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La dignité retrouvée des exclus boliviens

Le vice-président bolivien Álvaro García Linera à l’hôtel Reine Elizabeth hier.
Photo : Jacques Grenier
Le vice-président bolivien Álvaro García Linera à l’hôtel Reine Elizabeth hier.
La Bolivie a bien changé depuis 2005 avec l'élection d'un président indien et socialiste. Les espoirs des millions d'exclus sont grands, et le Movimiento al Socialismo au pouvoir entend prendre les moyens nécessaires pour les satisfaire. Loin du populisme à la Chávez, le nouveau gouvernement s'appuie sur un fort mouvement social qui sait se faire entendre.

De passage à Potosi, ville de triste renommée, le président bolivien Evo Morales a demandé à de jeunes Indiens étudiants du primaire quel métier ils voulaient faire plus tard. «Je serai président, comme toi», lui a lancé sans hésiter un des jeunes.

Impensable il y a peu dans cette société fracturée, cette anecdote illustre, pour le vice-président Álvaro García Linera, l'ampleur du changement qu'a vécu la Bolivie lors des élections du 18 décembre 2005, qui ont vu le Movimiento al Socialismo (MAS) de Morales prendre le pouvoir.

«L'arrivée au pouvoir d'un Indien constitue la révolution la plus importante qu'a connue la Bolivie», constate M. Linera. «Historiquement, la participation des Indiens à la vie de cette société a toujours été très restreinte. Jusqu'à maintenant, ils ont été maintenus dans un état de subordination.»

La mi-quarantaine pas trop marquée, le geste élégant et le verbe précis, dégageant une assurance tranquille, le mathématicien, sociologue et ancien guérillero s'est adressé hier à Montréal aux membres de la Latin America Studies Association (LASA), qui tient son congrès jusqu'à ce soir.

À ses yeux toutefois, la question autochtone ne relègue pas au second rang les questions sociales et, dans une société où l'exclusion et le racisme ont toujours régné et où le patrimoine public a été bradé au fil des ans, c'est à une transformation en profondeur des institutions et de leur culture que les Boliviens s'attendent. Et le chemin parcouru pour parvenir à la situation actuelle a été long.

Pendant une quinzaine d'années, à la suite du consensus de Washington qui «recommandait» en 1989 une liste de prescriptions aux économies en difficulté, la Bolivie a été le laboratoire par excellence pour tester les remèdes proposés par les bailleurs de fonds, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le Trésor américain. «Avec son instabilité politique et sa pauvreté endémique, la Bolivie était le modèle parfait» sur lequel expérimenter, a expliqué M. Linera. Les résultats néfastes de ces mesures dans les pays où elles ont été appliquées sont aujourd'hui presque universellement reconnus.

«Pendant les années 70, l'État contrôlait 75 % de l'économie, a noté M. Linera. En dix ans, la proportion public-privé a été inversée!» Concurremment, une guerre à peine larvée sévissait entre les mouvements sociaux, la gauche — coupée de la population — et les militaires. La droite a alors pu définir les projets de société dans les domaines politique, économique et culturel.

On a par la suite assisté à un démembrement de l'appareil étatique par une série de privatisations, à une déstructuration des organisations sociales et à une attaque frontale contre le mouvement ouvrier. «Dix ans après le consensus de Washington, la population n'avait rien de plus qu'auparavant», constate le vice-président.

À cause du «monopole» qu'exerçaient en vase clos l'État et le gouvernement sur toutes les décisions, c'est sur la scène locale que les mouvements sociaux se sont lentement réorganisés. Une foule d'organismes s'occupant de questions précises sont ainsi apparus. Ils se sont fédérés pour devenir des regroupements régionaux d'organismes autonomes qui s'appuient l'un l'autre selon le contexte social. M. Linera donne en exemple les mécanismes ainsi créés par la population aymara, dans l'Altiplano, dont les organismes ont à l'occasion appuyé ceux du Chapare.

