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«Poutinemania» en Russie

La cote de popularité du président traduit le niveau d'illusion de la masse

Deux ans de pouvoir n'ont en rien érodé la cote de popularité de Vladimir Poutine, bien au contraire. Mais qu'on ne s'y trompe pas: cet enthousiasme, qui prend la forme d'une véritable «poutinemania» en Russie, deux ans après son arrivée au pouvoir, le 7 mai 2000, reflète moins une adhésion politique qu'une envie de chérir un chef, explique notre nouvelle collaboratrice, Emmanuelle Morau, journaliste et correspondante pour plusieurs médias européens à Moscou.

Moscou — Il s'appelle Nikolaï Yegorov. Retraité de Tcheliabinsk, une ville de l'Oural, il aime jardiner et inventer de nouvelles sortes de légumes. Sa dernière production est une tomate si belle, si rouge, si bonne qu'il a voulu la baptiser la «Vladimir Poutine». Après maintes tentatives auprès des autorités locales, la demande du retraité a été refusée au simple prétexte que «l'autorité de l'État serait discréditée si des tomates portaient le nom de son chef».


L'histoire, rapportée à la une d'un grand quotidien de Russie, photo des tomates à l'appui, ne dit pas si M. Yegorov fait partie des 79 % de Russes qui accordent leur confiance au président élu en mars 2000. Cette cote de popularité, calculée mensuellement par le Centre russe d'étude de l'opinion publique (VTsIOM), est la deuxième plus élevée du mandat de Vladimir Poutine, qui avait obtenu, au mois de novembre 2001, un taux de satisfaction de 80 %.


En revanche, on sait que M. Yegorov appartient à cette catégorie de personnes âgées qui entretiennent une certaine nostalgie de l'époque soviétique, notamment celle du règne de Leonid Brejnev, considérée comme une période de stabilité bienfaisante. Pour cette frange de la population, Vladimir Poutine incarne la promesse d'une grandeur disparue avec l'URSS. «La masse populaire et traditionaliste considère comme naturel le culte porté à celui qui dirige la nation. C'est pour elle que Vladimir Poutine restaure l'hymne soviétique et porte un toast à Staline à chaque fête de la victoire, le 9 mai 1945», explique Igor Iakovienko, sociologue de renom.


Ces symboles, accueillis avec froideur sur les continents européen et américain, expriment une facette de l'âme russe qu'il ne faut pas réduire à une nostalgie politique: les Russes révèrent leur chef comme un dieu, de Nicolas II à Vladimir Poutine. Il suffit pour s'en convaincre d'aller flâner au rayon des biographies de la plus grande librairie de Moscou: pas moins de six ouvrages sont consacrés à l'actuel président. Sans compter les Souvenirs d'un futur président, écrits par l'ancienne institutrice de Vladimir Poutine, ni le manuel pour jeunes débutants intitulé Apprenons le judo avec Vladimir Poutine.





Redressement moral


Alors que Boris Eltsine entretenait une image de moujik, aimant boire et faire des plaisanteries, Vladimir Poutine est servi par sa jeunesse, son goût pour le sport, sa connaissance des langues étrangères. Les deux hommes représentent les facettes d'un même peuple, aussi friand de la simplicité de Boris Eltsine qu'impressionné par la distance de Vladimir Poutine. Car l'homme est froid, discret jusqu'à l'obsession, impénétrable.


Rien ne filtre de sa vie privée, aucun magazine populaire ne le suit sur son lieu de vacances. On connaît seulement l'heure à laquelle il arrive ou repart du Kremlin puisque la circulation, au passage du convoi présidentiel, reste bloquée 20 minutes avant et 20 minutes après. Les journaux télévisés du soir consacrent au moins un reportage à l'activité quotidienne du président, aussi anecdotique soit-elle. Il faut montrer que le président travaille au mieux-être de son peuple.


«Le bilan de Vladimir Poutine reste mince pour l'instant», analyse Lev Gudkov, directeur du département des études politiques du VTsIOM. «Le peuple n'engrange pas encore les dividendes des réformes. La cote de popularité du président est un indice de l'attente des Russes, de tous les espoirs qu'ils placent en cet homme qui les dirige.» Ce maigre bilan nuance le portrait de ce président idéal. Tout comme son passé de dirigeant du KGB, qui transparaît dans l'opacité de sa personnalité. «Je compare souvent Vladimir Poutine à la boîte noire d'un avion, relate M. Iakovienko: on ne peut pas savoir ce qu'il pense sans qu'il agisse. En bon ancien agent des services secrets, il cache soigneusement ses intentions.»


