Le bouclier antimissile - Vers l'armement de l'espace ?
Le gouvernement canadien a beau répéter que le bouclier antimissile américain ne prévoit pas de déploiement d'armes dans l'espace, la réalité est tout autre. S'il est vrai qu'à court terme la technologie ne le permet pas, les États-Unis espèrent tout de même militariser l'espace en 2012. À cette date, si le Canada a déjà rejoint son voisin dans le système de défense, il pourrait ne plus pouvoir en sortir et devoir vivre avec les conséquences.
Ottawa — Le NPD et le Bloc québécois ont porté leur message tout au long de la dernière campagne électorale: pas question que le Canada participe au «bouclier spatial» et à la «guerre des étoiles» aux côtés des Américains. Des termes rejetés du revers de la main par les libéraux, qui répètent que le projet des États-Unis ne comporte pas de volet spatial.
Paul Martin en aurait obtenu l'engagement de la bouche même du président George W. Bush lors de son voyage à Washington, en mai dernier. «Le président a confirmé à la table qu'il n'envisage pas, dans ce que nous sommes en train de discuter, d'armements dans l'espace», a lancé le premier ministre canadien.
S'il est vrai que, dans les premières phases du bouclier, aucun engin destructeur n'ira rejoindre les satellites, il en va autrement à long terme. «Les responsables canadiens peuvent bien dire ce qu'ils veulent, la Maison-Blanche n'a pas changé d'avis, il y aura des armes dans l'espace quand la technologie va le permettre», affirme Victoria Samson, analyste principale au Center for Defense Information, rejoint par Le Devoir à Washington.
Plus tôt cette année, le Pentagone a demandé 47 millions supplémentaires pour son programme de recherche sur la militarisation de l'espace, confirmant que les intentions de Washington n'avaient pas changé. Des sources militaires canadiennes anonymes citées par l'Ottawa Citizen affirment que les États-Unis sont tentés de placer ces recherches sous la mention «black territory», soit les expérimentations militaires ultrasecrètes du Pentagone, évitant ainsi une trop grande pression de l'opinion publique.
Le but ultime
Mais le but reste le même: déployer en 2012, si possible, une batterie de 24 missiles au laser dans l'espace. Les cibles éventuelles seraient à la fois les missiles ennemis lancés en direction des États-Unis, mais aussi les satellites des autres pays en temps de guerre.
«Le volet spatial est en veilleuse, car le financement que nous avons obtenu est seulement suffisant pour soutenir les intercepteurs au sol et en mer, pas ceux dans l'espace. La recherche se poursuit quand même, car elle dure depuis longtemps et on ne va pas tout abandonné comme ça», a expliqué au Devoir Rick Lehner, porte-parole de la Missile Defense Agency, à Washington, l'organisme responsable de la mise en place du bouclier.
Est-ce que le Canada pourrait se retirer du bouclier en 2012 si les Américains vont de l'avant et que le gouvernement canadien refuse une militarisation de l'espace? «Je pense que le Canada serait pris au piège, puisque les États-Unis ne mettront pas en place un tout nouveau système juste parce que le Canada n'est pas d'accord, soutient Victoria Samson. Washington va vouloir construire sur les bases en place depuis des années, comme le NORAD. Ce serait très difficile d'en sortir.»
La question reste toutefois très hypothétique, déclare Sébastien Barthe, spécialiste du bouclier antimissile à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM. «Les États-Unis demandent au Canada un appui politique pour maintenant, pas pour le futur, car ils ne savent pas eux-mêmes si ça va fonctionner un jour, mettre des armes dans l'espace. C'est de la science-fiction pour des années encore.»
Houchang Hassan-Yari, directeur du département de science politique et économique au Collège militaire royal du Canada, à Kingston, abonde dans le même sens. «On est loin de ça sur le plan technique, mais aussi sur le plan politique, dit-il. On ne sait pas qui sera au pouvoir au Canada et aux États-Unis en 2012. Les plans peuvent changer.»
Un projet différent
Malgré cette similitude, le projet de bouclier antimissile de George W. Bush ne ressemble pas à celui imaginé par Ronald Reagan dans les années 80. Contrairement à l'Initiative de défense stratégique (IDS), le système actuel ne vise pas à arrêter une attaque massive, mais seulement un lancement accidentel ou une attaque isolée provenant d'un pays voyou.
L'IDS devait aussi être déployée entièrement dans l'espace, alors que la version qui sera mise en fonction le 30 septembre prochain renferme des intercepteurs basés en mer et au sol. Le volet spatial, pour l'instant, se limite à appuyer les radars au sol avec des satellites pour détecter les missiles qui font route vers les États-Unis.
