Exemplaire
Le seul véritable extrémisme au Canada, c'est le climat. On peut passer de 28 °C à 0 ºC en moins de 36 heures. Cette réflexion me vient de l'observation faite sur place de la campagne présidentielle française, où tout un chacun sollicite l'avis de l'étrangère que je suis, «celle qui connaît si bien la France». Cela me renvoie à mon premier séjour ici, au début des années 70, où j'étais venue pour faire mes études. C'est dans la tourmente de ces années-là que j'ai été inoculée à vie contre l'extrémisme politique, dont je ne connaissais chez nous que les hoquets violents du FLQ.
J'avais croisé, au Québec, des communistes folkloriques qui dégouttaient encore de l'eau bénite de leur enfance et chantaient La Marseillaise le 14 juillet en buvant du champagne, j'avais entendu les propos de quelques ex-disciples du fasciste Adrien Arcand qui suintaient la haine du juif et considéraient les artisans de la Révolution tranquille comme des fossoyeurs de l'âme canadienne-française catholique, mais tout ce triste monde se situait à la marge de la vie politique.
En débarquant en France, j'avais rencontré face à face des communistes qui justifiaient aveuglément les camps staliniens, excommuniaient du parti des camarades jugés peu orthodoxes et dénonçaient ces «pièges à cons» que sont les élections en démocratie. Dans des salons feutrés, j'avais entendu des amis idéologiques de Jean-Marie Le Pen expliquer que les étrangers polluent la France, que les juifs contrôlent les médias comme aux États-Unis, que les Noirs sont condamnés à l'indolence et que les Arabes sont tous fourbes. Et, bien sûr, que les élections sont des pièges à cons.
Ces discours délirants, je les retrouvais sur le mode soft, comme on dit en français de France, de gauche à droite. À gauche, on refusait de reconnaître les soubresauts de l'immigration, on taxait de Gaulle de réactionnaire et on citait la révolution culturelle de Mao comme une réussite de l'imaginaire politique. À droite, on croyait qu'on limiterait la violence en augmentant la présence des forces de l'ordre, on avait la nostalgie du temps béni des colonies et on considérait que les classes sociales confirmaient une réalité bien simple: il y a des gens pour servir et d'autres pour être servis.
Pas de surprise, donc, devant la révolte des électeurs dégoûtés qui préfèrent le diable fasciste à tous ces politiciens corrompus, arrogants et insensibles qui les ont trahis. N'est-ce pas ce que se disaient les Allemands lorsqu'ils ont porté Hitler au pouvoir? Il est à craindre que dimanche, Le Pen augmente sensiblement le résultat de 20 % des voix d'extrême droite recueillies au premier tour. «Au Canada et au Québec, quel score fait l'extrême droite?» Aucun, réponds-je à des interlocuteurs incrédules. Attention, diront plusieurs: «Et l'Alliance canadienne, qu'en faites-vous?» C'est ignorer le soutien idéologique et le poids historique du fascisme que de croire que ce parti régional, représenté à Ottawa, peut vraisemblablement se comparer au Front national et à ses partis frères qui émergent des urnes un peu partout en Europe, même dans des pays en apparence aussi tolérants que les Pays-Bas. Une partie de la clientèle de l'Alliance flirte avec des idées ultraconservatrices en matière d'immigration, d'avortement et de pouvoirs policiers. Dans ce parti, on trouve des antisémites, mais ni plus ni moins que dans les partis traditionnels et, ajouterais-je, dans les milieux de gauche tiers-mondistes qui entretiennent volontairement la confusion entre le gouvernement israélien et les juifs de la planète.
