Libre-Opinion: Et si j'avais vu l'Irak agoniser...
Xavier Gravend-Tirole - Étudiant au doctorat aux Universités de Montréal et de Lausanne
2 avril 2007
Actualités internationales
Septembre 1999. Je suis dans un hôtel du centre-ville d'Amman, en Jordanie. Juste à côté d'une mosquée où le muezzin appelle les fidèles à la prière dès 5-6h le matin — ne me demandez pas de me souvenir de l'heure, il était trop tôt... L'hôtel miteux où j'ai élu domicile est un repère d'Irakiens en transit. Ils retourneront dans leur pays bientôt. Ils cherchent à travailler, à ramener du boire et du manger pour la table familiale.
Oui, en Irak, l'embargo américain fait mal... Durant les années 1990, des centaines de milliers d'enfants meurent de faim chaque année dans ce pays. Bien sûr, on peut aussi accuser le despote Saddam Hussein d'avoir pillé le pays, régné en infâme potentat et décimé des villages kurdes entiers... Reste que les Irakiens sont surtout affamés parce qu'ils manquent de vivres que les Américains bloquent.
J'aimerais bien me rendre dans ce pays, à l'instar de quelques backpackers qui ont osé braver l'embargo. Mais j'y renonce. Les risques sont assez élevés. Et mes colocataires irakiens ici me conseillent plutôt de jouer au backgammon avec eux.
Septembre 2001. Deux avions se fracassent contre le ventre des tours jumelles à Manhattan. Stupeur. Je suis à Montréal rue Sainte-Catherine, sous les écrans qui reproduisent à la chaîne cette folie humaine. Comme tout le monde, ahuri devant ces images hollywoodiennes, j'en perds mon anglais. On accuse Ben Laden et son groupe, al-Qaïda, basé en Afghanistan. Puis on se tourne vers Saddam Hussein et l'Irak. Eux aussi sont coupables, clame-t-on dans les cercles du pouvoir à Washington. Londres emboîte le pas. Je n'ai pas compris: quel est le rapport entre cet acte terroriste et l'Irak?
Protestation?
Mars 2003. Je suis un étudiant heureux à Paris. Dominique de Villepin avait le vent dans les voiles, grand orateur de la liberté et la prudence, pensait-on. Il avait su donner une image d'une France forte, qui pouvait dire non à Bush, Cheney, Powell... Avec un ami, on s'était dit qu'on irait devant l'ambassade américaine si le gouvernement Bush décidait d'attaquer l'Irak, faisant fi de l'ONU et des logiques.
Le 20 mars, à 3h34 du matin, Cédric m'appelle: «Ça y est, ils envahissent l'Irak. Je viens te chercher.» Et nous voilà partis à la place de la Concorde, vers l'ambassade des États-Unis. On voulait rejoindre d'éventuels manifestants contre cette invasion injustifiée et immorale. Personne. Paris dort pendant que les bombes tombent à plusieurs milliers de kilomètres. Et nous sommes là, comme des cons, à nous balader vers les Champs-Élysées, avec les oiseaux.
Mars 2005. Je poursuis mes études à Harvard. Oui oui, la meilleure université du monde — enfin dit-on. Depuis six mois, mon émerveillement pour ce bouillonnement des connaissances n'a pas faibli. Des conférences passionnantes, des guest-speakers hallucinants, des étudiants brillants. C'est comme être dans un microcosme planté au coeur de la vie américaine, sans y être vraiment. Une bulle de cristal dans laquelle on se plaît à prédire l'avenir du monde, mais où l'on ne s'explique pas encore comment John Kerry a pu être battu aux élections de novembre dernier. Une bulle, vous dis-je. Une belle bulle.
