Les cicatrices de la guerre du gaz
Photo : Agence Reuters
«Nationalisé. Propriété des Boliviens», indique la banderole accrochée devant l’usine de Repsol. Le président Evo Morales a annoncé le 1er mai la renationalisation des hydrocarbures. «Nous avons besoin de partenaires, mais pas de patrons», a-
En gagnant les élections présidentielles de décembre dernier en Bolivie, Evo Morales a fait naître un immense espoir dans la population autochtone, l'une des plus pauvres du continent. Nos collaborateurs rentrent d'un séjour de trois mois dans ce pays. - Troisième texte d'une série de six
Santa Cruz — Elle est explosive, la «guerre du gaz» en Bolivie. À deux reprises déjà, cette bombe à retardement a sauté entre les mains d'un président. Exit Sánchez de Lozada et Carlos Mesa. Le peuple bolivien a la mèche courte sur la question de la nationalisation des hydrocarbures. C'est peut-être pour cette raison qu'à l'heure de remplir sa première promesse électorale, Evo Morales s'est présenté devant les journalistes... un casque sur la tête.
C'était le 1er mai dernier, lors d'un gros spectacle médiatique à l'occasion duquel l'armée s'était déployée dans les installations pétrolières et gazières. Devant les caméras et plusieurs «compañeros» travailleurs, Evo Morales confirmait que La Paz reprenait le contrôle de son sous-sol. Découvertes il y a une dizaine d'années, les réserves de gaz naturel du pays sont les deuxièmes en importance en Amérique latine. Un véritable trésor dans un pays habitué aux miettes de la misère. «Nous avons commencé aujourd'hui à nationaliser les hydrocarbures, demain ce seront les mines, les forêts et toutes les ressources», déclarait le nouveau président il y a trois mois.
Pour les dizaines de milliers d'autochtones boliviens, qui étaient descendus dans la rue en 2003 et en 2005 pour revendiquer la souveraineté nationale sur les hydrocarbures, l'annonce du gouvernement scellait la paix après une «guerre» qui a emporté plus de 80 vies. «Nous redevenons propriétaires de notre pays», résume un résident d'El Alto, la bouillante banlieue de La Paz.
Le thème de la nationalisation a occulté tous les autres débats soulevés durant la dernière campagne électorale. C'était la priorité absolue du gouvernement. Vingt-six compagnies étrangères détenaient jusqu'alors le contrôle des hydrocarbures par le biais de contrats accordés en 1996 par le gouvernement pour attirer les investissements étrangers: même avisées, elles ont été surprises par la rapidité de la décision.
Cette troisième nationalisation survient après celles de 1937 et 1969. Elle prévoit que les compagnies exploitant les gisements les plus productifs devront remettre 82 % de leurs profits à l'État — la proportion inverse de ce qui était jusqu'à présent en vigueur — , et 51 % dans le cas des champs moins importants. La Bolivie met ainsi la main sur toute la chaîne de production des hydrocarbures, de la prospection au raffinage, en passant par le transport, .
La compagnie nationale YPBF prendra aussi le contrôle des opérations des compagnies étrangères établies dans le pays. Ces dernières ont 180 jours pour négocier de nouveaux contrats de prestation avec Sucre (la capitale économique). Passé ce délai, elles pourraient être expropriées. Dans l'immédiat, 300 millions de dollars supplémentaires tomberont dans les poches du gouvernement, qui en aura grand besoin pour financer ses réformes sociales.
Les Guaranis touchés
Les économistes s'entendent pour dire que la nationalisation ne sera pas la solution miracle aux problèmes économiques de la Bolivie. Il n'empêche qu'elle constitue un symbole pour la couche la plus paupérisée de la société. Une bouée dans un océan de pauvreté. «Les compagnies ont fait des millions avec nos ressources, dit Antonio, un Indien aymara. C'est notre tour.»
Toutefois, on ne peut prendre toute la mesure de ce dossier si on considère seulement l'aspect économique, relève Camilo Coral. Le constat est sans appel pour ce chercheur engagé par Oxfam-Québec pour aider un «think-tank» local à mener une vaste étude sur les répercussions de l'activité des entreprises pétrolières sur les populations autochtones environnantes — principalement des Indiens guaranis, troisième groupe en importance au pays. «C'est catastrophique, dit-il après 18 mois d'enquête. La Bolivie doit cesser de laisser les entreprises faire la loi chez elle. Elle doit adopter rapidement une nouvelle législation protégeant la population des impacts environnementaux causés par les pétrolières.»