Au Québec, aucun parti ne prône les idées droitistes de l'Alliance. En ce sens, nous sommes exemplaires. Qu'il nous soit permis de pavoiser quelques instants. La mentalité canadienne et québécoise s'accommode mal de l'intolérance, ce qui ne signifie nullement qu'on ne trouve pas des intolérants autour de nous. Et cela ne nous met pas davantage à l'abri définitif de la pensée extrême ou, plus exactement, de l'apparition de cette pensée dans le discours public. Si nous sommes vertueux, c'est également parce que notre histoire nous a mis à l'abri des tentations colonialistes, impérialistes et tyranniques. C'est aussi parce que des figures politiques démocratiquement admirables ont déjà dirigé notre destin. Je laisse le lecteur choisir les siennes, mais je crois que René Lévesque au Québec et Lester B. Pearson au Canada anglais ont incarné cet idéal.
En Europe, l'extrémisme politique est un vieux démon que le peuple américain, par exemple, a réussi à juguler dans ses institutions politiques, quels que soient les jugements que l'on puisse porter sur sa façon de se gouverner et de dominer le monde. Impossible qu'un fasciste à la Jean-Marie Le Pen se retrouve en lice comme choix présidentiel. Mais notre exemplarité à ce jour n'est pas garante de l'avenir de notre modération.
La complaisance qui se déguise en tolérance et s'exprime par certains jugements de cour qui heurtent notre système de valeurs est un terreau favorable à une radicalisation des mentalités. «On n'est plus chez nous», disait une mère à la porte de l'école de ses enfants que fréquente un enfant sikh qui porte un couteau de 12 pouces à sa ceinture, ledit couteau ayant été comparé à un crucifix par des bien-pensants qui confondent respect des différences culturelles et coups de force de sectaires religieux...
La dévalorisation de la vie politique et de ceux qui l'incarnent, tous ces clichés faciles que l'on entretient ad nauseam contribuent à éroder le minimum de confiance nécessaire pour que la démocratie institutionnelle fonctionne. L'incivilité qui est devenue la manière d'entrer en relation les uns avec les autres et qui nous rend agressifs, impatients, favorise un discours de la loi et de l'ordre si cher aux ultras. Et cette impuissance à s'en sortir qu'éprouvent les plus démunis ouvre la porte aux démagogues qui proposent des solutions simplistes aux problèmes complexes et désignent des boucs émissaires en général situés à l'extérieur de notre nous collectif.
Nous ne sommes pas le «plus meilleur pays au monde» pour parler comme certains qui ne savent pas le faire, mais il est vrai que nous pratiquons une sagesse collective que nous envient les étrangers et particulièrement des Français qui ont mal à leur pays en cette dramatique période de leur histoire.
denbombardier@earthlink.net
J'avais croisé, au Québec, des communistes folkloriques qui dégouttaient encore de l'eau bénite de leur enfance et chantaient La Marseillaise le 14 juillet en buvant du champagne, j'avais entendu les propos de quelques ex-disciples du fasciste Adrien Arcand qui suintaient la haine du juif et considéraient les artisans de la Révolution tranquille comme des fossoyeurs de l'âme canadienne-française catholique, mais tout ce triste monde se situait à la marge de la vie politique.
En débarquant en France, j'avais rencontré face à face des communistes qui justifiaient aveuglément les camps staliniens, excommuniaient du parti des camarades jugés peu orthodoxes et dénonçaient ces «pièges à cons» que sont les élections en démocratie. Dans des salons feutrés, j'avais entendu des amis idéologiques de Jean-Marie Le Pen expliquer que les étrangers polluent la France, que les juifs contrôlent les médias comme aux États-Unis, que les Noirs sont condamnés à l'indolence et que les Arabes sont tous fourbes. Et, bien sûr, que les élections sont des pièges à cons.
Ces discours délirants, je les retrouvais sur le mode soft, comme on dit en français de France, de gauche à droite. À gauche, on refusait de reconnaître les soubresauts de l'immigration, on taxait de Gaulle de réactionnaire et on citait la révolution culturelle de Mao comme une réussite de l'imaginaire politique. À droite, on croyait qu'on limiterait la violence en augmentant la présence des forces de l'ordre, on avait la nostalgie du temps béni des colonies et on considérait que les classes sociales confirmaient une réalité bien simple: il y a des gens pour servir et d'autres pour être servis.
