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La route verte de la liberté

Le piètre état des écosystèmes en Bolivie cause une foule de problèmes connexes, notamment au chapitre de la santé publique. Dans l’Oriente du pays, on tente ainsi d’enseigner aux paysans que la protection de l’environnement n’est pas une l
Photo : Agence France-Presse
Le piètre état des écosystèmes en Bolivie cause une foule de problèmes connexes, notamment au chapitre de la santé publique. Dans l’Oriente du pays, on tente ainsi d’enseigner aux paysans que la protection de l’environnement n’est pas une l
En gagnant les élections présidentielles de décembre dernier en Bolivie, Evo Morales a fait naître un immense espoir dans la population autochtone, l'une des plus pauvres du continent. Nos collaborateurs rentrent d'un séjour de trois mois au pays. Ils livrent aujourd'hui le dernier texte d'une série de six sur les enjeux et espoirs qui animent la population autochtone bolivienne.

Santa Cruz — Le soleil tape fort sur le village de Concepción, dans l'Oriente bolivien. Chaque moto qui foule la terre rougeâtre soulève une tempête de poussière. Temps sec qui donne soif. En hôte avisé, Victor Chacum offre un verre d'eau froide à ses invités. Si la politesse dicte d'accepter, le bon sens dit le contraire: boire un verre d'eau non traitée en Bolivie, c'est prendre le risque quasi assuré de choper un virus. La faute en revient à l'environnement malade et contagieux.

Entre les dépotoirs à ciel ouvert, les rivières jonchées de déchets et l'absence totale de contrôle de rejet des polluants par les véhicules, on s'étonnera peu d'apprendre que la Bolivie a des ennuis avec ses écosystèmes. La terre. L'air. Et surtout l'eau.

Près de 80 % des maladies déclarées au pays sont directement reliées à la consommation d'eau contaminée, dont la pollution source est presque invariablement causée par le contact avec des déchets (dont des eaux usées) non enfouis. En 2003, seul un Bolivien sur deux avait accès à l'eau potable en milieu rural, et un sur trois était desservi par un réseau d'égouts. Faute de mieux, il n'est pas rare de voir sur les routes du pays des familles puiser l'eau à même une mare croupissante et la boire directement. Les maladies gastro-intestinales constituent encore aujourd'hui la principale cause de mortalité infantile en Bolivie.

C'est le cas à San Ignacio de Moxo, dans l'est du pays. Dans ce village sans eau courante, le climat tropical provoque régulièrement des inondations. En apparence, l'eau abonde à la source. Sauf qu'elle est impropre à la consommation. L'eau potable, elle, se fait aussi rare et précieuse que dans le désert. Paradoxale, la situation minait dangereusement la santé des enfants. Difficile d'avoir un corps sain dans un milieu qui ne l'est pas.

Il a fallu l'arrivée d'un professeur conscientisé à cet enjeu pour que la population réalise l'ampleur des problèmes causés par l'eau. Sous l'impulsion de l'instituteur, on a tenté une expérience: bâtir sur le toit de la petite école de rang une minicentrale de traitement de l'eau. Rudimentaire, mais efficace. De gros barils ont été installés pour recueillir la manne venue du ciel. L'eau était ensuite versée dans de petites bouteilles de plastique transparentes exposées au soleil, de manière à permettre un traitement aux rayons ultraviolets. On a ensuite raffiné le processus à l'aide de plantes aux propriétés filtrantes.

Les résultats furent probants, traduits par une amélioration notable de la santé des jeunes et des adultes. Ceux-ci ont alors poussé l'idée plus loin en faisant pression sur les autorités pour obtenir l'installation d'une petite usine de traitement de l'eau. C'est maintenant chose faite. Si l'eau courante demeure une denrée rare à San Ignacio, l'eau potable est accessible à tous et en tout temps. «La population n'avait jamais pris conscience qu'une question environnementale — les cours d'eau souillés lors des inondations — pouvait avoir un impact si grand sur leur santé et leur développement social», observe le professeur et militant Juan Pablo Sanzetenea. C'est en ce sens une grande victoire.»

Véritable catalyseur d'énergie, ancien neveu adoptif du Che Guevarra — époque bolivienne —, M. Sanzetenea est maintenant responsable d'un programme d'éducation à l'environnement destiné aux futurs professeurs de l'Oriente bolivien. Ici, on aborde le sujet comme un facteur de changement social important. «L'idée n'est pas d'enseigner aux gens à ne pas jeter leur mégot de cigarette par terre pour garder un lieu propre, ou de limiter leur consommation de carburant pour éviter le réchauffement climatique, dit-il. On ne peut pas leur demander de se mobiliser contre la déforestation de l'Amazonie alors que des enfants meurent encore tout seuls chaque jour dans les rues. Il y a trop d'urgence, la priorité est souvent de survivre. À mon sens, l'éducation à l'environnement doit surtout être un éveil à la sensibilité, aux droits des enfants, à la santé... Un éveil au fait que plusieurs injustices sociales prennent racine dans la pauvreté, souvent intimement liée à un problème environnemental.»

