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Birmanie: est-il trop tard?

Guy Taillefer   15 mai 2008  International
Photo : Agence Reuters
Réunion d'urgence de l'ONU, mission spéciale européenne à Rangoon, nouvelle dépression tropicale menaçant le delta de l'Irrawaddy, détournement présumé de l'aide par l'armée birmane: la communauté internationale multipliait hier les pressions croisées sur la junte birmane afin qu'elle ouvre les portes du pays et permette enfin aux travailleurs humanitaires étrangers de venir en aide aux deux millions et demi de sinistrés du cyclone Nargis, survenu il y a maintenant 12 jours.

Pour tout geste, la junte a autorisé hier 160 travailleurs humanitaires asiatiques, en provenance du Bangladesh, de la Chine, de l'Inde et de la Thaïlande, à pénétrer dans le pays, tout en continuant d'arguer que, pour l'essentiel, elle avait la situation bien en main. Les conditions dans lesquelles ces 160 personnes pourront travailler ne sont pas claires. Du reste, le geste n'est encore que symbolique, compte tenu des milliers d'humanitaires qui attendent l'ouverture des frontières birmanes pour lancer une opération d'urgence et de grande envergure, du type de celle qui avait suivi le tsunami de décembre 2004 en Asie.

Les secours entrent au compte-gouttes en Birmanie grâce à des avions internationaux qui atterrissent à Rangoon, dont encore cinq appareils américains hier. La situation est aujourd'hui telle que des organisations humanitaires ne sont pas loin de dire qu'il est maintenant «trop tard» pour prodiguer une aide efficace. «Une occasion a été perdue», a déploré Chris Lom, de l'Organisation internationale pour les migrations. «Face à une catastrophe, il faut réagir extrêmement vite et de manière organisée. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.» D'autant que, selon des directeurs d'ONG cités hier par The New York Times, une partie de l'aide matérielle qui arrive dans le pays est détroussée et stockée par les militaires à leurs propres fins.

Les sinistrés ne recevraient qu'un dixième de l'aide nécessaire. «C'est affreux. Les gens sont dans un besoin désespéré, ils prient lorsque des véhicules passent à proximité», a témoigné à Reuters Gordon Bacon, coordonnateur du Comité de secours internationaux, par téléphone depuis Rangoon.

Dépêché à Rangoon en mission «strictement humanitaire» pour tenter de venir à bout de la profonde méfiance des généraux birmans, le commissaire européen au Développement, Louis Michel, n'était hier guère plus optimiste. Il a déclaré à l'AFPTV à Bangkok que la Birmanie était confrontée à un risque de «famine» en raison de la destruction par le cyclone de «tous les stocks de riz» dans le delta de l'Irrawaddy, le grenier du pays. «Il faudrait qu'on travaille ici pendant des semaines, des mois et des années avant de rectifier, avant de corriger les effets d'un tel drame», a-t-il prévenu.

Il y a 12 jours que s'est produite la catastrophe, qui a fait quelque 66 000 morts et disparus, selon le gouvernement birman, mais peut-être en réalité plus de 200 000, selon certaines évaluations internationales. Quelque deux millions et demi de rescapés, pour la plupart de petits riziculteurs, vivent dans le plus grand dénuement, menacés par la faim et la maladie, selon l'ONU. Ils ont un besoin urgent d'eau potable, de nourriture, de soins médicaux et d'abris. La saison des plantations approchant, «nous aurons une grave pénurie de riz dans le pays» si les riziculteurs ne sont pas à pied d'oeuvre d'ici trois mois, a prévenu Leon Gouws, représentant du Programme alimentaire mondial de l'ONU en Birmanie. Le PAM a indiqué n'avoir pu livrer de la nourriture qu'à 50 000 personnes.

Le premier ministre thaïlandais, Samak Sundaravej, de retour de Birmanie, a indiqué que son homologue birman, le général Thein Sein, lui avait «garanti» qu'il n'y avait ni épidémies ni famine et lui avait redit que la Birmanie n'avait «pas besoin d'experts internationaux».

Après avoir craint hier qu'une dépression tropicale tourbillonnant au sud-est de Rangoon ne se transforme en cyclone dans les 24 heures suivantes, les prévisionnistes se montraient plus rassurants hier soir. «Cela relève du système de la mousson. Il est peu probable que cela se développe en un cyclone semblable à Nargis», a déclaré à Reuters A. R. Subbiah, du Centre asiatique de prévention des catastrophes naturelles, basé à Bangkok.

