Moustapha Barghouti au Devoir - Ni le Fatah ni le Hamas
Photo : Agence France-Presse
Moustapha Barghouti est cet activiste palestinien qui est arrivé deuxième, derrière le vainqueur Mahmoud Abbas, à la présidentielle du 9 janvier dernier dans les territoires occupés. Lointain deuxième, en fait. Sa performance n'en représente pas moins une percée inédite dans l'histoire du monde arabe pour un parti de la gauche démocratique. Le Devoir a joint M. Barghouti à Ramallah.
«Personne ne pourra plus dire que les Palestiniens sont soit du Fatah, soit du Hamas», martèle Moustapha Barghouti, joint à sa résidence de Ramallah, en Cisjordanie. «Il n'y a plus deux mais trois forces politiques principales dans les territoires occupés.»
Médecin formé dans l'ex-URSS, l'homme n'est pas sous les projecteurs du débat international et médiatique sur le conflit israélo-palestinien. Cependant, sur le terrain, il est bien connu en Cisjordanie et à Gaza pour son engagement social tous azimuts, notamment à titre de président de l'Union des comités de secours médical palestinien, une importante ONG qu'il a fondée en 1979. Ancien membre du Parti du peuple palestinien (communiste), proche des militants de la paix en Israël, il a créé en 2002 avec l'intellectuel Edward Saïd l'Initiative nationale palestinienne (INP), un mouvement d'opposition laïque et démocratique qui prône une résistance populaire non violente à l'occupation israélienne tout en se montrant extrêmement critique à l'endroit du népotisme qui gangrène l'Autorité palestinienne. C'est à titre de candidat de l'INP qu'il a obtenu, malgré les bâtons qu'Israël et le Fatah de M. Abbas lui ont mis dans les roues, un taux étonnant de 20 % des voix à la présidentielle.
C'est peu de chose au regard des 62 % recueillis par M. Abbas dans la course à la succession de feu Yasser Arafat mais néanmoins la «première véritable opposition démocratique à prendre sa place dans un pays du monde arabe depuis peut-être des milliers d'années, déclare-t-il. Voici les premières vraies élections où un leader de l'opposition défie l'autorité, sans peur. Du jamais vu».
Âgé de 50 ans, M. Barghouti (sans lien de parenté avec Marouan Barghouti, le populaire leader palestinien emprisonné en Israël pour avoir participé à l'organisation d'attentats terroristes) veut y voir un tournant. Il est sûr de lui («Les sondages ont montré que, même si l'organisation islamiste Hamas n'avait pas boycotté le scrutin, j'aurais fait mieux que son candidat») et optimiste («Ça ne fait que commencer, je suis encore jeune»). Il va jusqu'à laisser entendre qu'il aurait pu remporter la victoire si la campagne électorale, qui n'a duré que deux semaines, avait été plus longue.
Son score vient en tout cas égratigner l'image d'une jeunesse et d'une société palestiniennes kamikazes, portées par désespoir vers le fondamentalisme (environ 80 % de la population a moins de 30 ans). «Évidemment que la frustration est immense. Mais ce qui est fondamental, c'est qu'une option démocratique non violente leur ait été présentée et que beaucoup l'aient choisie.»
Percée assez exceptionnelle, du reste, au regard des obstacles qu'il a dû surmonter. Interpellé par la sécurité israélienne une dizaine de fois alors qu'il faisait campagne, M. Barghouti a dû faire face à la grosse machine du Fatah, principal mouvement de l'OLP, qui s'était mise au service de M. Abbas, ainsi qu'au boycottage, dit-il, de son message dans les médias palestiniens et arabes. «Les stations satellitaires ont cessé de me parler. C'est incroyable comme Abbas a eu l'appui des gouvernements arabes.» En même temps, affirme-t-il, «l'Autorité palestinienne est faible et sa capacité d'écraser l'opposition est limitée».
Il manifeste très ouvertement son scepticisme face à la nouvelle présidence palestinienne de Mahmoud Abbas. À l'intérieur, M. Barghouti doute fort que le nouveau président se lance dans les réformes démocratiques qu'il a promises pour lutter contre la corruption. Sur le conflit avec Israël, il déclare: «Je suis sûr que les Israéliens vont le pousser dans un coin.»
Pour l'heure, pourtant, l'élection de M. Abbas semble avoir relancé le processus de paix israélo-palestinien. Celui-ci a réussi à arracher aux groupes armés, comme le Hamas et les Brigades des martyrs d'al-Aqsa, un engagement de principe de respecter une période de calme avec Israël alors que le gouvernement israélien a annoncé vouloir limiter ses opérations de «liquidations ciblées» contre des radicaux palestiniens, condition palestinienne clé. L'atmosphère est telle que le premier ministre Ariel Sharon s'est déclaré «très satisfait» des mesures prises par M. Abbas et que, à Washington, le président George W. Bush a évoqué la création d'un État palestinien avant 2009. MM. Sharon et Abbas pourraient en outre se rencontrer dans deux semaines.