Pas de surprise, donc, devant la révolte des électeurs dégoûtés qui préfèrent le diable fasciste à tous ces politiciens corrompus, arrogants et insensibles qui les ont trahis. N'est-ce pas ce que se disaient les Allemands lorsqu'ils ont porté Hitler au pouvoir? Il est à craindre que dimanche, Le Pen augmente sensiblement le résultat de 20 % des voix d'extrême droite recueillies au premier tour. «Au Canada et au Québec, quel score fait l'extrême droite?» Aucun, réponds-je à des interlocuteurs incrédules. Attention, diront plusieurs: «Et l'Alliance canadienne, qu'en faites-vous?» C'est ignorer le soutien idéologique et le poids historique du fascisme que de croire que ce parti régional, représenté à Ottawa, peut vraisemblablement se comparer au Front national et à ses partis frères qui émergent des urnes un peu partout en Europe, même dans des pays en apparence aussi tolérants que les Pays-Bas. Une partie de la clientèle de l'Alliance flirte avec des idées ultraconservatrices en matière d'immigration, d'avortement et de pouvoirs policiers. Dans ce parti, on trouve des antisémites, mais ni plus ni moins que dans les partis traditionnels et, ajouterais-je, dans les milieux de gauche tiers-mondistes qui entretiennent volontairement la confusion entre le gouvernement israélien et les juifs de la planète.
Au Québec, aucun parti ne prône les idées droitistes de l'Alliance. En ce sens, nous sommes exemplaires. Qu'il nous soit permis de pavoiser quelques instants. La mentalité canadienne et québécoise s'accommode mal de l'intolérance, ce qui ne signifie nullement qu'on ne trouve pas des intolérants autour de nous. Et cela ne nous met pas davantage à l'abri définitif de la pensée extrême ou, plus exactement, de l'apparition de cette pensée dans le discours public. Si nous sommes vertueux, c'est également parce que notre histoire nous a mis à l'abri des tentations colonialistes, impérialistes et tyranniques. C'est aussi parce que des figures politiques démocratiquement admirables ont déjà dirigé notre destin. Je laisse le lecteur choisir les siennes, mais je crois que René Lévesque au Québec et Lester B. Pearson au Canada anglais ont incarné cet idéal.
En Europe, l'extrémisme politique est un vieux démon que le peuple américain, par exemple, a réussi à juguler dans ses institutions politiques, quels que soient les jugements que l'on puisse porter sur sa façon de se gouverner et de dominer le monde. Impossible qu'un fasciste à la Jean-Marie Le Pen se retrouve en lice comme choix présidentiel. Mais notre exemplarité à ce jour n'est pas garante de l'avenir de notre modération.
La complaisance qui se déguise en tolérance et s'exprime par certains jugements de cour qui heurtent notre système de valeurs est un terreau favorable à une radicalisation des mentalités. «On n'est plus chez nous», disait une mère à la porte de l'école de ses enfants que fréquente un enfant sikh qui porte un couteau de 12 pouces à sa ceinture, ledit couteau ayant été comparé à un crucifix par des bien-pensants qui confondent respect des différences culturelles et coups de force de sectaires religieux...
La dévalorisation de la vie politique et de ceux qui l'incarnent, tous ces clichés faciles que l'on entretient ad nauseam contribuent à éroder le minimum de confiance nécessaire pour que la démocratie institutionnelle fonctionne. L'incivilité qui est devenue la manière d'entrer en relation les uns avec les autres et qui nous rend agressifs, impatients, favorise un discours de la loi et de l'ordre si cher aux ultras. Et cette impuissance à s'en sortir qu'éprouvent les plus démunis ouvre la porte aux démagogues qui proposent des solutions simplistes aux problèmes complexes et désignent des boucs émissaires en général situés à l'extérieur de notre nous collectif.
Nous ne sommes pas le «plus meilleur pays au monde» pour parler comme certains qui ne savent pas le faire, mais il est vrai que nous pratiquons une sagesse collective que nous envient les étrangers et particulièrement des Français qui ont mal à leur pays en cette dramatique période de leur histoire.
denbombardier@earthlink.net
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