Boris Eltsine et Vladimir Poutine: la fragilité de la Russie postsoviétique
Michel Roche - L'auteur est professeur de science politique à l'Université du Québec à Chicoutimi
25 avril 2007
Actualités internationales
Ces derniers temps, la presse occidentale a rapporté des images de manifestations à Moscou et à Saint-Pétersbourg qui dénonçaient le caractère de plus en plus factice de la démocratie russe. La chose la plus frappante n'est pas l'existence de telles expressions de mécontentement — à peine 2000 ou 3000 personnes sur une population de 142 millions d'habitants — mais plutôt la brutalité avec laquelle elles ont été réprimées par la police de Vladimir Poutine, et ce, en l'absence de toute provocation.
Par quoi se justifie pareille attitude alors que le taux de popularité du président Poutine se maintient à plus de 70 %, que les forces d'opposition sont très faibles, que la situation économique s'améliore et que le niveau de vie de la majorité est un peu moins mauvais qu'avant? Pourquoi frapper si fort un ennemi apparemment à l'agonie?
Le prédécesseur de Poutine, Boris Eltsine, décédé cette semaine, avait déjà entrepris un tournant autoritaire en 1993 en privant la population de toute possibilité d'influencer la politique du gouvernement. Rappelons qu'Eltsine a mis fin, au moyen d'une féroce répression armée, au parlementarisme instauré sous Gorbatchev et imposé une constitution qui accorde l'essentiel des pouvoirs à la présidence.
C'était l'époque de la thérapie de choc, où on a procédé à une privatisation sans contrôle de la plus grande partie de l'économie et qui a vu la production chuter de plus de 50 %. Il en a résulté un appauvrissement considérable de la majorité de la population et la prise en main des joyaux de l'économie russe par une oligarchie dont la richesse était et demeure toujours aussi immense qu'illégitime.
L'impopularité de ces transformations a fait craindre aux élites du pouvoir politique et financier des turbulences sociales qui auraient porté un coup fatal à la transition économique accomplie jusque-là. Il fallait donc remodeler le système politique de manière à ce que le pouvoir exécutif de l'État russe puisse maintenir le cap sans que l'assemblée législative ne soit en mesure de lui faire obstacle et prévoir les moyens nécessaires pour faire élire un président qui soit fidèle au nouvel ordre social postsoviétique. L'appui inconditionnel des dirigeants des pays occidentaux à cette démarche explique en grande partie le concert d'éloges qui a suivi l'annonce du décès de Boris Eltsine.
L'héritage de Boris Eltsine
En accédant au poste de président, Vladimir Poutine héritait de ce système politique qui lui accordait l'essentiel des pouvoirs. Pourtant, cela ne semble pas avoir suffi. Il s'est employé minutieusement à imposer un plus grand contrôle de l'État sur la presse électronique et écrite: des réseaux de télévision ont été fermés ou achetés par l'État. D'après Reporters sans frontières, la Russie se situerait aujourd'hui au 140e rang (sur 160 pays) en matière de liberté de la presse. Le pays occupe le premier rang mondial pour le nombre de poursuites contre les médias et les journalistes. Si les citoyens russes n'éprouvent aucun problème pour connaître le nombre de morts et de blessés et les échecs subis par l'armée américaine en Irak, ils ne savent presque rien de ce qui se passe en Tchétchénie.
En 2003 a été adoptée une loi qui restreint fortement la liberté de manifestation en imposant toutes sortes d'obstacles à la planification de rassemblements dans l'espace public au nom de la sécurité des participants ou de la protection du patrimoine et des édifices publics. Plus récemment, Poutine a signé une loi qui ajoute de nouvelles restrictions aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. Certaines ont déjà pris la décision de quitter la Russie.
Poutine a également procédé au renforcement du pouvoir central de la fédération. Il a aboli l'élection au suffrage universel direct des gouverneurs des 89 régions et républiques. Ces derniers sont désormais désignés par le président, avec approbation par les assemblées législatives. Si le choix du président est rejeté trois fois, il peut dissoudre l'assemblée législative concernée et nommer un gouverneur qui assurera l'intérim. De cette manière, la domination du président sur les assemblées législatives est totale. C'est en vertu de cette «réforme» que Poutine a choisi Ramzan Kadyrov, 30 ans, pour présider la Tchétchénie, un individu considéré par plusieurs organisations internationales comme un tortionnaire et un psychopathe.