M. Barghouti ne croit pas pour autant que «les perspectives soient très reluisantes». On a tort de penser, dit-il, que ses 62 % de voix traduisent un appui populaire solide. M. Abbas «ne croit qu'à la négociation» et pense pouvoir faire l'économie d'un véritable soutien populaire. Quant aux extrémistes, affirme-t-il encore, ils se méfient d'un homme qui a été l'architecte d'accords de paix — ceux d'Oslo, en 1993 — catégoriquement récusés par les radicaux.
«Il est criminel de continuer de s'engager dans des accords intérimaires qui débouchent invariablement sur un nouveau cycle de violence», déclare M. Barghouti, qui sait évidemment de quoi il parle. Son ONG procure des soins à des milliers de personnes affectées par le conflit, dans un contexte où le secteur palestinien de la santé souffre d'une grave désintégration en raison de l'occupation israélienne et du fractionnement des territoires. «Les gens ne peuvent pas se rendre à un hôpital, surtout dans les régions rurales, où vivent 70 % des trois millions de Palestiniens.»
La Feuille de route, le plan de paix international que l'ONU, l'Union européenne, les États-Unis et la Russie font mousser, il n'y croit guère. Aussi défend-il la création d'un État palestinien en plaidant pour une négociation unique, et non progressive, sur l'enjeu des colonies juives de peuplement, des frontières, du statut de Jérusalem et des réfugiés. Avant tout, il cherche à relancer l'intifada, qui dure depuis quatre ans, dans une direction non violente, fondée sur des actions de résistance civile de masse et bien médiatisée, de façon notamment à mobiliser la communauté internationale et à soustraire l'argument antiterroriste à l'arsenal israélo-américain. Naïf? «Nous n'abordons pas la cause palestinienne dans une perspective exclusivement nationaliste. Il faut rompre avec cette vieille façon de penser et lier les questions sociales et politiques.»
La vigueur de la jeune INP sera testée à brève échéance. En juillet auront lieu des élections législatives auxquelles elle compte participer, tout comme, vraisemblablement, le Hamas. Un autre test est celui des élections municipales qui se déroulent par étapes depuis décembre dernier dans les territoires, encore que l'INP n'a pas pu présenter de candidats partout. Une des surprises de la première ronde d'élections locales a d'ailleurs été que plusieurs femmes ont remporté des sièges (51 dans 26 localités), ce que certains ont qualifié de «petit pas dans la direction d'une révolution culturelle» au regard du fait qu'un rapport de l'ONU sur le développement humain dans 22 pays arabes affirmait en 2002 que les femmes y avaient le taux le plus bas au monde en matière de participation au marché du travail et en politique.
«Personne ne pourra plus dire que les Palestiniens sont soit du Fatah, soit du Hamas», martèle Moustapha Barghouti, joint à sa résidence de Ramallah, en Cisjordanie. «Il n'y a plus deux mais trois forces politiques principales dans les territoires occupés.»
Médecin formé dans l'ex-URSS, l'homme n'est pas sous les projecteurs du débat international et médiatique sur le conflit israélo-palestinien. Cependant, sur le terrain, il est bien connu en Cisjordanie et à Gaza pour son engagement social tous azimuts, notamment à titre de président de l'Union des comités de secours médical palestinien, une importante ONG qu'il a fondée en 1979. Ancien membre du Parti du peuple palestinien (communiste), proche des militants de la paix en Israël, il a créé en 2002 avec l'intellectuel Edward Saïd l'Initiative nationale palestinienne (INP), un mouvement d'opposition laïque et démocratique qui prône une résistance populaire non violente à l'occupation israélienne tout en se montrant extrêmement critique à l'endroit du népotisme qui gangrène l'Autorité palestinienne. C'est à titre de candidat de l'INP qu'il a obtenu, malgré les bâtons qu'Israël et le Fatah de M. Abbas lui ont mis dans les roues, un taux étonnant de 20 % des voix à la présidentielle.
C'est peu de chose au regard des 62 % recueillis par M. Abbas dans la course à la succession de feu Yasser Arafat mais néanmoins la «première véritable opposition démocratique à prendre sa place dans un pays du monde arabe depuis peut-être des milliers d'années, déclare-t-il. Voici les premières vraies élections où un leader de l'opposition défie l'autorité, sans peur. Du jamais vu».
Âgé de 50 ans, M. Barghouti (sans lien de parenté avec Marouan Barghouti, le populaire leader palestinien emprisonné en Israël pour avoir participé à l'organisation d'attentats terroristes) veut y voir un tournant. Il est sûr de lui («Les sondages ont montré que, même si l'organisation islamiste Hamas n'avait pas boycotté le scrutin, j'aurais fait mieux que son candidat») et optimiste («Ça ne fait que commencer, je suis encore jeune»). Il va jusqu'à laisser entendre qu'il aurait pu remporter la victoire si la campagne électorale, qui n'a duré que deux semaines, avait été plus longue.