À Genève, l'Organisation météorologique mondiale de l'ONU a déclaré qu'elle prévoyait des orages avec des pluies violentes et des vents soutenus. Ce qui provoquerait immanquablement des inondations sur des sols déjà saturés d'eau, s'est inquiétée la Fédération internationale de la Croix-Rouge.

L'ONU se démène

Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a convoqué hier une réunion d'urgence sur la Birmanie, à laquelle ont été conviés les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et les pays de l'Association des nations d'Asie du Sud-Est (ASEAN), dont la Birmanie est membre.

La Grande-Bretagne a proposé l'organisation d'un sommet d'urgence de l'ONU après que plusieurs pays européens eurent appelé, en vain, à une saisine du Conseil de sécurité, à laquelle se sont opposées la Chine et la Russie.

Un vif débat agite depuis quelques jours les milieux diplomatiques et les spécialistes du droit humanitaire quant à la pertinence d'invoquer le concept de «responsabilité de protéger» mis en avant par le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, pour forcer la junte birmane, emmenée par le président Than Shwe, à ouvrir les frontières à l'assistance internationale.

À l'ONU, l'idée d'une intervention unilatérale avancée par M. Kouchner a été vivement critiquée par Edward Luck, le conseiller spécial de Ban Ki-moon. Le ministre français a causé «des dégâts considérables au sein de l'ONU» pour ceux qui tentent de rallier les États membres à ce concept naissant, a estimé mardi M. Luck au Monde. M. Kouchner, a-t-il dit, n'a «pas rendu service à la cause» qu'il défend en utilisant le concept de manière «impropre».

Le concept de «responsabilité de protéger» avait été approuvé par l'Assemblée générale de l'ONU en 2005 pour répondre aux cas de «génocide, crimes de guerre, nettoyage ethnique et crimes contre l'humanité». Mais il ne fait nullement référence à des situations de catastrophes naturelles.

Dans l'entourage de M. Kouchner, on précise que l'approche française se fonde sur «une interprétation extensive, et non littérale», du texte de l'ONU, «car ce que vivent les Birmans peut s'assimiler à un crime de masse», puisque «les gens ne meurent plus du simple fait d'une catastrophe naturelle mais d'un non-accès de l'aide résultant de décisions politiques» de la junte.

La France prend appui sur le rapport rendu en 2001 par la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des États, qui, à l'initiative du Canada, avait codifié pour la première fois la responsabilité de protéger. Ce rapport évoquait la possibilité d'une intervention de la communauté internationale au cas où, face à une «catastrophe naturelle ou environnementale, l'État concerné refuserait, ou serait incapable, de faire face, ou de demander de l'aide, et où un nombre significatif de vies seraient perdues ou menacées». Sauf que ce passage n'a pas été repris dans le texte approuvé par l'ONU en 2005.

À Ottawa, le ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, a fait un pas hésitant en ce sens en affirmant que le Canada avait demandé au Conseil de sécurité de faire pression sur les dictateurs birmans. Le gouvernement conservateur est critiqué par l'opposition pour ne pas avoir défendu plus fermement le principe de responsabilité de protéger et pour n'avoir débloqué que deux millions de dollars en assistance humanitaire pour la Birmanie.

***

Avec Le Monde, Reuters et l'Agence France-Presse






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  • loiselet
    Abonné
    jeudi 15 mai 2008 08h59
    La grande faucheuse humaine
    « Cet article en dit long sur le degré d'humanisme des hypocrites Chine et Russie. Sans mentionner le crime asiatique au Soudan. Quand ce n'est pas les States, ce sont eux qui laissent passer la mort. Heureusement que les animaux n'ont pas l'intelligence des hommes car leur race s'éteindrait plus vite qu'avec la pollution. »

  • andré michaud
    Inscrit
    jeudi 15 mai 2008 09h01
    Ou vont les dons?
    « Dommage, mais pas question que je fasse un don pour aider un pays dont je suis certain que l'état le détournera de son but...C'est un problème aussi relié à plusieurs pays d'Afrique, hélas! Pas question d'enrichir ces leaders corrompus ... »

  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    jeudi 15 mai 2008 09h22
    D'une catastrophe à une autre
    « Les catastrophes naturelles qui viennent de frapper à quelques jours d'intervalle la Birmanie (ou Myanmar) et la Chine devraient inciter à une réflexion mondiale, donc dans le cadre de l'ONU, sur ce sujet. On ne peut oublier le tsunami de décembre 2004, qui faisait suite à un séisme catastrophique au Cachemire, à des pluies dévastatrices en Amérique centrale, et depuis il y en a eu d'autres en Amérique du Sud, et à une succession d'ouragans aux États-Unis, qui sont affectés présentement par des tornades d'une fréquence sans précédent.

