Coups d'État, le retour?
Un vrai putsch, avec l'armée qui boute dehors un président constitutionnellement élu. On n'avait pas vu ça depuis belle lurette, dans cette région du monde longtemps synonyme de coups d'États, de golpes à répétition. Aux XIXe et XXe siècles, dans des pays comme la Bolivie et le Honduras, chaque saison ou presque amenait un nouveau général prêt à sauver la patrie... À La Paz, dans le quartier du palais présidentiel, certains hôtels louaient même des chambres... «avec vue sur le coup d'État»!
Ce week-end, au Honduras, l'armée a chassé un président de gauche, dans un pays fortement inégalitaire où le pouvoir traditionnel a longtemps reposé entre les mains de l'oligarchie terrienne... et, jusqu'aux années 1980, des officiers galonnés.
Il est trop tôt pour savoir si ce coup est un retour durable au passé, ou un hoquet passager de l'Histoire. À l'échelle du sous-continent — Amérique centrale et Amérique du Sud combinées —, il fait en tout cas figure d'exception.
Hormis l'Équateur qui a connu deux épisodes récents, et le Venezuela avec trois putschs ratés — deux en 1992, dont un tenté par un jeune militaire du nom d'Hugo Chávez... puis en 2002, cette fois contre le même Chávez —, l'Amérique latine a connu depuis vingt ans la consolidation de gouvernements régulièrement élus. Le cantonnement des armées dans leurs casernes et leur subordination au pouvoir civil sont devenus la règle.
L'Argentine, le Chili et le Brésil, qui avaient subi dans les années 60 et 70 des dictatures galonnées particulièrement féroces (surtout les deux premiers), sont aujourd'hui des démocraties stables, où le débat politique et socio-économique, souvent très vigoureux, reste sous le parapluie de la légalité et du pluralisme politique.
**
Au-delà des Amériques, le putsch comme méthode de changement de gouvernement est en forte régression... l'Afrique faisant une fois de plus figure de triste exception. Depuis 2000, environ 75 % des putschs réussis ou avortés dans le monde (une trentaine) se sont déroulés sur le continent noir. Si, outre l'Afrique, on retire de la liste les îles Fidji et la Thaïlande — où les pulsions putschistes reviennent régulièrement — ou encore le Pakistan, dix ans après le coup du général Moucharraf, il ne reste presque plus rien.
À moins, à moins... que l'on élargisse la notion de putsch, pour y inclure par exemple des événements comme ceux d'Iran, où les forces répressives, alliées à une fraction de l'oligarchie politique et religieuse, viennent «corriger» les résultats électoraux et empêcher brutalement les protestataires de se faire entendre. Ou que l'on mette dans la liste certains pays où — même sans putsch, même avec des élections — le pouvoir civil et constitutionnel reste sous «haute surveillance», voire investi par de nombreuses personnes en uniforme ou proches de l'armée (Indonésie).
Il n'empêche: depuis la fin du communisme en Europe et la chute des dictatures militaires en Amérique latine... le renversement des démocraties au bout du fusil est devenu un événement rare.
**
Dans une entrevue publiée hier par le quotidien El Pais, menée quelques heures à peine avant son éviction manu militari, le président Manuel Zelaya — gauchiste tardif, qui provient lui-même de la classe possédante — exprimait sa conviction d'avoir déjoué les manoeuvres des militaires et des juges qui représentent l'oligarchie traditionnelle du Honduras.
Il déclarait dans cette entrevue avoir obtenu le soutien de la Maison-Blanche à l'ordre constitutionnel: «Si je suis assis ici au palais présidentiel, en train de vous parler, c'est grâce aux États-Unis», déclarait-il vendredi à l'envoyé du grand quotidien espagnol.
Le coeur du conflit actuel — et déclencheur de la présente crise — c'était son projet de tenir un référendum visant à permettre à un président sortant de se représenter devant les électeurs. Air connu en Amérique latine, où la plupart des constitutions «post-dictature» des années 80 et 90 avaient inséré des clauses dites de «mandat unique», pour éloigner l'antique tentation du caudillo qui se perpétue au pouvoir... Tentation qui, avec les putschs à répétition, représente «l'autre» cauchemar latino-américain. Les uns après les autres, depuis dix ou quinze ans, des présidents ont fait abroger cette clause.
