Afrique: les promesses sèches d'Évian
Photo : Agence Reuters
Le président français Jacques Chirac a accueilli le président nigérian Olusegun Obasanjo, lors de son arrivée à Évian, le 1er juin dernier. Pour la deuxième fois en autant de sommets, l’avenir de l’Afrique était au menu principal des chefs d
Beaucoup de tapage autour de l'Afrique au sommet du G8 d'Évian où, encore une fois, les Huit ont débouché sur des engagements qui sont de l'ordre de l'accouchement d'une souris.
Belles paroles sur fond d'à peu près rien de concret, sont forcés d'en conclure les africanologues. Rien sur l'ouverture des marchés occidentaux aux produits africains et sur la suppression des subventions agricoles occidentales. Rien non plus sur l'accès aux antiviraux pour lutter contre le sida dans les pays pauvres, gracieuseté de l'obstruction américaine, sinon la promesse de nouvelles contributions au Fonds global de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria. Rien encore sur l'annulation de la dette. Mince récolte, enfin, sur la question de l'accès à l'eau potable.
Coincée entre la «feuille de route» sur le Proche-Orient et la «réconciliation» France-États-Unis au sujet de l'Irak, l'Afrique est rentrée bredouille du sommet alors que le président Jacques Chirac, comme avant lui le premier ministre Jean Chrétien l'année précédente à Kananaskis, avait pourtant juré de placer le continent pauvre au coeur de leurs priorités dans l'espoir de lui donner les impulsions nécessaires à son décollage économique.
Pour la deuxième fois en autant de sommets, l'avenir de l'Afrique, la seule région du monde où la pauvreté croît plutôt qu'elle régresse, était au menu principal des chefs d'État et de gouvernement à Évian.
À Kananaskis en 2002, M. Chrétien s'était fait le champion de la cause africaine, prophétisant que le sommet albertain allait marquer un «nouveau départ» pour l'Afrique et les relations entre pays riches et pauvres. Y avait été adopté par les Huit un ambitieux plan d'action — mesuré en milliards de dollars largement théoriques — en soutien au non moins ambitieux projet de développement continental (connu sous l'acronyme NEPAD) lancé par les présidents de cinq pays africains il y a trois ans — l'un et l'autre étant fondés sur des principes de libéralisation commerciale et de «bon gouvernement». M. Chrétien n'avait pas été chiche, faisant miroiter une contribution de six milliards en cinq ans qui comprenait la création d'un fonds canadien pour l'Afrique de 500 millions.
Comment, un an plus tard, se traduisent concrètement ces espoirs? M. Chirac n'a pas caché une certaine déception, M. Chrétien n'a pas voulu en parler, sinon pour promettre que l'Afrique ne disparaîtra pas de l'ordre du jour des prochains sommets du G8.
À l'envers du discours officiel, des ONG et des syndicats africains ont tiré les leçons cette semaine sans mettre de gants: «De 2002 à 2003: de rien à moins que rien, affirme cette coalition. Les résultats d'Évian révèlent que la volonté politique des huit pays les plus puissants de respecter leurs engagements envers l'Afrique s'est tout simplement tarie.»
«Partenariat à sens unique»
«Quand on regarde les grands enjeux — commerce, investissements et aide au développement — contenus dans la déclaration de synthèse d'Évian sur l'Afrique, on découvre à quel point les engagements et les responsabilités sont à sens unique, c'est-à-dire singulièrement absents du côté du G8», affirme pour sa part Bonnie Campbell, professeure de science politique à l'UQAM. À sens unique dans la mesure où les riches attendent de l'A-frique qu'elle s'intègre à l'économie mondiale, «mais sans lui en donner les moyens».
«Les Africains sont dans une situation où on leur dit: ouvrez et développez vos économies, tout en vous soumettant à des règles imposées par l'OMC [Organisation mondiale du commerce], qui interdisent de plus en plus aux États de poser des conditions aux investisseurs.»
- Sur le commerce, estime cette experte, Évian a produit un «document plus que décevant». Aucune entente n'a été conclue parmi les riches sur l'élimination des crédits à l'exportation, sur la suppression des subventions occidentales aux produits agricoles (par exemple, les subventions des États-Unis à leur industrie du coton ont étranglé la culture cotonnière au Mali) et sur l'ouverture des marchés occidentaux aux exportations africaines. Sur cette dernière question, dit-elle, les Huit sont «incroyablement timides. On est très, très loin d'un engagement à ouvrir nos frontières».
