vendredi 27 novembre 2009 Dernière mise à jour 11h46


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Le test irakien

Claude Lévesque   29 janvier 2005  International
Shukria Abdul Kadi, Irakienne d’origine vivant à Londres depuis deux ans, a voté hier pour la première fois.
Photo : Agence Reuters
Shukria Abdul Kadi, Irakienne d’origine vivant à Londres depuis deux ans, a voté hier pour la première fois.
D'un côté, un pays qui semblait avoir tout contre lui a réussi, ces derniers mois, à faire quelques petits pas vers l'État de droit. De l'autre, un champ de bataille où les citoyens sont invités à risquer leur vie pour cocher des bulletins de vote opaques au terme d'une non-campagne électorale.

À part les bombes, ce qui frappe à propos des élections en Irak, c'est surtout la précipitation avec laquelle on a procédé. Des élections législatives, un exercice jugé plus complexe et plus risqué qu'une présidentielle, s'y dérouleront demain, moins de deux ans après le renversement de Saddam Hussein.

En comparaison, une élection présidentielle n'a eu lieu qu'en octobre dernier en Afghanistan, soit près de trois ans après la chute des talibans. Pour ce qui est des législatives, on n'en prévoit pas la tenue au plus tôt avant le printemps prochain.

L'ONU et le gouvernement intérimaire afghan avaient eu la prudence de reporter une fois l'élection présidentielle, initialement prévue le printemps dernier, et les législatives à deux reprises.

En fin de compte, le scrutin d'octobre dernier s'est assez bien déroulé en Afghanistan. Le premier ministre intérimaire irakien, Iyad Allaoui, semble espérer que le même scénario se reproduira chez lui. Visiblement pressé par Washington, où les factures s'accumulent, il tient sans broncher le cap du 30 janvier.

Mais il faut être drôlement optimiste — et nul en arithmétique — pour comparer le degré de violence dans les deux pays.

Insécurité

Pas une journée ne passe sans qu'on déplore en Irak plusieurs attentats qui font des dizaines de victimes. Comparativement à la situation préélectorale en Afghanistan, c'est carrément l'ordre de grandeur qui diffère.

Malgré les doutes exprimés par certains de ses ministres et quoiqu'il reconnaisse l'éventualité de problèmes dans «certaines poches», le premier ministre Allaoui affirme que les élections auront lieu dans toutes les provinces et dans toutes les grandes villes du pays.

Le président Bush ayant été confortablement réélu à la Maison-Blanche, on ne voit pas quel risque politique il aurait pris en consentant à un report des élections en Irak. Sauf que l'avènement d'un gouvernement élu dans ce pays devient urgent afin de légitimer une occupation entreprise sans l'autorisation de l'ONU. S'il n'y a pas d'embellie en vue à moyen terme, comme on peut le soupçonner, un scrutin dans six mois aurait été tout aussi médiocre que demain.

Similitudes

À première vue, l'Irak et l'Afghanistan présentent des similitudes. Dans les deux cas, on a affaire à des populations, presque entièrement musulmanes, qui n'ont jamais connu la démocratie à l'occidentale.

Dans les deux pays cohabitent des groupes ethniques ou religieux qui n'ont pas toujours vécu en parfaite harmonie. Selon certains spécialistes, les structures tribales, les divisions ethniques et l'influence de la religion, communes aux deux pays, font obstacle aux pratiques et aux valeurs démocratiques.

À tour de rôle, depuis septembre 2001, l'Afghanistan et l'Irak se sont retrouvés au centre des efforts déployés par les États-Unis et d'autres pays occidentaux pour lutter contre le «terrorisme» et diverses formes de «tyrannie».

Mais les ressemblances s'arrêtent sans doute là. Après avoir été brièvement au centre du monde, l'Afghanistan a très vite perdu son importance stratégique. Plus précisément, il semble avoir perdu tout intérêt aux yeux du gouvernement américain et du réseau al-Qaïda, qui ont bizarrement déplacé leur combat messianique en Irak.

Ce dernier pays, faut-il le rappeler, recèle 15 % des réserves mondiale de pétrole et se situe immédiatement au nord de l'Arabie Saoudite, qui en possède 21 %. L'Afghanistan, pour sa part, ne possède que des ressources naturelles très limitées, dont l'exploitation est rendue difficile par un relief extrêmement accidenté et par l'absence d'accès à la mer.