Signe d'une démocratie apaisée? Pas partout, à ce qu'il semble... Dans ce cas-ci, les juges — opposés à la tenue du référendum — se sont alliés aux forces armées pour faire payer à Zelaya son supposé «crime» de lèse-démocratie.
*****
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
Ce week-end, au Honduras, l'armée a chassé un président de gauche, dans un pays fortement inégalitaire où le pouvoir traditionnel a longtemps reposé entre les mains de l'oligarchie terrienne... et, jusqu'aux années 1980, des officiers galonnés.
Il est trop tôt pour savoir si ce coup est un retour durable au passé, ou un hoquet passager de l'Histoire. À l'échelle du sous-continent — Amérique centrale et Amérique du Sud combinées —, il fait en tout cas figure d'exception.
Hormis l'Équateur qui a connu deux épisodes récents, et le Venezuela avec trois putschs ratés — deux en 1992, dont un tenté par un jeune militaire du nom d'Hugo Chávez... puis en 2002, cette fois contre le même Chávez —, l'Amérique latine a connu depuis vingt ans la consolidation de gouvernements régulièrement élus. Le cantonnement des armées dans leurs casernes et leur subordination au pouvoir civil sont devenus la règle.
L'Argentine, le Chili et le Brésil, qui avaient subi dans les années 60 et 70 des dictatures galonnées particulièrement féroces (surtout les deux premiers), sont aujourd'hui des démocraties stables, où le débat politique et socio-économique, souvent très vigoureux, reste sous le parapluie de la légalité et du pluralisme politique.
**
Au-delà des Amériques, le putsch comme méthode de changement de gouvernement est en forte régression... l'Afrique faisant une fois de plus figure de triste exception. Depuis 2000, environ 75 % des putschs réussis ou avortés dans le monde (une trentaine) se sont déroulés sur le continent noir. Si, outre l'Afrique, on retire de la liste les îles Fidji et la Thaïlande — où les pulsions putschistes reviennent régulièrement — ou encore le Pakistan, dix ans après le coup du général Moucharraf, il ne reste presque plus rien.
À moins, à moins... que l'on élargisse la notion de putsch, pour y inclure par exemple des événements comme ceux d'Iran, où les forces répressives, alliées à une fraction de l'oligarchie politique et religieuse, viennent «corriger» les résultats électoraux et empêcher brutalement les protestataires de se faire entendre. Ou que l'on mette dans la liste certains pays où — même sans putsch, même avec des élections — le pouvoir civil et constitutionnel reste sous «haute surveillance», voire investi par de nombreuses personnes en uniforme ou proches de l'armée (Indonésie).
Il n'empêche: depuis la fin du communisme en Europe et la chute des dictatures militaires en Amérique latine... le renversement des démocraties au bout du fusil est devenu un événement rare.
**
Dans une entrevue publiée hier par le quotidien El Pais, menée quelques heures à peine avant son éviction manu militari, le président Manuel Zelaya — gauchiste tardif, qui provient lui-même de la classe possédante — exprimait sa conviction d'avoir déjoué les manoeuvres des militaires et des juges qui représentent l'oligarchie traditionnelle du Honduras.
Il déclarait dans cette entrevue avoir obtenu le soutien de la Maison-Blanche à l'ordre constitutionnel: «Si je suis assis ici au palais présidentiel, en train de vous parler, c'est grâce aux États-Unis», déclarait-il vendredi à l'envoyé du grand quotidien espagnol.
Le coeur du conflit actuel — et déclencheur de la présente crise — c'était son projet de tenir un référendum visant à permettre à un président sortant de se représenter devant les électeurs. Air connu en Amérique latine, où la plupart des constitutions «post-dictature» des années 80 et 90 avaient inséré des clauses dites de «mandat unique», pour éloigner l'antique tentation du caudillo qui se perpétue au pouvoir... Tentation qui, avec les putschs à répétition, représente «l'autre» cauchemar latino-américain. Les uns après les autres, depuis dix ou quinze ans, des présidents ont fait abroger cette clause.
Signe d'une démocratie apaisée? Pas partout, à ce qu'il semble... Dans ce cas-ci, les juges — opposés à la tenue du référendum — se sont alliés aux forces armées pour faire payer à Zelaya son supposé «crime» de lèse-démocratie.
*****
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
Haut de la page

