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Repousser le désert - Le fleuve qui s'efface

Menacé par la désertification et par l'activité humaine, le Niger survit tant bien que mal

Des femmes de Segou, au Mali, profitent de l’eau du Niger pour faire la lessive.
Photo : Agence France-Presse
Des femmes de Segou, au Mali, profitent de l’eau du Niger pour faire la lessive.
Les déserts ne cessent de grignoter l'Afrique, brûlant tout sur leur passage et transformant radicalement la vie des humains. Mais la conscience de l'urgence d'agir contre l'avancée des sables ne cesse de monter parmi les populations. Notre collaboratrice Monique Durand s'est rendue dans trois pays africains en bordure du Sahara: au Maroc, au Sénégal et au Mali. Elle s'est intéressée, en particulier, à la lutte quotidienne des femmes pour freiner la course du monstre saharien. Voici le dernier de trois articles.

Longuement, l'avion suit les méandres du fleuve Niger, veine mordorée où miroitent les arbustes clairsemés de la savane dans le soir qui monte. Émouvant de découvrir ce fleuve mythique, long de 4200 kilomètres, qui traverse la Guinée, le Mali, le Niger et le Nigeria. Troisième d'Afrique après le Nil et le Congo, son parcours est accidenté, son régime complexe, traversant des régions climatiques diamétralement opposées, longeant par exemple la capitale guinéenne de Conakry, tropicale et pluvieuse, et Tombouctou—, cité de légende du Sahara malien.

Vu des airs, son cours est, en certains endroits, aussi étroit que les routes, davantage pistes que routes d'ailleurs, qui quadrillent le sol au-dessous des ailes de l'appareil. 20 heures. Le pilote annonce qu'il fait 39 degrés dehors. Nous nous posons à l'aéroport de Bamako, capitale du Mali.

Une bouffée d'oxygène

Premières sensations en entrant dans la ville: d'abord une odeur d'eau douce, poignante, qui rappelle, pourquoi pas, celle du Saint-Laurent un jour de pluie au port de Montréal. Odeur poisseuse qu'amplifie la chape d'humidité qui ne se dissipe ni le jour ni la nuit sur Bamako. Ensuite, du pont des Martyrs qui joint les deux rives de la ville, la vue d'une embarcation effilée sur le Niger, deux lignes qui se rencontrent dans le clair-obscur: celle de la pirogue et celle du pêcheur.

«Le fleuve Niger, c'est toute notre vie», me dira Dieneba Cissé, ingénieure forestière, directrice d'un petit cabinet de consultants en environnement appelé IEP, pour Interaction Environnement Population. Et ce fleuve est d'autant plus précieux que le Mali est un pays totalement enclavé, sans accès à la mer. Le Niger est sa bouffée d'oxygène, sa ligne de chance, son ouverture sur l'ailleurs, son principe économique et sa raison de vivre.

Vu devant le petit hôtel Mandé, contrastant avec les luxueux Sofitel et autres palaces à piscines et à dorures, un jeune homme, Sinaly Coulibaly, en train de couper des herbes sur un îlot à 100 mètres de la berge. Il passera, comme il le fait chaque jour, trois heures immergé jusqu'à la poitrine à tailler jusqu'à 60 kilos de ce fourrage pour les bêtes.

Je n'oublierai pas ce jeune homme frêle, foulant pieds nus les fonds incertains du fleuve et traînant son poids d'une seule main, parce que de l'autre il tient, au-dessus de sa tête... son téléphone portable! «Ça rafraîchit!», fera-t-il simplement en sortant de l'eau, pour aller déposer sa charge sur sa vieille bécane et filer au marché. Les bonnes journées lui rapporteront 2500 francs CFA (ou 5 $CAN environ), dont il enverra la plus grande partie à sa famille qui vit dans la région de Sikasso, plus au sud. Le fleuve Niger est le gagne-pain de Sinaly et la survie de sa famille, même à Sikasso, loin des eaux brunâtres du Niger, en pleine contrée de sécheresse.