- Au sujet des investissements: cette question est au coeur du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique), s'agissant d'ouvrir les économies africaines et de créer un environnement propice aux investissements. «On sait très bien que l'investissement en soi n'est pas garant du développement», dit Mme Campbell, mais l'essentielle discussion sur l'articulation des investissements en fonction des activités locales et nationales n'a pas lieu. «Silence total là-dessus.»
Elle fait remarquer que le Canada a créé un fonds d'investissement africain, doté d'une enveloppe de 100 millions en aide publique, mais qu'il circule «très peu d'information sur les modalités d'octroi et de suivi» permettant de vérifier si les entreprises tiennent parole sur les responsabilités sociales (conditions de travail, respect de l'environnement... ) que l'on attend d'elles.
- Sur l'aide au développement: le sommet a donné lieu à «des engagements à la pièce peu compréhensibles», affirme Mme Campbell, alors que les pays riches promettent depuis deux ans de faire mieux pour se rapprocher du vieil objectif du 0,7 % du PNB. Elle note qu'Évian n'a donné lieu à aucun engagement collectif, ni à la moindre avancée sur la création de normes de transparence qui permettraient de savoir àquelles fins sont utilisés les fonds.
«Il n'y a pas de responsabilisation des bailleurs.» Elle montre du doigt le Canada pour n'avoir réservé que le cinquième de son aide au développement social. Elle déplore aussi que rien n'ait été acquis sur le déliement de l'aide, ce qui continue donc de faire en sorte que les pays pauvres sont tenus d'acheter les produits des bailleurs.
Sur d'autres sujets comme la santé, Mme Campbell juge «scandaleuse» l'absence d'entente sur l'accès aux médicaments génériques et le renvoi aux négociations de l'OMC alors qu'une urgence inouïe existe pour les 28 millions de personnes infectées par le VIH en Afrique subsaharienne.
Elle déplore en outre le «chacun pour soi» face au débat sur l'annulation de la dette des pays très endettés (PTE) — le Canada, par exemple, a déjà annulé les dettes bilatérales de 14 PTE. «Mais dans le même document de synthèse, le sommet d'Évian reconnaît que 40 millions d'Africains crèvent de faim tandis que rien n'est dit sur le fait que les budgets de santé, d'éducation et d'agriculture ont tous été coupés pour rembourser la dette.»
Dans cette perspective, dit-elle, il est frappant de constater que les Huit ont placé les questions de sécurité devant celles de développement. Mme Campbell se demande où le G8 a trouvé l'audace de vanter la «consolidation de la paix» dans des pays comme le Burundi et le Congo-Kinshasa. Le premier est aux prises avec une guerre civile vieille de dix ans. Dans le second sévit une guerre qui a fait plus de trois millions de morts, essentiellement civils, depuis 1998.
Belles paroles sur fond d'à peu près rien de concret, sont forcés d'en conclure les africanologues. Rien sur l'ouverture des marchés occidentaux aux produits africains et sur la suppression des subventions agricoles occidentales. Rien non plus sur l'accès aux antiviraux pour lutter contre le sida dans les pays pauvres, gracieuseté de l'obstruction américaine, sinon la promesse de nouvelles contributions au Fonds global de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria. Rien encore sur l'annulation de la dette. Mince récolte, enfin, sur la question de l'accès à l'eau potable.
Coincée entre la «feuille de route» sur le Proche-Orient et la «réconciliation» France-États-Unis au sujet de l'Irak, l'Afrique est rentrée bredouille du sommet alors que le président Jacques Chirac, comme avant lui le premier ministre Jean Chrétien l'année précédente à Kananaskis, avait pourtant juré de placer le continent pauvre au coeur de leurs priorités dans l'espoir de lui donner les impulsions nécessaires à son décollage économique.
Pour la deuxième fois en autant de sommets, l'avenir de l'Afrique, la seule région du monde où la pauvreté croît plutôt qu'elle régresse, était au menu principal des chefs d'État et de gouvernement à Évian.
À Kananaskis en 2002, M. Chrétien s'était fait le champion de la cause africaine, prophétisant que le sommet albertain allait marquer un «nouveau départ» pour l'Afrique et les relations entre pays riches et pauvres. Y avait été adopté par les Huit un ambitieux plan d'action — mesuré en milliards de dollars largement théoriques — en soutien au non moins ambitieux projet de développement continental (connu sous l'acronyme NEPAD) lancé par les présidents de cinq pays africains il y a trois ans — l'un et l'autre étant fondés sur des principes de libéralisation commerciale et de «bon gouvernement». M. Chrétien n'avait pas été chiche, faisant miroiter une contribution de six milliards en cinq ans qui comprenait la création d'un fonds canadien pour l'Afrique de 500 millions.
