Premiers pas au Cambodge
En 1998, le premier ministre Hun Sen, cherchant à noyer le débat autour des crimes innommables commis sous le règne des Khmers rouges, demandait aux Cambodgiens «de creuser un trou pour y enterrer le passé et de regarder vers l'avenir».
Le passé, ne fût-ce que par mémoire sélective, ne se laisse pas oublier si facilement. Hier, les toutes premières accusations ont été portées contre un ancien responsable khmer par le tribunal spécial de la justice cambodgienne, créé avec le soutien des Nations unies, pour juger le régime de feu Pol Pot, sous lequel sont mortes, entre 1975 et 1979, près de deux millions de personnes au nom de l'idéal communiste et délirant d'une société agraire «pure».
L'homme, accusé de crimes contre l'humanité, s'appelle Kaing Khek Iev, alias Duch. Il fut responsable de la célèbre prison S21 de Phnom Penh, où les prisonniers auraient été torturés et tués par milliers. Le pénitencier abrite aujourd'hui un musée des horreurs et des sévices infligés aux détenus. Âgé de 65 ans, Duch est le plus jeune survivant de l'ancien gouvernement khmer rouge. Placé en détention depuis 1999, il est aussi le seul ancien cadre du régime à avoir été emprisonné par les autorités.
On aura compris que si Hun Sen, au pouvoir depuis 1985, avait pu n'en faire qu'à sa tête, le tribunal n'aurait jamais vu le jour. L'activisme des défenseurs des droits de la personne et la persévérance de l'ONU auront vaincu ses réticences. Neuf ans que l'ONU et le Cambodge tentaient de s'entendre sur la création de ces «chambres extraordinaires». Les derniers obstacles à la mise en marche du tribunal ont été surmontés fin juin. La cour sera bicéphale — son coprocureur est incidemment Robert Petit, un avocat québécois —, mais c'est pour autant la justice cambodgienne, réputée politiquement influençable, qui conservera le dernier mot dans la conduite des procès.
Ce qui laisse planer des doutes sur la valeur de l'exercice dans lequel s'engage un pays où, vu l'âge des bourreaux et des victimes, le souvenir s'estompe par ailleurs. La mise en accusation de Duch a été accueillie avec satisfaction par des survivants du génocide, qui soupçonnent en revanche que d'autres leaders, plus importants, pourront finalement échapper à la justice avant de mourir. Pol Pot est décédé en 1998; son commandant militaire, Ta Mok, l'année dernière. Restent des hommes comme le «frère numéro deux» Nuon Chea, l'ancien président Khieu Samphan et l'ex-ministre des Affaires étrangères, Ieng Sary, qui, à ce jour, vivent tous les trois librement au Cambodge.
Le droit pénal international est un work in progress qui a fait des pas de géant depuis le milieu des années 90 grâce aux tribunaux créés pour juger les crimes de guerre et de génocide commis au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Sierra Leone. Ce droit en formation progressera, ainsi que le martèle Louise Arbour, à la condition que son application sache demeurer à l'abri de considérations géopolitiques. En dépit de tous les gestes dilatoires faits par le premier ministre Hun Sen, le nouveau tribunal cambodgien ajoute une pierre à l'édifice.
Le passé, ne fût-ce que par mémoire sélective, ne se laisse pas oublier si facilement. Hier, les toutes premières accusations ont été portées contre un ancien responsable khmer par le tribunal spécial de la justice cambodgienne, créé avec le soutien des Nations unies, pour juger le régime de feu Pol Pot, sous lequel sont mortes, entre 1975 et 1979, près de deux millions de personnes au nom de l'idéal communiste et délirant d'une société agraire «pure».
L'homme, accusé de crimes contre l'humanité, s'appelle Kaing Khek Iev, alias Duch. Il fut responsable de la célèbre prison S21 de Phnom Penh, où les prisonniers auraient été torturés et tués par milliers. Le pénitencier abrite aujourd'hui un musée des horreurs et des sévices infligés aux détenus. Âgé de 65 ans, Duch est le plus jeune survivant de l'ancien gouvernement khmer rouge. Placé en détention depuis 1999, il est aussi le seul ancien cadre du régime à avoir été emprisonné par les autorités.
On aura compris que si Hun Sen, au pouvoir depuis 1985, avait pu n'en faire qu'à sa tête, le tribunal n'aurait jamais vu le jour. L'activisme des défenseurs des droits de la personne et la persévérance de l'ONU auront vaincu ses réticences. Neuf ans que l'ONU et le Cambodge tentaient de s'entendre sur la création de ces «chambres extraordinaires». Les derniers obstacles à la mise en marche du tribunal ont été surmontés fin juin. La cour sera bicéphale — son coprocureur est incidemment Robert Petit, un avocat québécois —, mais c'est pour autant la justice cambodgienne, réputée politiquement influençable, qui conservera le dernier mot dans la conduite des procès.
Ce qui laisse planer des doutes sur la valeur de l'exercice dans lequel s'engage un pays où, vu l'âge des bourreaux et des victimes, le souvenir s'estompe par ailleurs. La mise en accusation de Duch a été accueillie avec satisfaction par des survivants du génocide, qui soupçonnent en revanche que d'autres leaders, plus importants, pourront finalement échapper à la justice avant de mourir. Pol Pot est décédé en 1998; son commandant militaire, Ta Mok, l'année dernière. Restent des hommes comme le «frère numéro deux» Nuon Chea, l'ancien président Khieu Samphan et l'ex-ministre des Affaires étrangères, Ieng Sary, qui, à ce jour, vivent tous les trois librement au Cambodge.
Le droit pénal international est un work in progress qui a fait des pas de géant depuis le milieu des années 90 grâce aux tribunaux créés pour juger les crimes de guerre et de génocide commis au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Sierra Leone. Ce droit en formation progressera, ainsi que le martèle Louise Arbour, à la condition que son application sache demeurer à l'abri de considérations géopolitiques. En dépit de tous les gestes dilatoires faits par le premier ministre Hun Sen, le nouveau tribunal cambodgien ajoute une pierre à l'édifice.
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