Les territoires où se sont installées les multinationales en portent de larges cicatrices. Le cas de Repsol, la plus importante des entreprises pétrolières présentes en Bolivie, est typique. Cette compagnie espagnole exploite 25 % du gaz produit au pays, et ses installations sont disséminées sur 16 territoires autochtones et sept réserves naturelles. Il y a cinq ans, Repsol débarquait sur le territoire des Guaranis d'Itika Guasu, au sud du pays, avec l'autorisation du gouvernement d'y creuser 25 puits. L'entreprise a construit des routes, abattu des centaines d'arbres, fait courir un gazoduc sur des dizaines de kilomètres. Une nouvelle conduite est actuellement en construction. La forêt est traversée par une large saignée où l'on enfouira d'autres pipelines.
Né sur cette terre, Don Francisco a le dos voûté des hommes usés. Son regard exprime la lassitude de ceux qui ont renoncé à se battre et que décourage la taille d'un adversaire jugé trop puissant. Homme de peu de mots, il résume son malheur en montrant du doigt la plaine stérile qui s'étend autour de sa maisonnette de bois au plancher de sable. Il n'y a pas si longtemps, il pouvait vivre ici des produits de la chasse et de la cueillette, conformément à la tradition de ses ancêtres guaranis.
Mais cette époque est révolue. Le brouhaha de la machinerie lourde qui circule du petit matin jusqu'à la nuit a fait fuir la faune. Puis la flore est morte à petit feu, assoiffée par l'assèchement des réserves d'eau souterraines détournées lors de la construction d'une série de puits destinés à subvenir aux besoins de l'entreprise.
«Tout ce qu'ils font nous dérange», résume une voisine. Repsol a voulu dédommager la population en construisant un abri de tôle pour les rencontres communautaires, mais cela ne suffit visiblement pas. Ici, on préfère se réunir à l'ombre fraîche d'un grand arbre. «On ne leur a jamais demandé cela. Nous ce qu'on veut, c'est retrouver notre tranquillité», dit Don Francisco.
Non loin, une fillette d'une dizaine d'années est assise par terre, le regard vide. À cet âge, elle devrait avoir la tête remplie d'histoires. Mais comme plusieurs autres, elle tue le temps à ne rien faire. Il n'y a pas de maître d'école ici. Presque pas de nourriture à préparer. Et pas de potager à sarcler. «Avant, on pouvait faire du miel pour arrondir les fins de mois, mais la pollution a tué toutes les fleurs et les abeilles sont parties», affirme son père. Maintenant, les quelque 200 familles de la région survivent grâce aux denrées apportées par les dirigeants de l'Association des peuples guaranis. Bien souvent, il n'y a qu'un repas par jour. Une épaisse bouillie de riz, de maïs et de pommes de terre.
«C'est une chose de voir qu'une entreprise pétrolière coupe des arbres; c'en est une autre de se rendre compte qu'elle défait la structure d'un peuple. C'est pourtant ce qui est fait. Tous ces impacts environnementaux ont eu impact culturel insoupçonné jusque-là sur la population», affirme Camilo Coral.
Le mode de vie traditionnel de ces nomades est appelé à disparaître, dit-il. Il n'y a pas si longtemps, le peuple guarani était encore mû par la recherche de la «Tierra sin mal», un lieu sacré, un havre de tranquillité et d'abondance. Les Guaranis se sont ainsi disséminés sur un très vaste territoire, qu'ils voulaient commun à tous. «Les entreprises ont détruit cet imaginaire collectif en convainquant les familles les plus pauvres de leur céder les droits d'exploitation sur la petite parcelle de terre qu'elles occupaient», observe Henri Guardia, auteur d'une étude sur le secteur d'Itika Guasu pour le compte de l'ONG bolivienne Ceades. «Le morcellement du territoire isole les familles, ce qui rend très difficile la sauvegarde des traditions culturelles», renchérit Camilo Coral.
Conscients de ces changements, les Autochtones organisent la résistance. Andrés Segundo, président de l'Association des peuples guaranis de la région pour le Sud de la Bolivie, s'est rendu à La Paz pour présenter ses doléances à Evo Morales. Puis Henri Guardia a donné les conclusions de son étude à Madrid, où se trouve le siège social de Repsol. «L'élection d'un Autochtone à la tête du pays a eu ceci de bon que maintenant ils ont davantage confiance en eux, remarque Camilo Coral. Ils vont lutter davantage pour faire respecter leurs droits. Ils croient qu'ils peuvent changer le cours des choses.»
Reste maintenant à savoir si les compagnies accepteront d'atténuer les empreintes qu'elles imposent aux territoires où elles s'installent. À condition, bien sûr, qu'elles continuent d'y venir: pour l'instant, le gouvernement n'a signé aucun des nouveaux contrats prévus par la nationalisation. Les compagnies rechignent à perdre des centaines de millions par année. En calculant que leurs profits demeureront intéressants même dans ce nouveau contexte, Evo Morales leur a tendu la main: «Nous avons besoin de partenaires. Mais pas de patrons.»