Son score vient en tout cas égratigner l'image d'une jeunesse et d'une société palestiniennes kamikazes, portées par désespoir vers le fondamentalisme (environ 80 % de la population a moins de 30 ans). «Évidemment que la frustration est immense. Mais ce qui est fondamental, c'est qu'une option démocratique non violente leur ait été présentée et que beaucoup l'aient choisie.»
Percée assez exceptionnelle, du reste, au regard des obstacles qu'il a dû surmonter. Interpellé par la sécurité israélienne une dizaine de fois alors qu'il faisait campagne, M. Barghouti a dû faire face à la grosse machine du Fatah, principal mouvement de l'OLP, qui s'était mise au service de M. Abbas, ainsi qu'au boycottage, dit-il, de son message dans les médias palestiniens et arabes. «Les stations satellitaires ont cessé de me parler. C'est incroyable comme Abbas a eu l'appui des gouvernements arabes.» En même temps, affirme-t-il, «l'Autorité palestinienne est faible et sa capacité d'écraser l'opposition est limitée».
Il manifeste très ouvertement son scepticisme face à la nouvelle présidence palestinienne de Mahmoud Abbas. À l'intérieur, M. Barghouti doute fort que le nouveau président se lance dans les réformes démocratiques qu'il a promises pour lutter contre la corruption. Sur le conflit avec Israël, il déclare: «Je suis sûr que les Israéliens vont le pousser dans un coin.»
Pour l'heure, pourtant, l'élection de M. Abbas semble avoir relancé le processus de paix israélo-palestinien. Celui-ci a réussi à arracher aux groupes armés, comme le Hamas et les Brigades des martyrs d'al-Aqsa, un engagement de principe de respecter une période de calme avec Israël alors que le gouvernement israélien a annoncé vouloir limiter ses opérations de «liquidations ciblées» contre des radicaux palestiniens, condition palestinienne clé. L'atmosphère est telle que le premier ministre Ariel Sharon s'est déclaré «très satisfait» des mesures prises par M. Abbas et que, à Washington, le président George W. Bush a évoqué la création d'un État palestinien avant 2009. MM. Sharon et Abbas pourraient en outre se rencontrer dans deux semaines.
M. Barghouti ne croit pas pour autant que «les perspectives soient très reluisantes». On a tort de penser, dit-il, que ses 62 % de voix traduisent un appui populaire solide. M. Abbas «ne croit qu'à la négociation» et pense pouvoir faire l'économie d'un véritable soutien populaire. Quant aux extrémistes, affirme-t-il encore, ils se méfient d'un homme qui a été l'architecte d'accords de paix — ceux d'Oslo, en 1993 — catégoriquement récusés par les radicaux.
«Il est criminel de continuer de s'engager dans des accords intérimaires qui débouchent invariablement sur un nouveau cycle de violence», déclare M. Barghouti, qui sait évidemment de quoi il parle. Son ONG procure des soins à des milliers de personnes affectées par le conflit, dans un contexte où le secteur palestinien de la santé souffre d'une grave désintégration en raison de l'occupation israélienne et du fractionnement des territoires. «Les gens ne peuvent pas se rendre à un hôpital, surtout dans les régions rurales, où vivent 70 % des trois millions de Palestiniens.»
La Feuille de route, le plan de paix international que l'ONU, l'Union européenne, les États-Unis et la Russie font mousser, il n'y croit guère. Aussi défend-il la création d'un État palestinien en plaidant pour une négociation unique, et non progressive, sur l'enjeu des colonies juives de peuplement, des frontières, du statut de Jérusalem et des réfugiés. Avant tout, il cherche à relancer l'intifada, qui dure depuis quatre ans, dans une direction non violente, fondée sur des actions de résistance civile de masse et bien médiatisée, de façon notamment à mobiliser la communauté internationale et à soustraire l'argument antiterroriste à l'arsenal israélo-américain. Naïf? «Nous n'abordons pas la cause palestinienne dans une perspective exclusivement nationaliste. Il faut rompre avec cette vieille façon de penser et lier les questions sociales et politiques.»
La vigueur de la jeune INP sera testée à brève échéance. En juillet auront lieu des élections législatives auxquelles elle compte participer, tout comme, vraisemblablement, le Hamas. Un autre test est celui des élections municipales qui se déroulent par étapes depuis décembre dernier dans les territoires, encore que l'INP n'a pas pu présenter de candidats partout. Une des surprises de la première ronde d'élections locales a d'ailleurs été que plusieurs femmes ont remporté des sièges (51 dans 26 localités), ce que certains ont qualifié de «petit pas dans la direction d'une révolution culturelle» au regard du fait qu'un rapport de l'ONU sur le développement humain dans 22 pays arabes affirmait en 2002 que les femmes y avaient le taux le plus bas au monde en matière de participation au marché du travail et en politique.
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