C'est à partir de ces organismes et de leurs revendication qu'est né le MAS d'Evo Morales. «Le MAS n'est qu'un bras du grand mouvement social bolivien. Il s'agit d'une forme de centralisation verticale, en réseau», a expliqué le conférencier, pour qui il est primordial que les politiciens n'occupent aucun poste au sein de ces organisations afin que leurs revendications nourrissent l'action gouvernementale.

De sa création en 2000 aux élections cinq ans plus tard, le MAS a été de toutes les batailles, sur le plan tant local que national, à défendre les intérêts de la majorité contre une classe politique décrépite et fermée.

Conscient des efforts qu'il faudra déployer pour atteindre les objectifs du MAS et développer une société égalitaire, Álvaro Linera rappelle que les grands thèmes de l'action gouvernementale sont la responsabilité, les intérêts de tous et la déprivatisation. En d'autres termes: la fin du monopole étatique sur les décisions et les orientations, une égalisation sociale et un processus de décolonisation. Le dossier du gaz, qui a suscité tant d'émoi parmi les pétrolières, constitue à ce propos un symbole de premier ordre.

«Une grande mobilisation sociale a permis la création de ce gouvernement», a expliqué M. Linera. Le monde indigène et les défavorisés doivent avoir accès au même niveau de vie que les autres, a-t-il précisé. «Et le processus en cours est irréversible», a-t-il ajouté, faisant remarquer que les plans généraux du gouvernement sont issus de la population.

Mais les problèmes sont nombreux depuis les élections de 2005: la riche région de Santa Cruz menace de faire sécession si le gouvernement ne change pas sa politique économique; Sucre, la capitale officielle, veut supplanter La Paz; la classe moyenne demande des augmentations de salaire...

«Nous devons à la fois administrer l'État au quotidien et mettre en place des politiques demandées par le mouvement social. Nous devons vivre avec cette contradiction, c'est le seul moyen que j'ai trouvé», a avoué M. Linera. Mais une chose est claire: pas question de dévier des objectifs du MAS.

Ainsi, par exemple, M. Linera, constatant la très forte réaction des partis traditionnels, des milieux d'affaires et de la droite, a expliqué qu'il y a deux possibilités d'action pour le gouvernement. «Nous pourrions pactiser, négocier, mettre sur pied des scénarios convenant à tous. Nous pouvons également poursuivre notre route vers les objectifs que nous nous sommes fixés, sans en dévier.»

«L'expérience de Salvador Allende au Chili au début des années 70 nous a enseigné qu'il est dangereux de pactiser avec les forces conservatrices», a-t-il conclu.

Le travail à accomplir est énorme. On vise à briser le monopole décisionnel de l'État. Il s'agit là d'un énorme changement de culture institutionnelle. Concurremment, «nous devons couper la base matérielle des secteurs conservateurs», a expliqué M. Linera, donnant en exemple la grande propriété, «qui doit revenir entre les mains du gouvernement».

À son avis, c'est là «l'unique scénario qui fera en sorte que la population conservera l'initiative du projet de société. Et, inévitablement, la mobilisation sociale grandira».

M. Linera a conclu par un souhait: «Nous espérons que les organisations sociales nous pousseront encore davantage.»
 
 
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  • Serge Charbonneau
    Abonné
    vendredi 7 septembre 2007 09h02
    Observons-les bien!
    Des millions d'exclus.
    Espoir
    Dignité retrouvée

    Voilà des thèmes qui s'appliquent à l'ensemble des pays d'Amérique latine.

    Tous ces pays ont une histoire totalement similaire.
    Les Exclus de Bolivie ou du Venezuela ou encore d'Équateur, du Pérou, du Guatemala ou de bien d'autres pays d'Amérique latine, ont été des laissés pour compte pendant des siècles de colonisation. On se retrouve toujours dans la même histoire. Des pays débordant de richesse et ayant des taux de pauvreté incroyables. Des richesses pillées par le nord, des dictatures ou des mascarades de démocratie.

