacrifie pas des centaines de milliers d'innocents pour préserver son rang.
Trois mois avant le génocide, New York a interdit au général de mener une opération de fouille pour dévoiler des caches d'armes dans la capitale du Rwanda. Ce jour-là, le commandant de la mission a compris qu'on lui ôtait les moyens de défendre des civils. Mais il a continué à jouer la comédie d'une présence onusienne crédible.
90 % des survivants du génocide m'ont affirmé que s'ils n'avaient pas quitté le pays malgré les signes évidents d'un massacre à venir (il y en a beaucoup parmi les victimes qui avaient les moyens financiers ou des contacts pour se réfugier dans les pays voisins ou en Occident), c'est qu'ils avaient l'assurance qu'aucune abomination ne serait possible sous le regard de la «communauté internationale».
Le général Dallaire, qui avait compris que cette communauté n'était pas disposée à intervenir pour sauver quelques Noirs dans un obscur pays d'Afrique de l'Est, n'a pas jugé bon d'avertir les victimes potentielles. Pire, il a continué à porter l'infâme uniforme de la trahison onusienne jusqu'à la fin de sa mission. Le même béret bleu, les mêmes tenues de commandant. Jamais il n'a songé à troquer cet attirail contre des habits civils, des uniformes de combat ou n'importe quel habit qui exprime son dégoût, sinon sa réserve envers l'ONU. Il n'a jamais pensé à démissionner pour faire un coup d'éclat afin de gêner ses supérieurs ou les nations occidentales, voire de les confronter au pire des massacres.
Attiser la haine
Une scène du film qui m'avait déjà révulsé dans le livre est celle du premier barrage franchi le premier soir des massacres. Aux abords, un Rwandais est à genoux, entouré d'hommes armés de machettes. La voiture du général Dallaire est arrêtée par des miliciens surexcités. À gauche du général se trouve le colonel Bagosora, le véritable patron de la machine du génocide. C'est ce Bagosora qui ordonne aux miliciens d'ouvrir la barrière pour laisser passer le véhicule. Quelques secondes après, le général Dallaire remerciera le colonel Bagosora de lui avoir épargné des moments difficiles. Du Rwandais agenouillé, il ne dira rien. Pas la moindre tentative de l'aider. Pas une supplique au colonel Bagosora. Rien. Sans doute étais-ce un petit facétieux qui faisait ses abdominaux du soir? Eh bien non: c'était une autre victime du génocide.
Un mois après le début des massacres, je suis arrivé au Rwanda. Tous les collègues, tous les interlocuteurs que je rencontrais (y compris les plus novices des zones de combat en Afrique) me répétaient la même chose: c'est la Radio des Mille Collines qui attise la haine et encourage les tueurs. Philippe Gaillard, patron désemparé d'une mission de la Croix-Rouge qui n'en pouvait plus de voir ses patients se faire achever sur leur lit d'hôpital, m'avait lâché: «Faites taire cette radio et des centaines de milliers de vies seront sauvées.» Un seul homme en était capable, et c'était le général Dallaire. Il n'a rien fait parce qu'il n'avait pas reçu d'ordres en ce sens (dixit).
Les voitures de la mission de l'ONU ont été maintes fois la cible des forces rebelles qui, par la suite, s'excusaient d'une erreur de tir. Pourquoi, même par «erreur», le général Dallaire n'a-t-il jamais ordonné la destruction de la radio de la haine? Cette radio l'a pourtant pointé comme cible à abattre de nombreuses fois et a aussi coordonné l'exécution de milliers de civils dans le pays. En détruisant cette voix de la mort, au prix d'une désobéissance à des ordres de New York, le commandant de la mission de l'ONU aurait permis à de nombreux Rwandais d'échapper à la mort.
Loin de moi le plaisir vicieux d'écorner un mythe. Je crois toutefois (et ce ne sont pas mes origines rwandaises qui dictent cette certitude) que les véritables victimes du génocide rwandais ne sont pas les personnes qui en ont été témoins mais celles qui l'ont subi. Si le général Dallaire voulait, comme il l'affirme, se faire porteur de leur mémoire, ce n'est pas le film sur son histoire qu'il aurait d'abord parrainé mais bien la leur. Mais dans son livre comme dans le film, ces gens ne servent que de toile de fond dans l'écriture de son histoire à lui, sa version à lui de ce qui s'est passé au Rwanda durant ce printemps de folie. Comprenez-moi alors: comment voulez-vous que je dise, après, merci ou bravo à cela?
Plusieurs personnes m'ont lancé que le général Dallaire n'a jamais revendiqué le statut de héros. C'est vrai. Mais quand bien même je reconnaîtrais que certains droits sont bafoués dans notre pays, il y en a un qui ne l'a jamais été: c'est celui de refuser les médailles, les doctorats honoris causa, les titres de gloire, quand on estime ne pas les mériter. Non plus le droit de refuser de donner des leçons au monde qui a défailli quand on reconnaît ses propres manquements. Dans le cas du général Dallaire, personne ne pouvait user de ces prérogatives. Personne, sauf lui.
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