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Bombe atomique ou politique ?

L'annonce de la Corée du Nord de procéder à un essai suscite un tollé

Menace réelle ou coup de bluff, la Corée du Nord a annoncé hier qu'elle allait procéder à un essai nucléaire à une date indéterminée «dans le futur», suscitant immédiatement un tollé dans le monde et la saisie dès aujourd'hui du Conseil de sécurité des Nations unies.

L'annonce coréenne a été faite hier par la voie d'un communiqué du ministère des Affaires étrangères diffusé par l'agence officielle KCNA, selon lequel ce geste est rendu nécessaire par «la menace d'une guerre nucléaire» supposément brandie par les États-Unis et par «les sanctions» imposées à la Corée du Nord par Washington. À l'issue d'une séance technique du Conseil de sécurité hier, l'ambassadeur américain aux Nations unies, John Bolton, a indiqué que cette instance se réunirait aujourd'hui pour discuter de la nouvelle crise coréenne. Il a dit avoir demandé au Conseil d'éviter une «réaction automatique» consistant à adopter une déclaration et propose plutôt la mise en oeuvre d'«un programme de diplomatie préventive cohérent et bien pensé».

Son homologue chinois, Wang Guangya, a pour sa part déclaré privilégier les «pourparlers à six» — Corée du Nord, Corée du Sud, Japon, Russie, Chine et États-Unis — engagés à Pékin en août 2003, et qui continuent de piétiner.

En conférence de presse, hier, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, s'est de son côté dit d'avis que les réactions des voisins de la Corée du Nord pourraient suffire à la convaincre de retourner à cette table de négociation qu'elle boude depuis l'automne dernier. «Les États-Unis continueront à oeuvrer avec leurs alliés et partenaires pour décourager un acte aussi irresponsable [qu'un essai nucléaire] et réagiront de manière appropriée», a déclaré le porte-parole à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, Frederik Jones. Son homologue du département d'État, Sean McCormack, a parlé d'une «menace inacceptable».

Le régime de Kim Jong-il a tout de même soufflé le chaud en même temps que le froid. Selon le communiqué diffusé hier par KCNA, la Corée du Nord ne prendra jamais l'initiative d'utiliser la bombe atomique la première et «interdira de façon stricte toute menace et tout transfert [de technologie] nucléaire». Selon d'autres extraits cités par l'agence chinoise Xinhua, le communiqué nord-coréen ajoute que le régime «fera de son mieux pour parvenir à la dénucléarisation de la péninsule».

Inquiétude et doute à Moscou

Le ministère des Affaires étrangères de Russie s'est dit inquiet dans un communiqué appelant le régime de Kim Jong-il a faire preuve de «retenue», et considère lui aussi que la solution à la crise réside dans la reprise des pourparlers à six dans la capitale chinoise.

Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait toutefois exprimé plus tôt dans la journée des doutes sur l'intention réelle des Nord-Coréens, faisant état de «rapports» selon lesquels Pyongyang aurait déjà dans le passé annoncé des tests nucléaires imminents, sans jamais donner suite.

Le nouveau premier ministre japonais, Shinzo Abe, a déclaré hier que Tokyo et le reste de la communauté internationale réagiraient vigoureusement si les Nord-Coréens procédaient effectivement à un essai nucléaire.

En Corée du Sud, les autorités ont renforcé les mesures d'alerte à l'issue d'une réunion des principaux responsables de la sécurité.

La Corée du Nord n'avait jamais annoncé aussi clairement auparavant son intention de procéder à un essai nucléaire. Julian Schofield, expert en défense et études stratégiques à l'université Concordia, juge «très possible» que la Corée du Nord donne suite à l'annonce faite hier, «si le régime calcule que les États-Unis, trop occupés en Irak, n'exerceront pas de représailles». Tout en faisant remarquer que l'aviation américaine dispose de milliers d'avions qui ne sont pas engagés sur le théâtre du Moyen-Orient, ce politologue pense qu'il pourrait n'y avoir aucune réaction militaire si la Corée du Nord effectue un effet nucléaire, comme ce fut le cas pour l'Inde et le Pakistan dans les années 90.

Depuis plusieurs semaines, des rumeurs circulaient sur un éventuel essai nucléaire nord-coréen, alors que les relations entre Pyongyang et ses voisins étaient au plus bas. Le 5 juillet, la Corée du Nord avait procédé aux tirs d'essai de six missiles de courte et moyenne portée en mer du Japon. Une semaine et demi plus tard, le Conseil de sécurité des Nations unies avait adopté une résolution exigeant la suspension de ces activités, résolution rejetée par Pyongyang.

Selon nombre d'analystes, l'annonce faite par le régime nord-coréen — tout comme d'autres gestes belliqueux faits dans le passé — a pour objet de persuader Washington d'ouvrir des discussions bilatérales et de mettre fin aux sanctions financières américaines imposées à la Corée du Nord.

Les observateurs et les services de renseignements occidentaux estiment généralement que la Corée du Nord, un pays très fermé, a produit au fil des ans suffisamment de matière fissile pour produire une petite quantité de bombes, une ou deux selon des responsables américains. Il lui faudrait cependant plusieurs années avant d'être en mesure de produire des bombes assez petites pour être placées sur des missiles.

Le programme nucléaire nord-coréen, tout comme le développement de missiles, inquiètent la communauté internationale depuis longtemps.

Déjà, en 1993, le régime de Kim il-Song, le père du dictateur actuel, avait procédé à un chantage nucléaire; il avait ainsi obtenu, l'année suivante, un ensemble de programmes d'aide — surtout sous la forme de livraisons de pétrole et d'une assistance à la construction d'une centrale nucléaire à eau légère — en échange de l'abandon de ses programmes d'armement non conventionnel.

En octobre 2002, placée devant des preuves qu'elle produisait du plutonium en violation de cet accord, la Corée du Nord a expulsé les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique présents sur son territoire, avant de se retirer, en janvier 2003, du Traité de non-prolifération nucléaire.

En juin de la même année, Pyongyang annonçait son intention de poursuivre ce programme afin de se doter d'une force de frappe nucléaire «dissuasive». Cette déclaration a été suivie en août 2003 par l'ouverture des pourparlers à six sur la question.

Un essai nucléaire nord-coréen porterait un coup dur à la lutte contre la prolifération de ce type d'armes dans le monde. Les experts sont cependant divisés sur la question de savoir s'il pourrait être le signal de départ d'une course aux armements en Extrême-Orient. La pression est certes forte pour que des pays de la rive orientale du Pacifique mettent en oeuvre des programmes d'armement nucléaire, mais l'éventualité d'un resserrement de leur alliance stratégique avec les États-Unis semblerait plus probable. Il n'empêche que le Japon, dont les nombreuses centrales nucléaires produisent beaucoup de matière fissile, pourrait être tenté de lancer un programme secret, estime Julian Schofield. Si la Chine en avait vent, Pékin pourrait accélérer sa production de missiles, ajoute-t-il.

***

D'après Agence France-Presse, Reuters et Associated Press
 
 
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