René Préval revendique la présidence d'Haïti
Il fait état de «fraudes massives» tout en appelant ses militants au calme
Photo : Agence France-Presse
Le candidat à la présidence haïtienne René Préval, au cours de la conférence de presse qu’il a donnée hier à Port-au-Prince.
Sortant de son mutisme après trois jours de troubles à Port-au-Prince, René Préval, largement en tête du scrutin présidentiel en Haïti, a finalement appelé hier ses partisans au calme, tout en accréditant la thèse que «des fraudes massives ou des erreurs grossières» dans le processus électoral lui déniaient la victoire. «Je dis au peuple haïtien et au monde que nous sommes sûrs d'avoir gagné au premier tour et que nous allons le démontrer aux autorités électorales», a déclaré M. Préval dans sa première déclaration majeure depuis l'élection du 7 février.
Dans les minutes qui ont suivi son intervention retransmise en direct à la radio et à télévision nationale, les barricades que ses supporteurs avaient érigées un peu partout à Port-au-Prince depuis trois jours ont été levées et la ville a presque immédiatement pu retrouver une certaine normalité. N'empêche, M. Préval, dont les militants réclament qu'il soit déclaré vainqueur sur-le-champ, a prétendu ne pas orchestrer les manifestations qui ont paralysé la capitale, faisant un mort et plusieurs blessés. «On ne donne pas d'ordre au peuple haïtien, qui est sorti spontanément dans les rues», a-t-il assuré.
Mais que les autorités cessent de différer l'annonce des résultats officiels, a-t-il prévenu: «Si les résultats sont publiés tels quels, nous les contesterons et, dans ce cas, le peuple haïtien dans son entier les contestera à son tour». En toute fin de journée, le gouvernement intérimaire haïtien faisait un geste et annonçait la formation d'une commission tripartite d'enquête sur d'éventuelles fraudes.
M. Préval, que la majorité pauvre du pays semble avoir plébiscité au scrutin tenu il y a une semaine, est toujours crédité de 48,76 % des voix, après la comptabilisation de 90,02 % des suffrages, un score qui doit techniquement nécessiter la tenue d'un deuxième tour, fixé au 19 mars. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a laborieusement repris hier après-midi le décompte des voix, après deux jours d'interruption pour cause de troubles et de manifestations.
L'impression était hier, parmi certains observateurs, qu'une forme de négociation politique s'engageait à Port-au-Prince pour éviter la tenue d'un deuxième tour et confirmer la victoire de M. Préval. Déstabilisée par les dérapages d'une élection qu'elle n'a cessé de présenter comme une étape clé dans la démocratisation du pays, la communauté internationale s'en est aussi mêlée, alors que M. Préval, arrivé lundi soir à Port-au-Prince par hélicoptère, a rencontré les représentants de l'ONU et les ambassadeurs des États-Unis, du Canada, de la France et du Brésil.
M. Préval n'en a pas moins appelé hier la population à poursuivre ses manifestations, mais «dans l'ordre». «N'agressez pas les gens, ne violez pas la propriété privée, laissez les enfants aller à l'école et les gens aller au travail», a déclaré le candidat, un homme qui doit une large part de son ascendant aux liens serrés qu'il a entretenus — et qui seraient maintenant rompus — avec l'ex-président Jean-Bertrand Aristide, renversé il y aura deux ans dans deux semaines à la faveur d'un large mouvement d'opposition appuyé par les États-Unis. «Je demande au peuple haïtien [...] de faire preuve de maturité, d'être responsable, d'être non violent, a-t-il déclaré. Nous ne sommes pas le parti de la violence. Au contraire, nous sommes victimes de la violence des autres.»
Les troublantes lenteurs du CEP dans la compilation des votes ont fait gonfler, ces derniers jours, les soupçons qu'une fraude était organisée pour bloquer la victoire de M. Préval et le forcer à affronter son plus proche rival dans le cadre d'un second tour.
M. Préval n'a donné hier aucun détail sur la nature des «fraudes massives» dont il dit avoir connaissance. Mais les principaux soupçons tournent depuis quelques jours autour du rejet de 125 000 bulletins jugés invalides par le CEP, sur 2,2 millions de votes exprimés. Ils tournent également autour de la comptabilisation indue de quelque 85 000 «votes blancs» — des votes sur lesquels n'est inscrit aucun choix — dont la prise en compte se trouverait, accuse le camp Préval, à faire passer la part du vote du candidat sous la barre des 50 %. Un des membres du CEP, Pierre Richard Duchemin, a publiquement exprimé des doutes sur le décompte et réclamé une enquête, évoquant un «certain niveau de manipulation». Il a affirmé qu'on lui a interdit l'accès aux informations sur le processus de dépouillement des bulletins.