    "Loin du populisme à la Chávez"

    Lorsque l'on constate du positif chez un dirigeant sud-américain, on précise toujours avec le même souffle que ce dirigeant est différent du gros Chavez qui insulte le président Bush. Pourtant, Morales a suivi le courant instigué par Chavez.

    Les Morales, Ortega, Correa, Kirchner, Vasquez, même Lula, supportent en grande partie le socialisme du XXI siècle de Chavez.

    Chavez demeure la locomotive de ce mouvement d'affirmation des peuples indigènes et de ce mouvement de nationalisation (terme banni, l'emploi de " déprivatisation " est plus admissible). Chavez qui a mis le FMI et la Banque mondiale US hors de son territoire cette année, supporte la Bolivie pour qu'elle parvienne à s'en libérer elle aussi.

    "La Bolivie a été le laboratoire par excellence pour tester les remèdes proposés par les bailleurs de fonds, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le Trésor américain. «Avec son instabilité politique et sa pauvreté endémique, la Bolivie était le modèle parfait» sur lequel expérimenter, a expliqué M. Linera."
    Les résultats néfastes de ces mesures sont aujourd'hui universellement reconnus, tout comme la dictature de Pinochet mise en place par la CIA.

    Evo Morales doit s'attendre à subir une diabolisation à la Chavez, à la Castro, s'il persiste à être inflexible dans le dossier du gaz. Les pétrolières qui empochent les profits gaziers ne laisseront pas aller ces revenus en restant les bras croisés. Grève et campagne de désinformation vont être mises en place.

    «L'expérience de Salvador Allende au Chili au début des années 70 nous a enseigné qu'il est dangereux de pactiser avec les forces conservatrices», a conclu M. Linera.

    L'histoire chilienne est riche en leçons pour ces pays qui tentent de promouvoir des systèmes plus démocratiques, une meilleure justice sociale et qui tentent de développer une société plus égalitaire.

    Dans toute l'Amérique latine, nous assistons à une lutte constante entre la classe oligarchique qui jadis possédait et contrôlait les pays et la population qui n'avait aucun droit et qui subissait l'exclusion et le racisme systématique.

    L'Amérique latine, un continent d'espoir qui peut nous enseigner une manière plus humaine d'utiliser la démocratie et l'économie.
    Une économie au service des êtres humains et une démocratie participative.

    Observons-les bien!

  • Roland Berger
    Abonné
    vendredi 7 septembre 2007 10h03
    Un modèle pour la quête de l'indépendance
    Sur le plan du développement économique, le Québec peut difficilement être comparé à la Bolivie. Mais l'exemple d'organisation sociale qu'offre ce pays pourrait fort bien servir de modèle à la relance du mouvement souverainiste. La voix électorale a échoué, les élus indépendantistes étant happés par l'exercice du pouvoir et toutes les compromissions qu'il entraîne. Il faut un second mouvement pour l'indépendance nationale dont la vigueur amènera au pouvoir une députation convaincue de la nécessité de la souveraineté politique du Québec.
    Roland Berger
    London, Ontario

  • Alain Lavallée
    Inscrit
    vendredi 7 septembre 2007 12h46
    Buena suerte, Bolivia
    Buena suerte, senor Garcia Linera,

    j'ai assisté à la conférence du Vice Président de Bolivie hier à Montréal dans le cadre du congrès des spécialistes en études latino-américaines (LASA 2007).

    Pas de doute que l'on sent un vent d'espoir chez les latino-américains, espoir de vie plus démocratique, espoir de richesses enfin partagées, espoir de sociétés plus justes moins corrompues, espoir de plus de respect pour les populations autochtones marginalisées, espoir inspiré par les victoires de Correa, Morales, Ortega-2è génération-moins-dogmatique, et même Bachelet... Ils ne peuvent tous échouer tout de même pensent-ils...

    Je ne peux que souscrire à tous ces espoirs et leur souhaiter, bonne chance et bon courage. Même chez les spécialistes en études latino-américaines présents à la conférence, on sentait beaucoup d'admiration, pendant 5 minutes au début les flashs photos crépitaient, le tiers des membres présents voulaient avoir sa photo du dirigeant bolivien, ce porteur d'espoirs....