Le fleuve qui s'efface

Sécheresse, le mot terrible est lâché. «Le fleuve Niger est en train de se sédimenter, explique Dieneba Cissé, ses bords se comblent. Son lit rétrécit chaque jour davantage. On peut maintenant le traverser à pied en maints endroits où c'était impossible il y a quelques années encore.» Avant, les bacs, barges et autres bateaux à faible tirant pouvaient remonter de la Guinée jusqu'à Bamako. On peut voir d'ailleurs les anciens quais et points d'accostage. Plus aujourd'hui. Terminé.

Dieneba est née en 1959. Elle n'a pas choisi la voie facile en devenant ingénieure. «Me faire une crédibilité a été ardu dans ce monde d'hommes. Parce qu'a priori, nous sommes vues comme des incompétentes.» Elle sourit. «Je me pose toujours la même question: est-ce que j'ai des limites? Si oui, je fonce. J'ai besoin de me mettre au défi.»

Défi? Elle s'en est assigné un, gigantesque: sensibiliser ses compatriotes aux menaces qui pèsent sur le fleuve Niger en train de s'assécher, de se désertifier. La désertification, c'est un cycle implacable, connu à divers degrés dans toute l'Afrique, qui commence par la lente disparition des forêts à cause des cultures et des besoins en énergie domestique: bois de chauffage et charbon de bois. «C'est l'anéantissement progressif des ressources et de la vie, poursuit Dieneba, ce qui a pour conséquence principale de faire fuir les habitants vers des contrées plus clémentes.» Au Mali, l'un des cinq pays les plus pauvres de la planète, la désertification a entraîné la migration des populations vers la vallée du Niger et vers Bamako, baigné par le fleuve. Tout simplement parce que l'eau, c'est la vie.

Surexploitation

Résultat: la vallée se surpeuple, Bamako grossit à vue d'oeil, dévoreur de tout ce qui est exploitable du fleuve dedans et dehors: surexploitation de la pêche mais aussi, sur ses berges, de l'agriculture et de l'élevage. Grignotage des rivages par les grues mécaniques en quête de sable et de gravier. Bamako est en train d'avaler son fleuve. «Tout le monde l'exploite, lance Dieneba, mais personne ne veut investir pour le faire durer et le sauver!» Pressuré au maximum, le fleuve Niger, usé à la corde, si l'on ose dire.

Alors Dieneba fait ce qu'elle peut. Son cabinet travaille, en partenariat avec l'Agence malienne pour le développement de l'énergie domestique et de l'électrification rurale, à encourager les foyers à changer leur four à cuisson pour un autre, moins énergivore, appelé «Sewa», c'est-à-dire «Formidable» en langue bambara. Le Sewa, un petit seau de 10 litres dans lequel on peut cuire avec seulement cinq ou six branches de bois, est en train de se répandre un peu partout dans le pays. Et puis Dieneba suit de près les différents plans d'aménagement qui s'élaborent de concert avec les populations riveraines, pour tenir compte de l'écosystème du fleuve Niger. «C'est avec le soutien des Canadiens, et plus précisément de l'Agence canadienne de développement international, que le gouvernement malien a lancé les premiers schémas d'aménagement du territoire, qui responsabilisent les citoyens.»

Enfin, Dieneba s'efforce, partout sur ses chemins, d'éveiller les consciences, de faire jaillir, çà et là, des étincelles de réflexion. À commencer par chez elle, sous son toit. «Je discute beaucoup avec mes enfants et les jeunes qu'ils fréquentent. C'est cette jeunesse qui va devoir inventer des solutions, et des solutions draconiennes.»

Pollution industrielle

Zone industrielle de Bamako. C'est Ismaëla Berte, un jeune collègue environnementaliste de Dieneba, qui m'y emmène. Un grand abattoir déverse ses résidus directement dans le fleuve. Alors, aucun règlement pour l'en empêcher? «Il appartient à l'État», répond Ismaëla, sans autre commentaire. L'endroit est infect: odeurs nauséeuses et canaux d'irrigation remplis d'une eau qui ressemble à de la peinture verte, allant se jeter dans le Niger. C'est là que je verrai déambuler quatre femmes endimanchées, maquillées, parfumées, quatre déesses rieuses: elles s'en vont danser dans un village voisin. Elles esquissent quelques déhanchements et nous saluent gaiement. Puis elles enjambent le pot de peinture verte avec leurs boubous qui volent au vent.