Fraude ou ratés graves? Il s'en trouve malgré tout pour estimer que l'incroyable incertitude électorale que vivent les Haïtiens est moins la conséquence d'intentions frauduleuses que le résultat de l'incapacité du CEP, grevée de tensions internes, à faire fonctionner une machine électorale que la communauté internationale a financée à hauteur de 80 millions $US.
Pour l'heure, l'ancien président Leslie Manigat, arrivé lointain deuxième dans le décompte des voix avec 11,83% des suffrages, refuse de reconnaître la victoire de M. Préval et de renoncer à un second tour. «C'est clair comme de l'eau de roche: si un candidat obtient 50 % des voix plus une, je m'incline.» Si ce n'est pas le cas, «un deuxième tour est nécessaire», a ajouté M. Manigat, 75 ans, renversé en 1988 par un coup d'État militaire après quelques mois de pouvoir.
Les délais sont d'autant plus inacceptables pour une grande proportion d'Haïtiens que 63 % des 3,5 millions d'électeurs inscrits sont allés voter, une participation sans précédent en Haïti, et que ces élections présidentielle et parlementaires ont été qualifiées de «libres» par les observateurs internationaux. Une partie de la frustration — et du sentiment que les élections sont en train de lui être volées par l'élite — découle en outre de la méconnaissance dans laquelle a d'évidence été tenue la population en ce qui concerne le fonctionnement d'une élection à deux tours, un processus dont elle fait l'expérience pour la première fois. «Nou voté déjà, nou pap voté enko», est devenu son refrain favori en créole («Nous avons déjà voté, nous ne voterons pas à nouveau»).
«C'est un drame», a déclaré à ce sujet M. Manigat, intellectuel respecté en Haïti. Dans le pays le plus pauvre de l'hémisphère, «les gens sont en majorité honnêtes et non violents, a-t-il affirmé à l'AFP. Mais il y a un manque d'éducation civique et un problème psychologique.»
De son côté, le Conseil de sécurité de l'ONU a renouvelé pour six mois le mandat de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), créée en 2004 sous commandement brésilien et comptant presque 9 500 soldats et policiers.
Pris dans la tourmente post-électorale haïtienne, Mgr Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, a quitté hier par hélicoptère militaire Port-au-Prince pour la République dominicaine. Lundi, il avait déclaré que la voie la plus utile pour Haïti serait que ses acteurs politiques fassent oeuvre de réconciliation nationale en invitant tous les secteurs de la société haïtienne à faire partie du prochain gouvernement. Sera-t-il entendu?
Avec Associated Press et l'Agence France-Presse
Dans les minutes qui ont suivi son intervention retransmise en direct à la radio et à télévision nationale, les barricades que ses supporteurs avaient érigées un peu partout à Port-au-Prince depuis trois jours ont été levées et la ville a presque immédiatement pu retrouver une certaine normalité. N'empêche, M. Préval, dont les militants réclament qu'il soit déclaré vainqueur sur-le-champ, a prétendu ne pas orchestrer les manifestations qui ont paralysé la capitale, faisant un mort et plusieurs blessés. «On ne donne pas d'ordre au peuple haïtien, qui est sorti spontanément dans les rues», a-t-il assuré.
Mais que les autorités cessent de différer l'annonce des résultats officiels, a-t-il prévenu: «Si les résultats sont publiés tels quels, nous les contesterons et, dans ce cas, le peuple haïtien dans son entier les contestera à son tour». En toute fin de journée, le gouvernement intérimaire haïtien faisait un geste et annonçait la formation d'une commission tripartite d'enquête sur d'éventuelles fraudes.
M. Préval, que la majorité pauvre du pays semble avoir plébiscité au scrutin tenu il y a une semaine, est toujours crédité de 48,76 % des voix, après la comptabilisation de 90,02 % des suffrages, un score qui doit techniquement nécessiter la tenue d'un deuxième tour, fixé au 19 mars. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a laborieusement repris hier après-midi le décompte des voix, après deux jours d'interruption pour cause de troubles et de manifestations.
L'impression était hier, parmi certains observateurs, qu'une forme de négociation politique s'engageait à Port-au-Prince pour éviter la tenue d'un deuxième tour et confirmer la victoire de M. Préval. Déstabilisée par les dérapages d'une élection qu'elle n'a cessé de présenter comme une étape clé dans la démocratisation du pays, la communauté internationale s'en est aussi mêlée, alors que M. Préval, arrivé lundi soir à Port-au-Prince par hélicoptère, a rencontré les représentants de l'ONU et les ambassadeurs des États-Unis, du Canada, de la France et du Brésil.