Une amie me transfère un message annonçant trois die-in pour manifester contre l'invasion de l'Irak. Pendant que tous feront les morts, quelqu'un lira plus ou moins 4000 noms de personnes mortes là-bas, civils, soldats, quidam. Génial! Enfin, je pourrai dire à qui veut l'entendre que les Américains ne sont pas tous comme Bush, même si ce dernier a quand même gagné une seconde fois les élections. Je transfère le message à plus de 50 personnes, amis, connaissances, professeurs, ici sur le campus. On se connaît vite, par ici.
Le 17 mars, je reçois un message précisant les détails de la manifestation du lendemain. Vingt minutes pour manifester son désaccord avec le gouvernement actuel, ce n'est pas trop demander...
J'arrive à 11h52. Personne n'est là. J'aurais dû venir plus tôt, c'est vrai. Ça me paraît invraisemblable de ne voir personne. Ils doivent se cacher, et vont arriver en courant dans quelques minutes, c'est ça. Je me réjouis déjà de l'ampleur de l'événement. Ça va être awesome, stupendous, flabergasting! Je ne savais pas que je m'illusionnais.
Mike arrive finalement, avec deux, trois amis. Et tous ceux à qui j'ai envoyé l'invitation? Et la fille qui m'a transféré l'info? Et les étudiants? Ils marchent, ils courent, ils sont là, mais pas pour l'événement. Ils passent. C'est vendredi midi. Ils ont sûrement autre chose à faire. Mais quoi?
J'hallucine. Mike me demande si je viens pour le die-in. Oui, bien sûr. «Alors tu peux t'allonger là, avec les autres.» Ils sont trois, quatre. Nous serons une dizaine en tout, à faire les morts. Je prends une position tordue. Comme mon cerveau. De quelle mort s'agit-il? J'ai la mort dans l'âme.
Un autre groupe est aussi présent, avec des feuillets qui insistent: Support our troops. Ils ont même le culot de nous fourrer leur torchon dans le manteau, pendant qu'on doit rester immobile.
Et Mike qui lit les noms. Non, c'est incroyable. Personne n'écoute. Ce pays s'engouffre dans une guerre sans fond depuis deux ans, nous sommes au coeur d'une université où l'intelligentsia devrait avoir des mains et non pas seulement faire claquer ses synapses, et voilà-ti pas que l'anesthésie politique des étudiants se révèle au soleil du mois de mars.
Pourquoi sommes-nous si peu nombreux? Je ne suis même pas Américain! Est-ce trop difficile de prendre 20 minutes de son temps à s'étendre par terre, en plein milieu du campus, pour dire que oui, la guerre doit prendre fin...?
Silence dans la démocratie
À Boston dimanche 20, nous sommes 2000 personnes il paraît: 2000 dans une métropole de trois millions d'habitants, c'est peu. C'est ridicule. Ça rime à quoi la démocratie si la société civile ne fait pas entendre sa voix?
Ou alors les mensonges de Washington fonctionneraient-ils? En allant retrouver des amis américains dont la générosité avec moi fut exceptionnelle jadis, j'entends le bon catholique de papa, avocat diplômé de Colombia University s'il vous plaît, déclarer à table qu'il trouve Dick Cheney extrêmement intelligent et que les campagnes de discrédit à son égard sont sans fondement. Je suis estomaqué. Mon frère, qui travaille pour une coalition d'ONG pour les droits de la personne qui font du lobby à Washington, l'est encore plus. Nous sommes à table, c'est la crise diplomatique, que faire devant un tel aveuglement?
Mars 2007. Je suis à la bibliothèque de l'Université de Montréal. Je continue d'étudier. Pour comprendre, afin d'agir intelligemment. Quatre ans que cette guerre dure toujours, et ce n'est pas la fin. Où est l'engagement civil? Où sont les voix qui crient pour un monde meilleur?