***
Collaboration spéciale
Reportage réalisé avec le soutien financier de l'ACDI
À lire demain : La Bolivie, prochaine Afrique du sida
Santa Cruz — Elle est explosive, la «guerre du gaz» en Bolivie. À deux reprises déjà, cette bombe à retardement a sauté entre les mains d'un président. Exit Sánchez de Lozada et Carlos Mesa. Le peuple bolivien a la mèche courte sur la question de la nationalisation des hydrocarbures. C'est peut-être pour cette raison qu'à l'heure de remplir sa première promesse électorale, Evo Morales s'est présenté devant les journalistes... un casque sur la tête.
C'était le 1er mai dernier, lors d'un gros spectacle médiatique à l'occasion duquel l'armée s'était déployée dans les installations pétrolières et gazières. Devant les caméras et plusieurs «compañeros» travailleurs, Evo Morales confirmait que La Paz reprenait le contrôle de son sous-sol. Découvertes il y a une dizaine d'années, les réserves de gaz naturel du pays sont les deuxièmes en importance en Amérique latine. Un véritable trésor dans un pays habitué aux miettes de la misère. «Nous avons commencé aujourd'hui à nationaliser les hydrocarbures, demain ce seront les mines, les forêts et toutes les ressources», déclarait le nouveau président il y a trois mois.
Pour les dizaines de milliers d'autochtones boliviens, qui étaient descendus dans la rue en 2003 et en 2005 pour revendiquer la souveraineté nationale sur les hydrocarbures, l'annonce du gouvernement scellait la paix après une «guerre» qui a emporté plus de 80 vies. «Nous redevenons propriétaires de notre pays», résume un résident d'El Alto, la bouillante banlieue de La Paz.
Le thème de la nationalisation a occulté tous les autres débats soulevés durant la dernière campagne électorale. C'était la priorité absolue du gouvernement. Vingt-six compagnies étrangères détenaient jusqu'alors le contrôle des hydrocarbures par le biais de contrats accordés en 1996 par le gouvernement pour attirer les investissements étrangers: même avisées, elles ont été surprises par la rapidité de la décision.
Cette troisième nationalisation survient après celles de 1937 et 1969. Elle prévoit que les compagnies exploitant les gisements les plus productifs devront remettre 82 % de leurs profits à l'État — la proportion inverse de ce qui était jusqu'à présent en vigueur — , et 51 % dans le cas des champs moins importants. La Bolivie met ainsi la main sur toute la chaîne de production des hydrocarbures, de la prospection au raffinage, en passant par le transport, .
La compagnie nationale YPBF prendra aussi le contrôle des opérations des compagnies étrangères établies dans le pays. Ces dernières ont 180 jours pour négocier de nouveaux contrats de prestation avec Sucre (la capitale économique). Passé ce délai, elles pourraient être expropriées. Dans l'immédiat, 300 millions de dollars supplémentaires tomberont dans les poches du gouvernement, qui en aura grand besoin pour financer ses réformes sociales.
Les Guaranis touchés
Les économistes s'entendent pour dire que la nationalisation ne sera pas la solution miracle aux problèmes économiques de la Bolivie. Il n'empêche qu'elle constitue un symbole pour la couche la plus paupérisée de la société. Une bouée dans un océan de pauvreté. «Les compagnies ont fait des millions avec nos ressources, dit Antonio, un Indien aymara. C'est notre tour.»
Toutefois, on ne peut prendre toute la mesure de ce dossier si on considère seulement l'aspect économique, relève Camilo Coral. Le constat est sans appel pour ce chercheur engagé par Oxfam-Québec pour aider un «think-tank» local à mener une vaste étude sur les répercussions de l'activité des entreprises pétrolières sur les populations autochtones environnantes — principalement des Indiens guaranis, troisième groupe en importance au pays. «C'est catastrophique, dit-il après 18 mois d'enquête. La Bolivie doit cesser de laisser les entreprises faire la loi chez elle. Elle doit adopter rapidement une nouvelle législation protégeant la population des impacts environnementaux causés par les pétrolières.»
Les territoires où se sont installées les multinationales en portent de larges cicatrices. Le cas de Repsol, la plus importante des entreprises pétrolières présentes en Bolivie, est typique. Cette compagnie espagnole exploite 25 % du gaz produit au pays, et ses installations sont disséminées sur 16 territoires autochtones et sept réserves naturelles. Il y a cinq ans, Repsol débarquait sur le territoire des Guaranis d'Itika Guasu, au sud du pays, avec l'autorisation du gouvernement d'y creuser 25 puits. L'entreprise a construit des routes, abattu des centaines d'arbres, fait courir un gazoduc sur des dizaines de kilomètres. Une nouvelle conduite est actuellement en construction. La forêt est traversée par une large saignée où l'on enfouira d'autres pipelines.