Le principe du système de défense est assez simple, mais très difficile à faire fonctionner. Les radars repèrent un missile hostile lancé en direction des États-Unis et transmettent l'information au commandement du bouclier. En fonction de la trajectoire, les militaires choisissent une base à partir de laquelle sera lancé un missile pour aller détruire celui qui approche. Il s'agit de le contrer en le faisant exploser en vol grâce à la seule puissance de l'impact.
Les Américains ont effectué plusieurs tests jusqu'à présent, dont la moitié ont échoué. «Et ceux qui ont réussi n'étaient pas tous réalistes, insiste Sébastien Barthe. Par exemple, les militaires avaient parfois la trajectoire du missile à détruire, ce qui serait impossible ou presque s'il était lancé par un État belliqueux.» En fait, la détection fonctionne bien, c'est l'interception qui cloche actuellement, notamment le moyen de contourner les contrefaçons et autres stratagèmes que des groupes ennemis ne manqueraient pas d'utiliser.
En 2003, le programme a bénéficié d'un budget de 10,5 milliards $CAN. De 2003 à 2007, le financement aura atteint 56 milliards. La mise en service de la première phase est prévue le 30 septembre prochain, avec l'entrée en action de six intercepteurs intercontinentaux (portée supérieure à 5500 kilomètres) en Alaska et de quatre autres en Californie.
Quatorze autres intercepteurs seront déployés en Alaska en 2005. Toujours l'année prochaine, 20 autres engins destructeurs de courte portée (moins de 800 kilomètres) s'ajouteront sur des bateaux équipés du système d'armement Aegis. Des missiles Patriot de troisième génération, basés au sol, seront aussi intégrés au bouclier. Des radars aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Groenland seront utilisés en plus des satellites et au moins un radar canadien sera à leur disposition.
Le projet du président Bush est plus complexe que celui de Reagan parce qu'il vise à intercepter tous les types de missile et pas seulement les missiles intercontinentaux. De plus, les États-Unis cherchent à doter le système d'une capacité d'arrêter l'attaque à toutes les étapes de la trajectoire, soit à la propulsion, à mi-parcours et à la descente.
La technologie actuelle ne fonctionne qu'à mi-parcours, et encore. Quant au projet d'interception en phase de décollage, celle en laquelle Washington fondait beaucoup d'espoir, elle a reçu du plomb dans l'aile il y a un an après la publication d'un rapport scientifique dévastateur de l'American Physical Society. Selon les auteurs, l'interception est possible, mais le délai est si court qu'il faudrait baser l'intercepteur trop près de l'endroit du décollage, voire sur le terrain ennemi.
Le Devoir
Avec la collaboration de Manon Cornellier
Ottawa — Le NPD et le Bloc québécois ont porté leur message tout au long de la dernière campagne électorale: pas question que le Canada participe au «bouclier spatial» et à la «guerre des étoiles» aux côtés des Américains. Des termes rejetés du revers de la main par les libéraux, qui répètent que le projet des États-Unis ne comporte pas de volet spatial.
Paul Martin en aurait obtenu l'engagement de la bouche même du président George W. Bush lors de son voyage à Washington, en mai dernier. «Le président a confirmé à la table qu'il n'envisage pas, dans ce que nous sommes en train de discuter, d'armements dans l'espace», a lancé le premier ministre canadien.
S'il est vrai que, dans les premières phases du bouclier, aucun engin destructeur n'ira rejoindre les satellites, il en va autrement à long terme. «Les responsables canadiens peuvent bien dire ce qu'ils veulent, la Maison-Blanche n'a pas changé d'avis, il y aura des armes dans l'espace quand la technologie va le permettre», affirme Victoria Samson, analyste principale au Center for Defense Information, rejoint par Le Devoir à Washington.
Plus tôt cette année, le Pentagone a demandé 47 millions supplémentaires pour son programme de recherche sur la militarisation de l'espace, confirmant que les intentions de Washington n'avaient pas changé. Des sources militaires canadiennes anonymes citées par l'Ottawa Citizen affirment que les États-Unis sont tentés de placer ces recherches sous la mention «black territory», soit les expérimentations militaires ultrasecrètes du Pentagone, évitant ainsi une trop grande pression de l'opinion publique.
Le but ultime
Mais le but reste le même: déployer en 2012, si possible, une batterie de 24 missiles au laser dans l'espace. Les cibles éventuelles seraient à la fois les missiles ennemis lancés en direction des États-Unis, mais aussi les satellites des autres pays en temps de guerre.
«Le volet spatial est en veilleuse, car le financement que nous avons obtenu est seulement suffisant pour soutenir les intercepteurs au sol et en mer, pas ceux dans l'espace. La recherche se poursuit quand même, car elle dure depuis longtemps et on ne va pas tout abandonné comme ça», a expliqué au Devoir Rick Lehner, porte-parole de la Missile Defense Agency, à Washington, l'organisme responsable de la mise en place du bouclier.