Comment, un an plus tard, se traduisent concrètement ces espoirs? M. Chirac n'a pas caché une certaine déception, M. Chrétien n'a pas voulu en parler, sinon pour promettre que l'Afrique ne disparaîtra pas de l'ordre du jour des prochains sommets du G8.
À l'envers du discours officiel, des ONG et des syndicats africains ont tiré les leçons cette semaine sans mettre de gants: «De 2002 à 2003: de rien à moins que rien, affirme cette coalition. Les résultats d'Évian révèlent que la volonté politique des huit pays les plus puissants de respecter leurs engagements envers l'Afrique s'est tout simplement tarie.»
«Partenariat à sens unique»
«Quand on regarde les grands enjeux — commerce, investissements et aide au développement — contenus dans la déclaration de synthèse d'Évian sur l'Afrique, on découvre à quel point les engagements et les responsabilités sont à sens unique, c'est-à-dire singulièrement absents du côté du G8», affirme pour sa part Bonnie Campbell, professeure de science politique à l'UQAM. À sens unique dans la mesure où les riches attendent de l'A-frique qu'elle s'intègre à l'économie mondiale, «mais sans lui en donner les moyens».
«Les Africains sont dans une situation où on leur dit: ouvrez et développez vos économies, tout en vous soumettant à des règles imposées par l'OMC [Organisation mondiale du commerce], qui interdisent de plus en plus aux États de poser des conditions aux investisseurs.»
- Sur le commerce, estime cette experte, Évian a produit un «document plus que décevant». Aucune entente n'a été conclue parmi les riches sur l'élimination des crédits à l'exportation, sur la suppression des subventions occidentales aux produits agricoles (par exemple, les subventions des États-Unis à leur industrie du coton ont étranglé la culture cotonnière au Mali) et sur l'ouverture des marchés occidentaux aux exportations africaines. Sur cette dernière question, dit-elle, les Huit sont «incroyablement timides. On est très, très loin d'un engagement à ouvrir nos frontières».
- Au sujet des investissements: cette question est au coeur du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique), s'agissant d'ouvrir les économies africaines et de créer un environnement propice aux investissements. «On sait très bien que l'investissement en soi n'est pas garant du développement», dit Mme Campbell, mais l'essentielle discussion sur l'articulation des investissements en fonction des activités locales et nationales n'a pas lieu. «Silence total là-dessus.»
Elle fait remarquer que le Canada a créé un fonds d'investissement africain, doté d'une enveloppe de 100 millions en aide publique, mais qu'il circule «très peu d'information sur les modalités d'octroi et de suivi» permettant de vérifier si les entreprises tiennent parole sur les responsabilités sociales (conditions de travail, respect de l'environnement... ) que l'on attend d'elles.
- Sur l'aide au développement: le sommet a donné lieu à «des engagements à la pièce peu compréhensibles», affirme Mme Campbell, alors que les pays riches promettent depuis deux ans de faire mieux pour se rapprocher du vieil objectif du 0,7 % du PNB. Elle note qu'Évian n'a donné lieu à aucun engagement collectif, ni à la moindre avancée sur la création de normes de transparence qui permettraient de savoir àquelles fins sont utilisés les fonds.
«Il n'y a pas de responsabilisation des bailleurs.» Elle montre du doigt le Canada pour n'avoir réservé que le cinquième de son aide au développement social. Elle déplore aussi que rien n'ait été acquis sur le déliement de l'aide, ce qui continue donc de faire en sorte que les pays pauvres sont tenus d'acheter les produits des bailleurs.
Sur d'autres sujets comme la santé, Mme Campbell juge «scandaleuse» l'absence d'entente sur l'accès aux médicaments génériques et le renvoi aux négociations de l'OMC alors qu'une urgence inouïe existe pour les 28 millions de personnes infectées par le VIH en Afrique subsaharienne.
Elle déplore en outre le «chacun pour soi» face au débat sur l'annulation de la dette des pays très endettés (PTE) — le Canada, par exemple, a déjà annulé les dettes bilatérales de 14 PTE. «Mais dans le même document de synthèse, le sommet d'Évian reconnaît que 40 millions d'Africains crèvent de faim tandis que rien n'est dit sur le fait que les budgets de santé, d'éducation et d'agriculture ont tous été coupés pour rembourser la dette.»
Dans cette perspective, dit-elle, il est frappant de constater que les Huit ont placé les questions de sécurité devant celles de développement. Mme Campbell se demande où le G8 a trouvé l'audace de vanter la «consolidation de la paix» dans des pays comme le Burundi et le Congo-Kinshasa. Le premier est aux prises avec une guerre civile vieille de dix ans. Dans le second sévit une guerre qui a fait plus de trois millions de morts, essentiellement civils, depuis 1998.
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