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Des nouvelles de la banlieue libanaise

Yara El-Ghadban - Doctorante en anthropologie, Université de Montréal  20 juillet 2006  Actualités internationales
Au moment où j'écris ce témoignage, la télévision bavarde derrière moi, ou plutôt, elle hurle. Des images d'un Liban criblé de bombes, de ponts détruits, de civils fuyant les attaques, côtoient les discours de politiciens, militaires et diplomates de tous partis confondus, oscillant entre propagande et langue de bois. Soudain, j'entends l'animatrice annoncer la destruction de la chaîne de télévision appartenant au Hezbollah, Al-Manar, par des missiles israéliens. Le bâtiment est juste à côté de l'appartement de ma tante. Une autre annonce: le pont reliant la banlieue sud à Beyrouth est défoncé. C'est juste derrière l'appartement de ma grand-mère. Je cours au téléphone...

Ce qui se passe au Liban est en fait une histoire autant canadienne que libanaise ou palestinienne, comme nous l'a appris tristement la famille Al-Akhras. J'aurais pu être là moi aussi, avec mes deux filles de quatre et de deux ans, comme des milliers de citoyens canadiens qui voyagent chaque année vers leur pays d'origine. Quarante mille, si l'on ne compte sans doute que les Libanais... Par un coup de hasard ou de destin, nous avions décidé de visiter le Liban en décembre dernier et avons donc échappé au pire.

Après plusieurs tentatives, je réussis à rejoindre le cellulaire de ma tante Suad. Elle me répond, sa voix dédoublée, entrecoupée... La famille est saine et sauve: 50 membres de la famille (cousins, oncles, tantes, grands-parents, beaux-parents et leurs enfants) se sont réfugiés dans un 5 et demi, sur la route de la montagne, qui appartient à mon cousin Wael, vivant en Roumanie. L'époux de ma tante, mon bel-oncle Ayyad, refuse de quitter El-Dahiyeh (La Banlieue), le quartier où il est né et où il a grandi. Mais c'est aussi le lieu où le Hezbollah est concentré et où un grand nombre de Sud-Libanais sont venus s'installer pour fuir des conditions de vie extrêmement difficiles et dangereuses dans un sud occupé de 1982 à 2000 par les Israéliens. Le Hezbollah est né lui aussi en 1982 en réponse à l'invasion des forces israéliennes, entrées pour expulser les Palestiniens du Liban. Pour l'Occident, c'est un mouvement terroriste, mais pour les survivants de la guerre civile libanaise, le Hezbollah a joué un rôle important dans le rétablissement des services de base presque complètement détruits par la guerre.

Une région «mixte»

Dans El-Dahiyeh vivent aussi des réfugiés palestiniens. Ma famille habitait auparavant dans le camp de réfugiés de Burj Al-Barajneh, l'un des quartiers de La Banlieue. Plusieurs des nôtres se sont installés plus tard autour du camp dans le même quartier. Avant la guerre, Burj-Al-Barajneh était une région agricole «mixte» où musulmans et chrétiens vivaient en paix. Ma famille est mixte, libano-palestinienne comme beaucoup d'autres.

Mon oncle Ayyad est libanais chiite, ma tante «palestinienne du camp d'à côté» et le reste de la famille est éparpillée entre le camp, La Banlieue et la diaspora palestinienne et libanaise, dont moi-même, qui suis ici à Montréal avec mon frère, mon époux et mes deux enfants.

Je rappelle ma tante le lendemain. Mon bel-oncle a enfin accepté de quitter El-Dahiyeh. Il a reçu deux coups de fil lui demandant de partir. Ma tante me dit qu'Israël ne sait pas quoi bombarder (le Hezbollah n'est pas une armée, mais un mouvement mobile) et qu'il se défoule sur l'infrastructure. «Ils ciblent un fantôme», me dit ma tante.

La destruction du navire israélien stationné devant le port de Beyrouth dans les premiers jours des attaques israéliennes avait eu pour effet de remonter le moral de la population locale et du monde arabe. En parlant à la famille là-bas, je me rends compte qu'ils sont déjà dans une mentalité de guerre, résignés à la nouvelle réalité et presque soulagés. Les tensions et les pressions qui durent depuis des mois étaient devenues insupportables et les quelques petites victoires (un navire touché) viennent panser des années d'humiliation... Le monde arabe a envie de crier, mais comme toujours, pas d'unification, seulement des divisions. «Le Hezbollah a probablement agi ainsi car il se sentait coincé et plutôt que de s'écraser, ses chefs ont opté pour une dernière prise de position», me dit mon cousin Thaer d'un ton analytique et détaché. Il dit «dernière prise de position» du Hezbollah mais en fait, l'histoire nous a appris — et ceci, les Israéliens ne l'ont pas encore compris — qu'en tentant d'écraser l'ennemi par la force, on ne fait que créer d'autres ennemis.

Le lendemain, les roquettes du Hezbollah tombent sur Haïfa et une bombe anéantit la famille Al-Akhras. Je reprends le téléphone, tremblante d'anxiété. Ma tante Suad répond à la 10e tentative... La situation est bien pire que ce que les médias nous révèlent ici. Elle me dit que La Banlieue est totalement détruite, tout ce qui était derrière l'appartement de ma grand-mère est écrasé. On ne sait plus si l'immeuble et celui de l'appartement de ma tante sont toujours debout. Elle me dit que les Israéliens lancent maintenant des missiles qui aspirent l'air, faisant s'écraser les immeubles comme des crêpes, qu'il n'y a plus un chat dans La Banlieue. Tout cela sans doute pour en finir avec Nasrallah, le chef du Hezbollah, qu'ils croient toujours caché dans un bunker dans La Banlieue.