Est-ce que le Canada pourrait se retirer du bouclier en 2012 si les Américains vont de l'avant et que le gouvernement canadien refuse une militarisation de l'espace? «Je pense que le Canada serait pris au piège, puisque les États-Unis ne mettront pas en place un tout nouveau système juste parce que le Canada n'est pas d'accord, soutient Victoria Samson. Washington va vouloir construire sur les bases en place depuis des années, comme le NORAD. Ce serait très difficile d'en sortir.»
La question reste toutefois très hypothétique, déclare Sébastien Barthe, spécialiste du bouclier antimissile à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM. «Les États-Unis demandent au Canada un appui politique pour maintenant, pas pour le futur, car ils ne savent pas eux-mêmes si ça va fonctionner un jour, mettre des armes dans l'espace. C'est de la science-fiction pour des années encore.»
Houchang Hassan-Yari, directeur du département de science politique et économique au Collège militaire royal du Canada, à Kingston, abonde dans le même sens. «On est loin de ça sur le plan technique, mais aussi sur le plan politique, dit-il. On ne sait pas qui sera au pouvoir au Canada et aux États-Unis en 2012. Les plans peuvent changer.»
Un projet différent
Malgré cette similitude, le projet de bouclier antimissile de George W. Bush ne ressemble pas à celui imaginé par Ronald Reagan dans les années 80. Contrairement à l'Initiative de défense stratégique (IDS), le système actuel ne vise pas à arrêter une attaque massive, mais seulement un lancement accidentel ou une attaque isolée provenant d'un pays voyou.
L'IDS devait aussi être déployée entièrement dans l'espace, alors que la version qui sera mise en fonction le 30 septembre prochain renferme des intercepteurs basés en mer et au sol. Le volet spatial, pour l'instant, se limite à appuyer les radars au sol avec des satellites pour détecter les missiles qui font route vers les États-Unis.
Le principe du système de défense est assez simple, mais très difficile à faire fonctionner. Les radars repèrent un missile hostile lancé en direction des États-Unis et transmettent l'information au commandement du bouclier. En fonction de la trajectoire, les militaires choisissent une base à partir de laquelle sera lancé un missile pour aller détruire celui qui approche. Il s'agit de le contrer en le faisant exploser en vol grâce à la seule puissance de l'impact.
Les Américains ont effectué plusieurs tests jusqu'à présent, dont la moitié ont échoué. «Et ceux qui ont réussi n'étaient pas tous réalistes, insiste Sébastien Barthe. Par exemple, les militaires avaient parfois la trajectoire du missile à détruire, ce qui serait impossible ou presque s'il était lancé par un État belliqueux.» En fait, la détection fonctionne bien, c'est l'interception qui cloche actuellement, notamment le moyen de contourner les contrefaçons et autres stratagèmes que des groupes ennemis ne manqueraient pas d'utiliser.
En 2003, le programme a bénéficié d'un budget de 10,5 milliards $CAN. De 2003 à 2007, le financement aura atteint 56 milliards. La mise en service de la première phase est prévue le 30 septembre prochain, avec l'entrée en action de six intercepteurs intercontinentaux (portée supérieure à 5500 kilomètres) en Alaska et de quatre autres en Californie.
Quatorze autres intercepteurs seront déployés en Alaska en 2005. Toujours l'année prochaine, 20 autres engins destructeurs de courte portée (moins de 800 kilomètres) s'ajouteront sur des bateaux équipés du système d'armement Aegis. Des missiles Patriot de troisième génération, basés au sol, seront aussi intégrés au bouclier. Des radars aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Groenland seront utilisés en plus des satellites et au moins un radar canadien sera à leur disposition.
Le projet du président Bush est plus complexe que celui de Reagan parce qu'il vise à intercepter tous les types de missile et pas seulement les missiles intercontinentaux. De plus, les États-Unis cherchent à doter le système d'une capacité d'arrêter l'attaque à toutes les étapes de la trajectoire, soit à la propulsion, à mi-parcours et à la descente.
La technologie actuelle ne fonctionne qu'à mi-parcours, et encore. Quant au projet d'interception en phase de décollage, celle en laquelle Washington fondait beaucoup d'espoir, elle a reçu du plomb dans l'aile il y a un an après la publication d'un rapport scientifique dévastateur de l'American Physical Society. Selon les auteurs, l'interception est possible, mais le délai est si court qu'il faudrait baser l'intercepteur trop près de l'endroit du décollage, voire sur le terrain ennemi.
Le Devoir
Avec la collaboration de Manon Cornellier
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