En définitive, Poutine cherche surtout à empêcher l'émergence d'une société civile forte et le développement d'une opposition digne de ce nom. A priori, il peut apparaître surprenant qu'un chef d'État aussi populaire et aussi puissant que Poutine cherche à étouffer dans l'oeuf toute activité oppositionnelle. Mais quand on analyse la situation de plus près, on comprend plus aisément la politique préventive des détenteurs du pouvoir exécutif.
D'abord, le nombre d'ennemis potentiels de l'ordre nouveau demeure encore très élevé. Les sondages démontrent que seulement le tiers des répondants soutient la poursuite des réformes vers l'économie de marché. Les résultats des enquêtes d'opinion convergent parfaitement sur le rejet massif de la privatisation et l'impopularité des «nouveaux riches» et des politiques néolibérales.
Seul Poutine est épargné puisqu'il contrôle les médias et confie à d'autres le soin de mettre en branle des politiques économiques et sociales impopulaires tout en se donnant le beau rôle de protecteur des intérêts de l'État et du peuple contre les oligarques, les premiers ministres et les prétendus terroristes. Mais l'élite au pouvoir ne peut certes pas compter sur un seul individu — Poutine — pour assurer sa pérennité.
Régime fragilisé: société outrée
Le risque de contestation sociale est bien présent. Les écarts de revenus se sont nettement accrus. L'espérance de vie des hommes n'atteint toujours pas les 59 ans. La population décroît de plus de 700 000 personnes par année. Le sida affectera bientôt plus d'un million de Russes.
En dépit de la croissance remarquable des dernières années, l'économie demeure extrêmement fragile. Des investissements gigantesques seront bientôt nécessaires pour renouveler les équipements, de plus en plus obsolètes. La proportion des technologies avancées utilisées dans la production représente moins de 1 % du total alors que le seuil critique pour accuser un retard technologique se situe à 15 %. La part du PIB consacrée à la science et à la recherche scientifique n'est que de 0,4 % alors qu'elle devrait atteindre les 2 % pour éviter la destruction du potentiel scientifique.
Qui plus est, la croissance économique des dernières années suscite dans la population des attentes que le régime ne peut satisfaire, ayant déjà fort à faire avec celles des milieux d'affaires. Autant il est vrai que la dépression économique a forcé les Russes à se replier sur des stratégies de survie individuelle, autant l'accroissement relatif du revenu risque de libérer du temps pour l'organisation syndicale et politique. Les maîtres du Kremlin ont d'ailleurs observé avec inquiétude ce qui s'est passé chez certains pays voisins, notamment les mouvements de masse qui ont mené au renversement de Chevardnadze en Géorgie en 2003 et ceux qui ont conduit à l'annulation des résultats (falsifiés) du deuxième tour de l'élection présidentielle ukrainienne à la fin de 2004.
En somme, Poutine agit de la même manière que Boris Eltsine: conscient de l'impopularité des changements accomplis jusqu'à maintenant et des politiques qu'il veut mettre en avant, il appréhende le développement d'une opposition qu'il prive a priori des outils nécessaires à son épanouissement. Tant que la majorité des Russes aura l'impression de ne tirer aucun bénéfice du régime actuel, ce qui a été accompli jusqu'à présent sera menacé. Dans un tel contexte, la démocratie offrirait à la population des moyens d'exprimer sa colère et de la traduire en termes politiques.
C'est pourquoi, en digne successeur de Boris Eltsine, Vladimir Poutine s'efforce de maintenir l'intégrité du principal instrument de la transition: le pouvoir exécutif de l'État fédéral russe. Il doit d'autant plus consolider ce régime que les élections législatives de décembre prochain mais surtout l'élection présidentielle de 2008 — Poutine ne pourra pas se représenter s'il respecte la Constitution — pourraient devenir le signal d'un mouvement de contestation.
