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L'Afrique au centre du sommet du G8 - Une modeste présence

Guy Taillefer   22 juin 2002  International
Altaf Sheriff possède à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, une usine de fabrication de stylos Bic qu'il n'est pas certain de pouvoir faire fonctionner encore longtemps. «Le pouvoir d'achat de la population est si effondré», dit-il, qu'il est difficile de trouver un marché pour un bien de consommation aussi banal qu'un stylo. Son usine pourrait fermer «dans l'année» si ce pays en guerre depuis quatre ans n'en sort pas bientôt.

Sauf qu'il patiente. Né au Congo, M. Sheriff est citoyen canadien depuis les années 70. Ce qui lui permet pour le moment de persister à Kinshasa, c'est l'usine de plastique que sa famille possède à Anjou, dans l'est de Montréal.

La présence commerciale canadienne en Afrique est modeste (leur passé colonial permet encore à la France et à la Grande-Bretagne de tirer bien des ficelles) et le cas de M. Sheriff illustre cette discrétion en même temps qu'il traduit l'entêtement d'une classe d'affaires à ne pas renoncer à un continent dont on n'arrête pas de vanter le potentiel — comme en écho à ses énormes difficultés. C'est ce «potentiel» que les pays du G8, qui se réunissent à partir de mercredi en Alberta, promettent de développer en s'appuyant sur le projet de Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (connu sous l'acronyme anglais NEPAD), une initiative à grand déploiement portée par le président sud-africain Thabo Mbeki et les chefs d'État du Nigeria, du Sénégal, de l'Algérie et de l'Égypte.

Le commerce

L'année dernière, la proportion des exportations de marchandises du Canada à destination de ce continent de 800 millions d'habitants représentait un infime 0,33 % de ses exportations dans le monde. La valeur de ses échanges avec le continent a atteint à peine 3,5 milliards de dollars. Autrement dit, les échanges du Canada avec la Colombie ou Cuba ont été supérieurs en valeur à son commerce avec l'Afrique du Sud ou le Nigeria, pourtant deux «moteurs» de la région subsaharienne et principaux partenaires commerciaux du Canada dans cette région. Encore que le Canada ne constitue pas un cas d'exception: la part de l'Afrique dans le commerce mondial ne dépasse pas 2 %.

La présence canadienne en Afrique, c'est le génie de SNC Lavalin, évidemment, et celui de Tecsult. C'est aussi celui d'Hydro-Québec International, bien que cette dernière se soit retirée de projets de gestion de l'électricité au Sénégal, en Guinée et au Mali. Cette présence tient aussi à ses sociétés minières dans la mesure où le potentiel africain passe largement par ses ressources naturelles — que les conflits et les corruptions gouvernementales n'ont du reste jamais vraiment empêché d'exploiter, au grand dam des ONG et des groupes de défense environnementale, très critiques face aux valeurs de développement de la nébuleuse des consortiums miniers.

Un document de stratégie du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international canadien indique que «plus de 50 % de l'exploration minière en Afrique est réalisée par des Canadiens». C'est Barrick Gold en Tanzanie, Placer Dome en Afrique du Sud, First Quantum dans le sud-est du Congo-Kinshasa. C'est aussi une entreprise montréalaise comme Semafo qui exploite une mine d'or en Guinée et dont le président, Benoît Lasalle, dit qu'il pourrait «en ouvrir une par année» si seulement les banques canadiennes étaient moins «frileuses» face à l'Afrique et acceptaient de financer des projets.

C'est une frilosité que M. Lasalle juge de moins en moins justifiée et que les tenants du NEPAD devront justement percer s'ils veulent que leur projet décolle. Encore trop peu de gens croient à la «renaissance africaine», à son avis; le continent ne mérite pas toute la mauvaise presse qu'on lui fait. Vrai qu'il est toujours difficile de faire des affaires en Afrique et que les problèmes de logistique et de financement demeurent aigus, dit M. Lasalle, «mais l'Afrique de Bokassa et des pots-de-vin est terminée depuis longtemps».

Un vent de démocratie souffle sur le continent, opine Gilles Forget, directeur du bureau de Dakar du Centre de recherche pour le développement international (CRDI). Bénin, Sénégal, Cap-Vert, Nigeria, Ghana... Le continent a de plus en plus de gouvernements élus démocratiquement alors que «la corruption devient l'exception», analyse son collègue Luc Savard, un économiste. Dans cette perspective, croient-ils, les engagements de «bonne gouvernance» et de démocratisation faits par les pères africains du NEPAD pour attirer les investissements étrangers ne sont pas des promesses en l'air. Elles s'inscrivent plutôt dans l'évolution, «évidemment inégale», d'un continent où les sociétés civiles nationales prennent lentement leur place. Selon eux, le premier ministre Jean Chrétien, dont l'intérêt soudain pour l'Afrique est jugé suspect en certains milieux, a compris que «la conjoncture est favorable».

Exemple du Nigeria, débarrassé de l'ancien dictateur Sani Abacha depuis 1998 et réconcilié avec la démocratie élective: «Il y a un boum économique au Nigeria depuis cinq ans», dit Luc Savard, qui y voit la preuve que l'Afrique a moins besoin de grande révolution des mentalités ou des cultures que de conditions de base au développement économique communes à n'importe quelle société dans le monde.

Vrai que «les partis uniques ont à peu près disparu, qu'une dizaine de gouvernements ont été élus à peu près correctement et qu'émerge une presse indépendante», reconnaît Serge Blais, de Développement et Paix, mais il n'en est pas moins agacé par la rhétorique de Jean Chrétien. L'indifférence canadienne face à l'un des conflits les plus meurtriers de l'heure sur la planète, la guerre au Congo-Kinshasa, constitue à son avis un exemple probant: «Le Kosovo a reçu 500 millions de dollars en aide canadienne en 18 mois à partir de 1999. Le Congo, pendant la même période, a reçu 20 millions... » Si Ottawa «croyait» à l'Afrique, dit-il, il jouerait un rôle beaucoup plus actif dans le cas précis et crucial du Congo. Et alors, peut-être, Altaf Sheriff aurait de meilleures raisons d'être patient.






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