    Il y a tout lieu de penser que ces catastrophes en chaîne continueront de faire la une de l'actualité, quelle que soit la cause de celles-ci. Et il est de plus en plus évident que le plus grand nombre de pays sont incapables de faire face seuls au désastre qui s'en suit. Une aide de la communauté internationale toute entière s'avère ainsi nécessaire.

    Deux cas de figure se présentent malheureusement, celui des pays qui font appel à cette aide internationale et celui, plus rare heureusement, d'un pays qui la refuse ou la détourne pour des raisons politiques, comme c'est actuellement le cas au Myanmar. Pour faire face à ces situations, qui touchent la communauté internationale, il faut reconnaître que l'ONU est plutôt désarmée. Et pour ce qui est du Myanmar, il est curieux, pour ne pas dire navrant, de voir Edward Luck, le conseiller spécial du Secrétaire général Ban Ki-moon, polémiquer avec la France et tenir même des propos arrogants au sujet de l'interprétation du concept de «responsabilité de protéger» mis en avant par le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.

    Que, dans la version finale du texte adopté par l'ONU en 2005, ne se trouve pas la possibilité évoquée par la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des États, qui, dans son rapport de 2001 évoquait la possibilité d'une intervention de la communauté internationale au cas où, confronté à une «catastrophe naturelle ou environnementale, l'État concerné refuserait, ou serait incapable, de faire face, ou de demander de l'aide, et où un nombre significatif de vies seraient perdues ou menacées», cela ne change rien au fond du problème.

    En faisant allusion à ce rapport pour justifier sa position, M. Kouchner ne fait que mettre au jour un problème réel, auquel peut-être l'ONU n'avait pas porté grande attention à l'époque, le cas ne s'étant pas présenté. La situation actuelle au Myanmar, tout autant que la possibilité évoquée dans ce rapport et par le ministre français des Affaires étrangères devraient plutôt amener le conseiller Luck à constater un vide dans les dispositions de l'ONU concernant les catastrophes naturelles et à étudier la possibilité d'y remédier.

    Et devant ces faits, il est navrant de constater que le Canada n'a qu'une position bien timide, d'autant que ce fameux rapport est dû à une initiative canadienne. Et de plis, comme l'actuel gouvernement a tendance à s'aligner sur la position des États-Unis, il ne peut manquer de remarquer que la position étatsuniemme est proche de l'interventionnisme nécessaire dans ce genre de situation.

    Quant au cas des pays qui demandent une aide internationale, un cas qui ne manquera pas de se reproduire, le Canada a l'occasion de faire preuve d'initiative, comme l'avait fait Leaster B. Pearson, alors secrétaire d'État aux Affaires extérieures, en proposant la création de casques bleus. Il s'agirait maintenant de proposer la création d'une force d'intervention de Casques rouges qui pourraient intervenir rapidement sur les lieux d'une catastrophe. Je me suis déjà expliqué en détail sur cette question dans un article intitulé «Pourquoi pas des casques rouges», paru dans le journal Le Droit du 18 octobre 2005, auquel je ne peux que remvoyer.

    Dans ces deux domaines, «une interprétation extensive, et non littérale», du texte de l'ONU, «car ce que vivent les Birmans peut s'assimiler à un crime de masse», puisque «les gens ne meurent plus du simple fait d'une catastrophe naturelle mais d'un non-accès de l'aide résultant de décisions politiques» de la junte, comme l'exprime le ministère français des Affaires étrangères, et la création d'une force de Casques rouges, le Canada devrait se montrer actif et dynamique auprès des instances de l'ONU, pour faire progresser ces deux questions, puisqu'il peut se baser sur ses propres initiatives antérieures. Il est inutile d'attendre d'autres catastrophes pour agir, car celles-ci n'attendront pas. »

  • Pierre Rousseau
    Inscrit
    jeudi 15 mai 2008 10h40
    La cage aux lézards
    « Çà fait trente ans que la junte militaire birmane abuse de son pouvoir et tiens les Birmans sous le joug de la tyrannie. Or, les pays occidentaux n'ont à peu près rien fait pour venir en aide aux Birmans, contrairement aux pays où ils trouvent leurs intérêts, comme l'Iraq et l'Afghanistan. Il y a un excellent livre à lire pour ceux qui s'intéressent à la situation de la Birmanie - et c'est un roman qui se lit très bien - il s'agit de «La cage aux lézards» par Karen Connelly. Le livre, écrit en anglais, est maintenant traduit en français.

    On peut dire que suite à Nargis, les Birmans se retrouvent maintenant et pour la plupart dans la cage aux lézards! C'est vraiment honteux. »

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