M. Préval n'en a pas moins appelé hier la population à poursuivre ses manifestations, mais «dans l'ordre». «N'agressez pas les gens, ne violez pas la propriété privée, laissez les enfants aller à l'école et les gens aller au travail», a déclaré le candidat, un homme qui doit une large part de son ascendant aux liens serrés qu'il a entretenus — et qui seraient maintenant rompus — avec l'ex-président Jean-Bertrand Aristide, renversé il y aura deux ans dans deux semaines à la faveur d'un large mouvement d'opposition appuyé par les États-Unis. «Je demande au peuple haïtien [...] de faire preuve de maturité, d'être responsable, d'être non violent, a-t-il déclaré. Nous ne sommes pas le parti de la violence. Au contraire, nous sommes victimes de la violence des autres.»
Les troublantes lenteurs du CEP dans la compilation des votes ont fait gonfler, ces derniers jours, les soupçons qu'une fraude était organisée pour bloquer la victoire de M. Préval et le forcer à affronter son plus proche rival dans le cadre d'un second tour.
M. Préval n'a donné hier aucun détail sur la nature des «fraudes massives» dont il dit avoir connaissance. Mais les principaux soupçons tournent depuis quelques jours autour du rejet de 125 000 bulletins jugés invalides par le CEP, sur 2,2 millions de votes exprimés. Ils tournent également autour de la comptabilisation indue de quelque 85 000 «votes blancs» — des votes sur lesquels n'est inscrit aucun choix — dont la prise en compte se trouverait, accuse le camp Préval, à faire passer la part du vote du candidat sous la barre des 50 %. Un des membres du CEP, Pierre Richard Duchemin, a publiquement exprimé des doutes sur le décompte et réclamé une enquête, évoquant un «certain niveau de manipulation». Il a affirmé qu'on lui a interdit l'accès aux informations sur le processus de dépouillement des bulletins.
Fraude ou ratés graves? Il s'en trouve malgré tout pour estimer que l'incroyable incertitude électorale que vivent les Haïtiens est moins la conséquence d'intentions frauduleuses que le résultat de l'incapacité du CEP, grevée de tensions internes, à faire fonctionner une machine électorale que la communauté internationale a financée à hauteur de 80 millions $US.
Pour l'heure, l'ancien président Leslie Manigat, arrivé lointain deuxième dans le décompte des voix avec 11,83% des suffrages, refuse de reconnaître la victoire de M. Préval et de renoncer à un second tour. «C'est clair comme de l'eau de roche: si un candidat obtient 50 % des voix plus une, je m'incline.» Si ce n'est pas le cas, «un deuxième tour est nécessaire», a ajouté M. Manigat, 75 ans, renversé en 1988 par un coup d'État militaire après quelques mois de pouvoir.
Les délais sont d'autant plus inacceptables pour une grande proportion d'Haïtiens que 63 % des 3,5 millions d'électeurs inscrits sont allés voter, une participation sans précédent en Haïti, et que ces élections présidentielle et parlementaires ont été qualifiées de «libres» par les observateurs internationaux. Une partie de la frustration — et du sentiment que les élections sont en train de lui être volées par l'élite — découle en outre de la méconnaissance dans laquelle a d'évidence été tenue la population en ce qui concerne le fonctionnement d'une élection à deux tours, un processus dont elle fait l'expérience pour la première fois. «Nou voté déjà, nou pap voté enko», est devenu son refrain favori en créole («Nous avons déjà voté, nous ne voterons pas à nouveau»).
«C'est un drame», a déclaré à ce sujet M. Manigat, intellectuel respecté en Haïti. Dans le pays le plus pauvre de l'hémisphère, «les gens sont en majorité honnêtes et non violents, a-t-il affirmé à l'AFP. Mais il y a un manque d'éducation civique et un problème psychologique.»
De son côté, le Conseil de sécurité de l'ONU a renouvelé pour six mois le mandat de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), créée en 2004 sous commandement brésilien et comptant presque 9 500 soldats et policiers.
Pris dans la tourmente post-électorale haïtienne, Mgr Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, a quitté hier par hélicoptère militaire Port-au-Prince pour la République dominicaine. Lundi, il avait déclaré que la voie la plus utile pour Haïti serait que ses acteurs politiques fassent oeuvre de réconciliation nationale en invitant tous les secteurs de la société haïtienne à faire partie du prochain gouvernement. Sera-t-il entendu?
Avec Associated Press et l'Agence France-Presse
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