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Quand la caméra est reine

Paul Cauchon   10 avril 2003  International
Comme lors de tous ces moments récents où l'histoire a pris un tournant, par exemple le 11 septembre 2001 ou à l'occasion de la chute du mur de Berlin, ce sont les images télévisées qui marquent l'histoire. Plus tard, beaucoup plus tard, elles feront partie des documentaires, des livres d'histoire, elles seront analysées, disséquées, et on trouvera peut-être des prises de vue alternatives qui nous feront voir les choses autrement.

Mais en attendant, sur tous les écrans du monde hier, la caméra était reine. Les bulletins de nouvelles s'ouvraient sur la chute de cette immense statue de Saddam Hussein. Le symbole était trop gros, trop évident, pour qu'on s'en passe. D'abord modestement attaquée à coups de pioche par des Irakiens, la statue a ensuite été voilée du drapeau américain par un soldat qui, se rendant probablement compte à quel point il ne faut pas jouer impunément avec les symboles, s'est empressé de remplacer la bannière de l'oncle Sam par le drapeau de l'Irak.

Il a ensuite fallu en finir. Là encore, le symbole a été trop facile à décoder: les Irakiens n'y sont pas parvenus seuls, et il a fallu l'aide d'un char américain pour jeter par terre la statue qui s'est d'abord inclinée, en un dernier geste pour s'accrocher au pouvoir, avant de s'écrouler. Faute de trouver le vrai Saddam Hussein, les Bagdadis ont traîné la tête de la statue dans les rues. On ne peut pas toujours avoir le corps d'un dictateur à pendre soi-même, comme ce fut le cas avec Mussolini...

Pour les réseaux de télévision, c'était parfait, et c'était exactement l'image forte dont on aura besoin pour ouvrir tous les bulletins de l'après-guerre.

Sont ensuite venues les scènes de pillage, un pillage qui semblait joyeux et anarchique. On a vu des habitants s'enfuir dans la rue avec des lustres volés dans les bâtiments administratifs du régime et les entasser dans une voiture déglinguée. Que faire d'un tel lustre, d'un tel luxe, quand on habite à plusieurs dans un petit deux-pièces et qu'on gagne un salaire de misère? On l'ignore. Peut-être était-ce une façon, une seule fois dans sa vie, de toucher soi-même un morceau de pouvoir.

Mais les images les plus fortes ont peut-être été celles de Marines qui débarquaient dans les immeubles, défonçant les portes à coups de mitraillette, s'emparant de chaque pièce pendant qu'ils étaient suivis à la trace par une caméra un peu instable. Ce n'est plus un travail de guerre, c'est le fantasme vécu en temps réel de jeunes boys nourris de McDo, de Rambo et de jeux vidéo (quelqu'un peut-il croire un seul instant que si le danger avait été réel dans ces immeubles, un caméraman aurait suivi d'aussi près?). Les réseaux américains n'en peuvent plus, CNN repasse ces images en boucle, c'est le moment de gloire tant attendu; enfin, on peut prouver au monde entier que le cinéma américain est réel, on peut prouver que ces boys armés jusqu'aux dents travaillent comment Stallone ou Vin Diesel. La preuve est faite.

Quant aux images d'enfants irakiens aux membres arrachés et de femmes carbonisées, on s'en passera. De toute façon, on ne les voit pas tellement non plus dans les films hollywoodiens.






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