Le durcissement du régime n'est donc que l'expression de sa grande fragilité. Autant l'absence de légitimité de la bureaucratie soviétique conditionnait l'existence d'un régime dictatorial, autant l'impopularité des nouvelles classes dominantes de la Russie actuelle encourage l'autoritarisme.
Par quoi se justifie pareille attitude alors que le taux de popularité du président Poutine se maintient à plus de 70 %, que les forces d'opposition sont très faibles, que la situation économique s'améliore et que le niveau de vie de la majorité est un peu moins mauvais qu'avant? Pourquoi frapper si fort un ennemi apparemment à l'agonie?
Le prédécesseur de Poutine, Boris Eltsine, décédé cette semaine, avait déjà entrepris un tournant autoritaire en 1993 en privant la population de toute possibilité d'influencer la politique du gouvernement. Rappelons qu'Eltsine a mis fin, au moyen d'une féroce répression armée, au parlementarisme instauré sous Gorbatchev et imposé une constitution qui accorde l'essentiel des pouvoirs à la présidence.
C'était l'époque de la thérapie de choc, où on a procédé à une privatisation sans contrôle de la plus grande partie de l'économie et qui a vu la production chuter de plus de 50 %. Il en a résulté un appauvrissement considérable de la majorité de la population et la prise en main des joyaux de l'économie russe par une oligarchie dont la richesse était et demeure toujours aussi immense qu'illégitime.
L'impopularité de ces transformations a fait craindre aux élites du pouvoir politique et financier des turbulences sociales qui auraient porté un coup fatal à la transition économique accomplie jusque-là. Il fallait donc remodeler le système politique de manière à ce que le pouvoir exécutif de l'État russe puisse maintenir le cap sans que l'assemblée législative ne soit en mesure de lui faire obstacle et prévoir les moyens nécessaires pour faire élire un président qui soit fidèle au nouvel ordre social postsoviétique. L'appui inconditionnel des dirigeants des pays occidentaux à cette démarche explique en grande partie le concert d'éloges qui a suivi l'annonce du décès de Boris Eltsine.
L'héritage de Boris Eltsine
En accédant au poste de président, Vladimir Poutine héritait de ce système politique qui lui accordait l'essentiel des pouvoirs. Pourtant, cela ne semble pas avoir suffi. Il s'est employé minutieusement à imposer un plus grand contrôle de l'État sur la presse électronique et écrite: des réseaux de télévision ont été fermés ou achetés par l'État. D'après Reporters sans frontières, la Russie se situerait aujourd'hui au 140e rang (sur 160 pays) en matière de liberté de la presse. Le pays occupe le premier rang mondial pour le nombre de poursuites contre les médias et les journalistes. Si les citoyens russes n'éprouvent aucun problème pour connaître le nombre de morts et de blessés et les échecs subis par l'armée américaine en Irak, ils ne savent presque rien de ce qui se passe en Tchétchénie.
En 2003 a été adoptée une loi qui restreint fortement la liberté de manifestation en imposant toutes sortes d'obstacles à la planification de rassemblements dans l'espace public au nom de la sécurité des participants ou de la protection du patrimoine et des édifices publics. Plus récemment, Poutine a signé une loi qui ajoute de nouvelles restrictions aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. Certaines ont déjà pris la décision de quitter la Russie.
Poutine a également procédé au renforcement du pouvoir central de la fédération. Il a aboli l'élection au suffrage universel direct des gouverneurs des 89 régions et républiques. Ces derniers sont désormais désignés par le président, avec approbation par les assemblées législatives. Si le choix du président est rejeté trois fois, il peut dissoudre l'assemblée législative concernée et nommer un gouverneur qui assurera l'intérim. De cette manière, la domination du président sur les assemblées législatives est totale. C'est en vertu de cette «réforme» que Poutine a choisi Ramzan Kadyrov, 30 ans, pour présider la Tchétchénie, un individu considéré par plusieurs organisations internationales comme un tortionnaire et un psychopathe.