Né sur cette terre, Don Francisco a le dos voûté des hommes usés. Son regard exprime la lassitude de ceux qui ont renoncé à se battre et que décourage la taille d'un adversaire jugé trop puissant. Homme de peu de mots, il résume son malheur en montrant du doigt la plaine stérile qui s'étend autour de sa maisonnette de bois au plancher de sable. Il n'y a pas si longtemps, il pouvait vivre ici des produits de la chasse et de la cueillette, conformément à la tradition de ses ancêtres guaranis.
Mais cette époque est révolue. Le brouhaha de la machinerie lourde qui circule du petit matin jusqu'à la nuit a fait fuir la faune. Puis la flore est morte à petit feu, assoiffée par l'assèchement des réserves d'eau souterraines détournées lors de la construction d'une série de puits destinés à subvenir aux besoins de l'entreprise.
«Tout ce qu'ils font nous dérange», résume une voisine. Repsol a voulu dédommager la population en construisant un abri de tôle pour les rencontres communautaires, mais cela ne suffit visiblement pas. Ici, on préfère se réunir à l'ombre fraîche d'un grand arbre. «On ne leur a jamais demandé cela. Nous ce qu'on veut, c'est retrouver notre tranquillité», dit Don Francisco.
Non loin, une fillette d'une dizaine d'années est assise par terre, le regard vide. À cet âge, elle devrait avoir la tête remplie d'histoires. Mais comme plusieurs autres, elle tue le temps à ne rien faire. Il n'y a pas de maître d'école ici. Presque pas de nourriture à préparer. Et pas de potager à sarcler. «Avant, on pouvait faire du miel pour arrondir les fins de mois, mais la pollution a tué toutes les fleurs et les abeilles sont parties», affirme son père. Maintenant, les quelque 200 familles de la région survivent grâce aux denrées apportées par les dirigeants de l'Association des peuples guaranis. Bien souvent, il n'y a qu'un repas par jour. Une épaisse bouillie de riz, de maïs et de pommes de terre.
«C'est une chose de voir qu'une entreprise pétrolière coupe des arbres; c'en est une autre de se rendre compte qu'elle défait la structure d'un peuple. C'est pourtant ce qui est fait. Tous ces impacts environnementaux ont eu impact culturel insoupçonné jusque-là sur la population», affirme Camilo Coral.
Le mode de vie traditionnel de ces nomades est appelé à disparaître, dit-il. Il n'y a pas si longtemps, le peuple guarani était encore mû par la recherche de la «Tierra sin mal», un lieu sacré, un havre de tranquillité et d'abondance. Les Guaranis se sont ainsi disséminés sur un très vaste territoire, qu'ils voulaient commun à tous. «Les entreprises ont détruit cet imaginaire collectif en convainquant les familles les plus pauvres de leur céder les droits d'exploitation sur la petite parcelle de terre qu'elles occupaient», observe Henri Guardia, auteur d'une étude sur le secteur d'Itika Guasu pour le compte de l'ONG bolivienne Ceades. «Le morcellement du territoire isole les familles, ce qui rend très difficile la sauvegarde des traditions culturelles», renchérit Camilo Coral.
Conscients de ces changements, les Autochtones organisent la résistance. Andrés Segundo, président de l'Association des peuples guaranis de la région pour le Sud de la Bolivie, s'est rendu à La Paz pour présenter ses doléances à Evo Morales. Puis Henri Guardia a donné les conclusions de son étude à Madrid, où se trouve le siège social de Repsol. «L'élection d'un Autochtone à la tête du pays a eu ceci de bon que maintenant ils ont davantage confiance en eux, remarque Camilo Coral. Ils vont lutter davantage pour faire respecter leurs droits. Ils croient qu'ils peuvent changer le cours des choses.»
Reste maintenant à savoir si les compagnies accepteront d'atténuer les empreintes qu'elles imposent aux territoires où elles s'installent. À condition, bien sûr, qu'elles continuent d'y venir: pour l'instant, le gouvernement n'a signé aucun des nouveaux contrats prévus par la nationalisation. Les compagnies rechignent à perdre des centaines de millions par année. En calculant que leurs profits demeureront intéressants même dans ce nouveau contexte, Evo Morales leur a tendu la main: «Nous avons besoin de partenaires. Mais pas de patrons.»
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