Le passé de Vladimir Poutine reste un élément constant de la méfiance de l'observateur étranger: comment le peuple russe peut-il plébisciter un homme issu d'une institution, le KGB, qui a plongé le pays dans la terreur pendant si longtemps? «Le souvenir des répressions, des victimes, n'est pas à la mode, ironise Igor Iakovienko. On préfère oublier les temps difficiles, c'est une question de mentalité. Et les mentalités n'évolueront qu'avec le renouvellement des générations: j'appelle cela la thérapie des tombes.»


Aujourd'hui, il suffit d'allumer son téléviseur pour approcher de près ce phénomène d'occultation d'un passé douloureux. Après la chute de l'URSS, sous le mandat de Boris Eltsine, l'Amérique s'invitait sur les petits écrans de Moscou et d'ailleurs, déversant ses séries romantiques californiennes où la jeunesse dorée donnait la nouvelle direction à suivre: consommation, plaisir, loisirs. Désormais, de plus en plus de héros télévisés appartiennent au monde des services secrets, campent des personnages d'espion. La grille de lecture du monde se recentre autour du secret, de la sacralité du service rendu à la nation, de la force de l'engagement, autant de valeurs qui servent Vladimir Poutine dans son entreprise de redressement moral de la Russie.





Sur les pas de Lénine


Ce redressement moral, c'est la tâche principale — bien qu'inavouée — du rassemblement de jeunes Idiouchié Vmeste («Ceux qui marchent ensemble»). «Notre mouvement a été créé pour lutter contre la baisse de qualité de la nation et la perte de nos valeurs essentielles. Il faut que quelqu'un se charge de dire à la jeunesse ce qui est bien et ce qui est mal, lui inculque les valeurs de la famille pour bâtir un État plus fort», récite Vladimir Iakinienko, président-fondateur, âgé de 33 ans.


L'organisation est apparue sur le devant de la scène il y a deux ans, en même temps que le président Poutine s'installait au Kremlin: une «coïncidence» que Vladimir Iakinienko rejette d'un sourire malin. Des enquêtes ont établi que le mouvement entretenait des liens étroits avec l'administration présidentielle, une information qui n'a pas manqué de susciter des comparaisons avec les jeunesses hitlériennes ou les komsomols (jeunesses communistes). «Nous, au moins, nous n'envoyons pas la jeunesse mourir pour des idées», conteste Vladimir Iakinienko, anticommuniste farouche.


«Personnellement, je vois une filiation symbolique entre les deux Vladimir, Poutine et Lénine. Je ne crois pas que Vladimir Poutine se complaise dans ce culte autour de sa personne. Mais il n'empêche rien», confie Igor Iakovienko. Certains pourraient lui donner raison, notamment dans l'importance donnée par le président à sa ville natale, Saint-Pétersbourg. L'excursion touristique du moment dans la Venise du Nord s'intitule «Sur les pas de Poutine» (le même circuit avait été organisé dix ans après la mort de Lénine sous le nom de «Sur les pas de Lénine»).


«La cote de popularité du président traduit le niveau d'illusion de la masse, conclut Lev Gudkov. En effet, en réalité, Vladimir Poutine n'est pas une figure active, efficace ou autonome. Il sert de paravent amorphe à des luttes de pouvoir qui dépassent la population. Il ne faut pas oublier que la chute du totalitarisme n'engendre pas automatiquement une démocratie.»


Loin de ces considérations analytiques, le «produit Poutine» continue à bien marcher à deux ans de la prochaine élection présidentielle, prévue en mars 2004. Le grand magasin de souvenirs de la capitale, le Moskva, vient d'inaugurer un nouveau rayon entièrement consacré au président. Ici encore, les portraits rivalisent de taille et d'encadrement, et ils se vendent bien. Les entrepreneurs sont des clients particulièrement intéressés, soucieux qu'ils sont d'installer le maître du Kremlin dans leur bureau. Histoire d'afficher leur patriotisme, notamment auprès des visiteurs étrangers, à qui ils ne manqueront pas de donner l'heure de Moscou avec leur montre frappée à l'effigie du président.
 
 
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