Autre fléau visible à Bamako, pur produit de la pollution industrielle et domestique: la jacinthe d'eau, une algue semblable à un nénuphar qui prolifère dans un grand nombre de canaux d'irrigation jusqu'aux abords du fleuve, étouffant tout derrière elle.

«La désertification, c'est un processus lent et insidieux dont on ne se rend pas compte en une génération, poursuit Dieneba. Et cette lenteur-là fait en sorte qu'on voit moins le paysage se dégrader et le fleuve s'encombrer peu à peu. Et on se sent moins responsable.»

Les humains malades de leur fleuve

C'est le fleuve malade des humains. Mais aussi les humains malades de leur fleuve. Les statistiques de l'OMS sont impitoyables: 68 % des patients hospitalisés dans les pays pauvres sont victimes d'une eau malsaine et 80 % des maladies les plus meurtrières (choléra, dengue, dysenterie, typhoïde, paludisme) ont à voir avec la mauvaise qualité de l'eau. Bamako attend depuis des lustres une aide financière pour acheter les purificateurs solaires qui pourraient atténuer, sinon éliminer, la pollution du fleuve et soustraire la capitale aux épidémies de choléra qui la minent de manière cyclique. Dieneba: «On nous fait étudier, réfléchir, analyser à plein, partout en Afrique, depuis des décennies. Mais après, il n'y a plus rien ni personne pour la mise en oeuvre! Et cela, même si toutes les solutions sont connues! Nos partenaires, à ce stade, s'évanouissent.»

Dieneba a un mari. «Il a été obligé de comprendre ma vie de femme engagée», fait-elle en souriant, le visage en points de suspension. Et elle a quatre enfants, dont le plus vieux, Mohamoud, étudie en économie à l'Université de Montréal. «Il me téléphone régulièrement en me disant qu'il veut rentrer, qu'il s'ennuie de Bamako, du fleuve, de ses amis, et tout et tout. Je lui dis: tiens le coup!»

Vu un jeune homme qui pourrait ressembler à Mohamoud se baigner dans le fleuve puis y laver sa petite moto rouge. «C'est la paix, le bonheur», m'a-t-il dit simplement. Vu d'autres garçons jouer au foot sur ses berges. Et des femmes y faire leur lessive, puis étendre les vêtements sur les herbes hautes pour qu'ils sèchent sous un soleil cet après-midi-là de 46 degrés.

«Notre génération, affirme Dieneba, a pris conscience de l'avancée du désert parce qu'elle ne trouve plus de bois ni d'animaux dans les forêts, plus de poissons dans le fleuve, que du sable et encore du sable partout. Parce qu'elle n'a plus rien.» Elle fait une pause. «On peut même imaginer qu'un jour, si rien n'est fait, il n'y aura plus de fleuve Niger.»

Est-elle découragée parfois, Dieneba Cissé? «Oui, quand le sentiment d'impuissance m'assaille, face à un problème qui dépasse les forces d'un pays.» Et qu'est-ce qui arrive à la rasséréner dans ces moments-là? «Je monte à Koulouba, sur une colline tout près du palais présidentiel. Alors je me sens toute petite dans le vaste paysage. Je regarde Bamako en bas. Et le fleuve qui coule doucement.» Silence. «Cela m'apaise.»

***

Collaboration spéciale

Monique Durand s'est rendue au Mali grâce au soutien de l'ACDI.
 
 
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  • Abdoulaye Y.Ali - Inscrit
    14 août 2007 14 h 22
    Désertification
    Mme Monique Durand
    Bonjour ou bonsoir selon les temps

    Nom du comité de notre ONG, je vous remercie pour votre excellent reportage, ceci c'est une grande contribution pour la sensibilisation contre la désertification en Afrique.
    Bien à vous.
    TCHAD AGIR POUR L'ENVIRONNEMENT (TCHAPE)
    Abdoulaye Yaya Ali, Président
    www.tchape.org
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