L'initiative de ces cours — une première au pays — a germé à l'UQAM au milieu des années 90, dans le bureau de Lucie Sauvé, titulaire de la chaire de recherche du Canada en éducation relative à l'environnement. En quelque cinq ans, le projet Edamaz a permis la création d'un réseau de formateurs en environnement dans une série d'universités du bassin amazonien. En Bolivie, près d'une centaine d'enseignants ont été formés, de même que des élus locaux, des policiers et des militaires. Depuis, ceux-ci forment d'autres intervenants, qui poursuivent à leur tour la sensibilisation.

Nécessité

Les résultats ne sont pas partout spectaculaires. À la «sociedad basura» de Normandia (littéralement: la société des déchets), la formation-conscientisation qu'ont reçue les chefs du village ne sert qu'à limiter les dégâts. Normandia est le dernier arrêt du microbus avant le grand dépotoir à ciel ouvert où sont envoyés les déchets des entreprises et du million d'habitants de Santa Cruz, première ville en Bolivie. La communauté s'étend autour d'un quadrilatère qui ne compte pas plus de huit rues, et où respirer est un défi: il flotte partout une forte odeur de décomposition.

On rejoint le village en franchissant une passerelle bringuebalante fabriquée d'un ensemble de petits riens récupérés au dépotoir, à l'instar des matériaux — souillés — utilisés pour la construction de toutes les maisons. La débrouillardise des habitants ne parvient pas à cacher l'indigence dans laquelle ils vivent. Et pourtant, tout en souffrant d'un manque complet des services les plus élémentaires, le village compte sur un système de recyclage et de gestion des déchets assez développé pour que la propreté des rues frappe au premier coup d'oeil.

Les émanations du dépotoir rendent toujours les gens malades, explique Marcelo, l'un des chefs de Normandia, assis à l'ombre d'un grand arbre qui fait écran au soleil assassin. Mais il note que la situation du village serait prire encore si la population n'avait pas appris à gérer de la manière la plus sécuritaire possible ses propres déchets. Dans ces conditions extrêmes où la vie est une suite de jours à combattre la misère, le respect des règles de base d'entreposage des déchets est une question de survie. Une façon de ne pas empirer une situation déjà critique.

«Si on veut que les gens suivent, estime Juan Pablo Sanzetenea, il faut aussi qu'ils puissent y trouver leur compte et voir des résultats rapides qui leur seront bénéfiques.» À six heures d'autobus de Santa Cruz, au village de Concepción (sur le circuit des missions jésuites boliviennes), les objectifs d'un projet d'information et de communications mené par une ONG locale illustre les propos du professeur Sanzetenea.

Ici aussi les conditions de vie sont difficiles, malgré la beauté pure du paysage sauvage qui touche le Brésil. Pendant longtemps, les fermiers affamés ont braconné les essences nobles de la forêt voisine pour arrondir leurs fins de mois. Ils ne sont pas les seuls à le faire: la superficie boisée en Bolivie a chuté de 6 % en 15 ans. Pour contrer cette déforestation, l'ONG a élaboré un logiciel informatisé permettant de mettre au point un schéma d'exploitation précis assurant le renouvellement constant et complet de la ressource.

On a appris aux fermiers à effectuer le recensement des arbres, à calculer lesquels pouvaient être coupés. Puis, on leur a montré à naviguer sur Internet pour qu'ils puissent se tenir au courant des dernières techniques forestières et des cours du marché. Un studio de radio, simple (l'insonorisation est assurée par des boîtes d'oeufs) mais complet, permet la diffusion de l'information entre les communautés d'indiens chiquitanos.

«On fait des entrevues avec des techniciens forestiers, on parle des nouvelles techniques d'agriculture, des lois sur l'environnement, raconte Victor Chacum, ancien employé de la voirie reconverti en animateur de radio. Récemment, on a parlé de la culture du café équitable, parce que cela peut être assez payant. Quand on regarde le bilan de ce qu'on a fait depuis quatre ans, on s'aperçoit que nos revenus ont augmenté, et qu'on s'assure d'en avoir pendant des années. L'idée n'était pas bête... »

Le combat vert est loin d'être gagné dans un pays qui a de prime abord bien d'autres problèmes à régler. Mais les petits succès qui sont enregistrés à gauche et à droite encouragent ceux qui militent pour cette cause. «La protection de l'environnement, c'est la voie à suivre pour sortir la Bolivie de la pauvreté, lance Juan Pablo Sanzetenea en frappant la table avec sa paume. C'est le chemin de l'Amérique latine vers la liberté, vers un affranchissement de ses problèmes sociaux.»

Quelques pas de plus pour tenter de faire mentir ce graffiti qui disait, à Cochabamba, que «certains naissent avec de la chance», alors que «d'autres naissent en Bolivie».

Collaboration spéciale

***

Ce reportage a été réalisé avec le soutien financier de l'ACDI.
 
 
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