Elle me dit que c'est même pire que durant l'invasion de 1982. Il n'y a plus un pont qui ne soit touché, les stations-service sont bombardées, les centres d'électricité et de traitement de l'eau anéantis. «Ils ont complètement détruit le pays, son économie, son avenir, et commencent maintenant à bombarder des régions chrétiennes!», crie-t-elle désespérément. Ma tante m'apprend que les banques locales refusent d'acheter la monnaie libanaise, que seulement les dollars américains ont cours... C'est un acte de pure vengeance haineuse, une guerre de volontés. «C'est la question de savoir qui sera brisé en premier», me dit-elle cyniquement.

Je rappelle quelques heures plus tard. Les choses avaient déjà évolué. Elle m'apprend que mon cousin Wael a réussi à obtenir de la Roumanie des documents d'évacuation pour la moitié de la famille, seulement pour ceux qui ont un passeport libanais, mais pas les Palestiniens.

Une dizaine d'entre eux sont partis à l'ambassade roumaine où ils seront transportés dans un autobus diplomatique aux frontières syriennes sur la route de Tripoli. Mon bel-oncle Ayyad a refusé de partir... et donc ma tante et ses enfants ont refusé de le quitter. Au moins deux familles, ceux qui ont les plus jeunes enfants, sont parties, mais la route est dangereuse. «C'est peut-être même plus dangereux de partir que de rester maintenant», m'avoue ma tante Suad. Ils s'attendent à des attaques, les plus féroces, dans les cinq jours qui viennent.

«D'après certaines sources, me dit mon bel-oncle, Olmert aurait promis aux Israéliens que le tout serait réglé dans cinq jours...». «Qu'est-ce que ça veut dire, ça?», me demande ma tante, la voix ébranlée. «C'est probablement une tactique psychologique, mais ce Olmert est complètement fou. Il veut prouver qu'il est un "bon premier ministre israélien", qu'il peut être plus militant que les généraux qui ont dirigé le pays depuis 60 ans», conclut-elle.

Elle me dit que les rues sont remplies de pamphlets propagandistes, de caricatures de Nasrallah, Asad et Khomeiny en têtes de serpents, d'avertissements demandant de quitter les lieux dans moins de deux heures et «d'autres tactiques du genre pour démoraliser et terroriser les gens», m'explique-t-elle.

Ne pouvant plus rester une quarantaine dans un même appartement, la famille s'est séparée en deux groupes, l'un demeurant à l'appartement de mon cousin Wael et l'autre louant, avec l'aide de mon deuxième cousin, Thaer, un marchand relativement aisé, un appartement dans un autre quartier de la ville. Ils sont très chanceux d'avoir réussi à trouver un deuxième appartement avant l'exode des habitants de La Banlieue et d'avoir les moyens de se le payer: 2000 $US par mois. Une fortune pour la majorité des résidants de La Banlieue qui gagnent en moyenne 500 $ par mois. «Des centaines d'habitants de La Banlieue se sont résignés à coucher dans leurs voitures», ajoute-t-elle, car il n'y a plus d'appartements à Beyrouth. Tout est occupé, les écoles aussi, les mosquées et les églises. Pas d'eau dans l'appartement que la famille a loué, mais l'électricité est disponible quelques heures durant la journée et un dépanneur est heureusement resté ouvert — pour le moment.

Enragée

Ma tante est enragée, écoeurée par l'ONU et la communauté internationale. Bien d'autres Libanais et Palestiniens le sont aussi. «Ces pays qui se prennent pour des illuminés, pour des pays humanistes et démocratiques, ont donné le feu vert à Israël pour commettre des massacres, pour nous détruire», s'écrie-t-elle au bord des larmes. «Si Olmert a dit cinq jours, c'est probablement parce que la communauté internationale lui a fait savoir qu'il aura cinq jours pour exterminer le Hezbollah... et détruire le pays du même coup, mais les Blair, Bush [et Harper, avais-je envie d'ajouter] s'en fichent! Deux cents civils arabes contre trois soldats israéliens, SOLDATS, des guerriers, pas morts, mais enlevés, 200 vies détruites, c'est juste, n'est-ce pas? Et les milliers de prisonniers libanais et palestiniens qui pourrissent dans les prisons israéliennes? Ceux-là ne comptent pas, n'est-ce pas?»

Sa question est restée sans réponse. Que pouvais-je lui dire? Que notre premier ministre Stephen Harper croit que ce que Israël fait est tout à fait juste et «mesuré»? Nous devrons nous préparer, hélas, à un retour en puissance des attentats-suicide de jeunes kamikazes qui donneront leur vie en tuant aveuglement Israéliens, Occidentaux, et cette fois-ci, les Canadiens pourraient bien en être. Une troisième intifada est en vue. Quelle tristesse qu'on retombe toujours dans les mêmes ornières: les armes les plus sophistiquées d'un côté, des roquettes artisanales de l'autre; on laisse faire le premier et on veut désarmer le second. On accuse le faible de terrorisme et l'autre prétend à la démocratie en jetant des bombes. Comment 50 ans de la «religion des droits de l'homme» ont-ils pu nous conduire à un tel dédain de l'humanité de ceux et celles qui sont différents?

La voix de ma tante m'a beaucoup inquiétée. Je la sentais complètement démoralisée, abattue, en colère. Sans doute regrettait-elle aussi l'occasion ratée de partir se réfugier en Roumanie. Je comprends mon bel-oncle: c'est son pays, son quartier aussi, cette Banlieue où il a rencontré la belle Palestinienne qui trottait devant sa maison en minijupe avant de disparaître dans le camp. Qui sait, peut-être l'histoire prouvera-t-elle qu'ils ont bien fait de rester.
 
 
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