Contrairement aux Irakiens, les Afghans n'ont aucune raison de voir dans la présence étrangère, voulue dans leur cas par l'ensemble de la communauté internationale, une conspiration destinée à permettre l'exploitation d'abondantes ressources.

Alors que les Afghans sont habitués depuis toujours à la frugalité, voire aux privations extrêmes, les Irakiens sont aujourd'hui révoltés par la destruction des services publics pendant la guerre et par la politique de table rase que l'occupant a imposée à la fonction publique et à l'appareil sécuritaire du pays. Le chômage et l'insécurité constituent un terreau fertile pour les terroristes, dont les gestes complètent le cercle vicieux.

Symbole

L'achèvement du processus électoral en Irak a valeur de symbole mais aussi de test pour le président américain, qui a promis d'instaurer la démocratie dans la grande région du Moyen-Orient. Celui-ci espère, naïvement selon plusieurs, que son action contribuera à rendre le monde plus sûr tout en favorisant la résolution du conflit israélo-palestinien.

Il est vrai que la normalisation de l'Afghanistan n'est encore qu'un demi-succès puisque l'autorité du président Hamid Karzaï se heurte toujours à la résistance de potentats locaux. Mais l'anarchie persistante n'y a pas de conséquences aussi lourdes pour les États-Unis, le reste du monde ou même les pays voisins, si on fait exception du problème posé par la culture et le commerce du pavot.

D'un point de vue historique, la faiblesse de l'État est une constante en Afghanistan. Et tant que le pays demeure divisé en fiefs rivaux, le risque est faible d'y voir apparaître une menace militaire sérieuse.

En même temps, l'atomisation des rivalités afghanes, qui trouvent souvent leur origine au niveau des tribus, des clans ou des individus, explique peut-être que la violence n'y ait plus la même intensité qu'en Irak, un pays qui est déchiré entre trois ou quatre grands groupes irréconciliables.

Rôle de figurant

L'Organisation des nations unies, à laquelle une résolution du Conseil de sécurité confiait un «rôle central et important dans le rétablissement de la paix et la reconstruction» de l'Afghanistan, a dû se contenter d'un rôle de figuration en Irak. Sa présence s'y résume à quelques dizaines de personnes, comparativement à des milliers, rattachés à la quasi-totalité de ses agences, en Afghanistan.

Sur le papier, l'ONU est simplement invitée à jouer en Irak un «rôle crucial [...], notamment en concourant aux efforts destinés à créer et à rétablir les institutions nationales et locales nécessaires à un gouvernement représentatif». Dans les circonstances actuelles, elle doit jouer ce rôle à distance.

En Afghanistan, de nombreux employés de l'organisation partageaient les bureaux de la commission électorale avec des collègues autochtones. Malgré les nombreuses menaces et quelques attaques fatales, l'inscription des électeurs a constitué un vaste processus ouvert. Cette opération s'est accompagnée de séances d'éducation civique organisées à la grandeur du pays. Certains germes de démocratie ont ainsi pu être semés.

Rien de tel n'est possible en Irak où, à plusieurs reprises, le secrétaire général Kofi Annan a vainement appelé à un report des élections.

En Afghanistan, des citoyens, montrant fièrement leur carte d'électeur, semblaient croire qu'une page de leur histoire mouvementée était en train de se tourner.

Interrogés ces derniers jours par les rares journalistes encore présents sur le terrain, des Irakiens disaient ne connaître ni l'emplacement des bureaux de vote, ni l'identité des candidats qui se cachent derrière les «listes», ni les programmes politiques. Pour des raisons de sécurité, la campagne électorale s'est déroulée à la télévision. Mais à Fallouja, il n'y a même plus d'électricité...

Pour diverses raisons, l'Irak est privé d'une présence civile internationale. Au lieu de cela, il a droit à des incantations sur la démocratie, qu'on veut faire sortir du chapeau tout de suite. Pourtant, c'est ce pays, plus que l'Afghanistan, qui aurait besoin de «patience et longueur de temps».






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Pour en savoir plus
Article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009