    Mais quand Garcia Linera conclut sa conférence par ce souhait: «Nous espérons que les organisations sociales nous pousseront encore davantage.», j'ai l'impression que c'est parce qu'il sait que le pouvoir de son gouvernement du Movimiento al Socialismo (MAS) est fragile.

    Diverses tendances se sont toujours manifestées au sein des Forces armées boliviennes, dont une partie aimeraient bien réprimer par la force ces mouvements sociaux, une partie soutient les organisations pétro-gazières de la région de Santa Cruz qui souhaiteraient même se séparer pour échapper à la prise de contrôle du gouvernement MAS bolivien, ils voudraient être seuls à profiter de cette richesse, ils ne veulent pas la partager avec les amérindiens, les pauvres boliviens du MAS..., et enfin une partie soutient le MAS... ( il y a peut-être un ou 2 général bolivien qui ont de l'admiration pour le général Chavez du Venezuela) et tant que le soutien populaire sera derrière le gouvernement de Evo Morales et Alvaro Garcia Linera, les Forces Armées Boliviennes n'interviendront pas.

    Gouverner en Amérique Latine, cela prend du courage et du réalisme, je souhaite bonne chance et bon courage aux dirigeants boliviens et aux amérindiens de Bolivie.

    Parce qu'ils doivent faire face non seulement à ceux qui profitent actuellement des organisations pétrolières et qui refusent de changer les règles du jeu. faire face aux colonels de droite, se méfier aussi des forces armées états-uniennes comme l'écrivait Maurice Lemoine dans le Monde Diplomatique et je cite :

    """"De l'autre côté de la frontière, au Paraguay, cinq cents militaires étatuniens des forces spéciales sont arrivés, le 1er juillet 2005, pour instruire l'armée paraguayenne « en matière de lutte antiterroriste et contre le narcotrafic ». Depuis août, tout en dirigeant des manoeuvres militaires, l'armée des États-Unis procède, dans le Chaco, à la remise en état de l'aéroport Mariscal-Estigarribia, à 250 kilomètres de la Bolivie. Une piste de 3 800 mètres de long pouvant recevoir des avions gros-porteurs B-52, Hercules C-130 et C-5 Galaxy. Une base idéalement située pour, à la demande du « mouvement autonomiste de Santa Cruz », intervenir en Bolivie en cas d'« ingouvernabilité » du pays.""""""""

    Nous pouvions aussi constater au LASA 2007, qu'une partie des spécialistes en études latino-américaines sont des États-Uniens très près de la pensée de Bush.

    Alain Lavallée

  • Christian Franck
    Abonné
    vendredi 7 septembre 2007 19h10
    Un pays pour TOUS les boliviens
    Sans aucun doute l'arrivée au pouvoir du premier président indigène était nécessaire en Bolivie. Le racisme est toujours présent mais le pouvoir symbolique d'Evo Morales est très fort dans les populations qui traditionnellement étaient écartées de la vie politique. Néanmoins, comme le vice-président le dit, il n'y a pas une volonté de concerter avec l'opposition. Ce qui est le problème le plus grave de ce gouvernement. Evo Morales n'a pas encore assumé le fait qu'il est le président de TOUS les boliviens et il continue à gouverner comme s'il était encore chef d'un syndicat: il ne s'occupe de que de ceux qui sont de son côté. Il n'accepte pas les avis contraires et, sans même leur prêter attention, il les tache de "néoliberaux". Or si la Bolivie veut se construire en tant que pays souverain, elle a besoin que ses propres habitants investissent dans l'économie, au lieu de faire l'aumône au Venezuela. Or, en menaçant les "forces conservatrices" avec la véhémence qu'il le fait, il prive le pays d'entrepreneurs boliviens et fait augmenter l'exode du capital et des cerveaux vers l'étranger. L'opposition n'est pas composée de "pro-américains, capitalistes, exploiteurs" comme Evo le dénonce. Un peu plus d'écoute lui permettrait de s'en rendre compte.

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