Ah! Barbara... Quelle connerie la guerre, oui. Combien de centaines de milliards de dollars sont investis dans la destruction de l'autre? Des milliers d'hôpitaux, d'écoles et de garde-manger ne verront jamais le jour à cause du coût exorbitant des missiles, des tanks et des avions de chasse. C'est indécent. Du pétrole, des complexes militaro-industriels, du profit, et plus d'un milliard de gens qui ne mangent pas à leur faim chaque jour. Comment peut-on accepter cette absurdité? Quand les campus américains — où l'intelligence devrait sauver la mise — ne sont même plus désireux de contester, qu'est-ce à dire pour l'avenir?
Oui, en Irak, l'embargo américain fait mal... Durant les années 1990, des centaines de milliers d'enfants meurent de faim chaque année dans ce pays. Bien sûr, on peut aussi accuser le despote Saddam Hussein d'avoir pillé le pays, régné en infâme potentat et décimé des villages kurdes entiers... Reste que les Irakiens sont surtout affamés parce qu'ils manquent de vivres que les Américains bloquent.
J'aimerais bien me rendre dans ce pays, à l'instar de quelques backpackers qui ont osé braver l'embargo. Mais j'y renonce. Les risques sont assez élevés. Et mes colocataires irakiens ici me conseillent plutôt de jouer au backgammon avec eux.
Septembre 2001. Deux avions se fracassent contre le ventre des tours jumelles à Manhattan. Stupeur. Je suis à Montréal rue Sainte-Catherine, sous les écrans qui reproduisent à la chaîne cette folie humaine. Comme tout le monde, ahuri devant ces images hollywoodiennes, j'en perds mon anglais. On accuse Ben Laden et son groupe, al-Qaïda, basé en Afghanistan. Puis on se tourne vers Saddam Hussein et l'Irak. Eux aussi sont coupables, clame-t-on dans les cercles du pouvoir à Washington. Londres emboîte le pas. Je n'ai pas compris: quel est le rapport entre cet acte terroriste et l'Irak?
Protestation?
Mars 2003. Je suis un étudiant heureux à Paris. Dominique de Villepin avait le vent dans les voiles, grand orateur de la liberté et la prudence, pensait-on. Il avait su donner une image d'une France forte, qui pouvait dire non à Bush, Cheney, Powell... Avec un ami, on s'était dit qu'on irait devant l'ambassade américaine si le gouvernement Bush décidait d'attaquer l'Irak, faisant fi de l'ONU et des logiques.
Le 20 mars, à 3h34 du matin, Cédric m'appelle: «Ça y est, ils envahissent l'Irak. Je viens te chercher.» Et nous voilà partis à la place de la Concorde, vers l'ambassade des États-Unis. On voulait rejoindre d'éventuels manifestants contre cette invasion injustifiée et immorale. Personne. Paris dort pendant que les bombes tombent à plusieurs milliers de kilomètres. Et nous sommes là, comme des cons, à nous balader vers les Champs-Élysées, avec les oiseaux.
Mars 2005. Je poursuis mes études à Harvard. Oui oui, la meilleure université du monde — enfin dit-on. Depuis six mois, mon émerveillement pour ce bouillonnement des connaissances n'a pas faibli. Des conférences passionnantes, des guest-speakers hallucinants, des étudiants brillants. C'est comme être dans un microcosme planté au coeur de la vie américaine, sans y être vraiment. Une bulle de cristal dans laquelle on se plaît à prédire l'avenir du monde, mais où l'on ne s'explique pas encore comment John Kerry a pu être battu aux élections de novembre dernier. Une bulle, vous dis-je. Une belle bulle.
Une amie me transfère un message annonçant trois die-in pour manifester contre l'invasion de l'Irak. Pendant que tous feront les morts, quelqu'un lira plus ou moins 4000 noms de personnes mortes là-bas, civils, soldats, quidam. Génial! Enfin, je pourrai dire à qui veut l'entendre que les Américains ne sont pas tous comme Bush, même si ce dernier a quand même gagné une seconde fois les élections. Je transfère le message à plus de 50 personnes, amis, connaissances, professeurs, ici sur le campus. On se connaît vite, par ici.