En définitive, Poutine cherche surtout à empêcher l'émergence d'une société civile forte et le développement d'une opposition digne de ce nom. A priori, il peut apparaître surprenant qu'un chef d'État aussi populaire et aussi puissant que Poutine cherche à étouffer dans l'oeuf toute activité oppositionnelle. Mais quand on analyse la situation de plus près, on comprend plus aisément la politique préventive des détenteurs du pouvoir exécutif.
D'abord, le nombre d'ennemis potentiels de l'ordre nouveau demeure encore très élevé. Les sondages démontrent que seulement le tiers des répondants soutient la poursuite des réformes vers l'économie de marché. Les résultats des enquêtes d'opinion convergent parfaitement sur le rejet massif de la privatisation et l'impopularité des «nouveaux riches» et des politiques néolibérales.
Seul Poutine est épargné puisqu'il contrôle les médias et confie à d'autres le soin de mettre en branle des politiques économiques et sociales impopulaires tout en se donnant le beau rôle de protecteur des intérêts de l'État et du peuple contre les oligarques, les premiers ministres et les prétendus terroristes. Mais l'élite au pouvoir ne peut certes pas compter sur un seul individu — Poutine — pour assurer sa pérennité.
Régime fragilisé: société outrée
Le risque de contestation sociale est bien présent. Les écarts de revenus se sont nettement accrus. L'espérance de vie des hommes n'atteint toujours pas les 59 ans. La population décroît de plus de 700 000 personnes par année. Le sida affectera bientôt plus d'un million de Russes.
En dépit de la croissance remarquable des dernières années, l'économie demeure extrêmement fragile. Des investissements gigantesques seront bientôt nécessaires pour renouveler les équipements, de plus en plus obsolètes. La proportion des technologies avancées utilisées dans la production représente moins de 1 % du total alors que le seuil critique pour accuser un retard technologique se situe à 15 %. La part du PIB consacrée à la science et à la recherche scientifique n'est que de 0,4 % alors qu'elle devrait atteindre les 2 % pour éviter la destruction du potentiel scientifique.
Qui plus est, la croissance économique des dernières années suscite dans la population des attentes que le régime ne peut satisfaire, ayant déjà fort à faire avec celles des milieux d'affaires. Autant il est vrai que la dépression économique a forcé les Russes à se replier sur des stratégies de survie individuelle, autant l'accroissement relatif du revenu risque de libérer du temps pour l'organisation syndicale et politique. Les maîtres du Kremlin ont d'ailleurs observé avec inquiétude ce qui s'est passé chez certains pays voisins, notamment les mouvements de masse qui ont mené au renversement de Chevardnadze en Géorgie en 2003 et ceux qui ont conduit à l'annulation des résultats (falsifiés) du deuxième tour de l'élection présidentielle ukrainienne à la fin de 2004.
En somme, Poutine agit de la même manière que Boris Eltsine: conscient de l'impopularité des changements accomplis jusqu'à maintenant et des politiques qu'il veut mettre en avant, il appréhende le développement d'une opposition qu'il prive a priori des outils nécessaires à son épanouissement. Tant que la majorité des Russes aura l'impression de ne tirer aucun bénéfice du régime actuel, ce qui a été accompli jusqu'à présent sera menacé. Dans un tel contexte, la démocratie offrirait à la population des moyens d'exprimer sa colère et de la traduire en termes politiques.
C'est pourquoi, en digne successeur de Boris Eltsine, Vladimir Poutine s'efforce de maintenir l'intégrité du principal instrument de la transition: le pouvoir exécutif de l'État fédéral russe. Il doit d'autant plus consolider ce régime que les élections législatives de décembre prochain mais surtout l'élection présidentielle de 2008 — Poutine ne pourra pas se représenter s'il respecte la Constitution — pourraient devenir le signal d'un mouvement de contestation.
Le durcissement du régime n'est donc que l'expression de sa grande fragilité. Autant l'absence de légitimité de la bureaucratie soviétique conditionnait l'existence d'un régime dictatorial, autant l'impopularité des nouvelles classes dominantes de la Russie actuelle encourage l'autoritarisme.
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