Le 17 mars, je reçois un message précisant les détails de la manifestation du lendemain. Vingt minutes pour manifester son désaccord avec le gouvernement actuel, ce n'est pas trop demander...
J'arrive à 11h52. Personne n'est là. J'aurais dû venir plus tôt, c'est vrai. Ça me paraît invraisemblable de ne voir personne. Ils doivent se cacher, et vont arriver en courant dans quelques minutes, c'est ça. Je me réjouis déjà de l'ampleur de l'événement. Ça va être awesome, stupendous, flabergasting! Je ne savais pas que je m'illusionnais.
Mike arrive finalement, avec deux, trois amis. Et tous ceux à qui j'ai envoyé l'invitation? Et la fille qui m'a transféré l'info? Et les étudiants? Ils marchent, ils courent, ils sont là, mais pas pour l'événement. Ils passent. C'est vendredi midi. Ils ont sûrement autre chose à faire. Mais quoi?
J'hallucine. Mike me demande si je viens pour le die-in. Oui, bien sûr. «Alors tu peux t'allonger là, avec les autres.» Ils sont trois, quatre. Nous serons une dizaine en tout, à faire les morts. Je prends une position tordue. Comme mon cerveau. De quelle mort s'agit-il? J'ai la mort dans l'âme.
Un autre groupe est aussi présent, avec des feuillets qui insistent: Support our troops. Ils ont même le culot de nous fourrer leur torchon dans le manteau, pendant qu'on doit rester immobile.
Et Mike qui lit les noms. Non, c'est incroyable. Personne n'écoute. Ce pays s'engouffre dans une guerre sans fond depuis deux ans, nous sommes au coeur d'une université où l'intelligentsia devrait avoir des mains et non pas seulement faire claquer ses synapses, et voilà-ti pas que l'anesthésie politique des étudiants se révèle au soleil du mois de mars.
Pourquoi sommes-nous si peu nombreux? Je ne suis même pas Américain! Est-ce trop difficile de prendre 20 minutes de son temps à s'étendre par terre, en plein milieu du campus, pour dire que oui, la guerre doit prendre fin...?
Silence dans la démocratie
À Boston dimanche 20, nous sommes 2000 personnes il paraît: 2000 dans une métropole de trois millions d'habitants, c'est peu. C'est ridicule. Ça rime à quoi la démocratie si la société civile ne fait pas entendre sa voix?
Ou alors les mensonges de Washington fonctionneraient-ils? En allant retrouver des amis américains dont la générosité avec moi fut exceptionnelle jadis, j'entends le bon catholique de papa, avocat diplômé de Colombia University s'il vous plaît, déclarer à table qu'il trouve Dick Cheney extrêmement intelligent et que les campagnes de discrédit à son égard sont sans fondement. Je suis estomaqué. Mon frère, qui travaille pour une coalition d'ONG pour les droits de la personne qui font du lobby à Washington, l'est encore plus. Nous sommes à table, c'est la crise diplomatique, que faire devant un tel aveuglement?
Mars 2007. Je suis à la bibliothèque de l'Université de Montréal. Je continue d'étudier. Pour comprendre, afin d'agir intelligemment. Quatre ans que cette guerre dure toujours, et ce n'est pas la fin. Où est l'engagement civil? Où sont les voix qui crient pour un monde meilleur?
Ah! Barbara... Quelle connerie la guerre, oui. Combien de centaines de milliards de dollars sont investis dans la destruction de l'autre? Des milliers d'hôpitaux, d'écoles et de garde-manger ne verront jamais le jour à cause du coût exorbitant des missiles, des tanks et des avions de chasse. C'est indécent. Du pétrole, des complexes militaro-industriels, du profit, et plus d'un milliard de gens qui ne mangent pas à leur faim chaque jour. Comment peut-on accepter cette absurdité? Quand les campus américains — où l'intelligence devrait sauver la mise — ne sont même plus désireux de contester, qu'est-ce à dire pour l'avenir?
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