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Le champ de mines afghan

Alec Castonguay   18 avril 2007  International
Des jambes artificielles destinées aux victimes des mines antipersonnel en Afghanistan. Les engins explosifs font encore 60 morts ou blessés chaque mois.
Photo : Agence Reuters
Des jambes artificielles destinées aux victimes des mines antipersonnel en Afghanistan. Les engins explosifs font encore 60 morts ou blessés chaque mois.
Ravagé par 30 ans de guerre, l'Afghanistan garde des cicatrices jusque dans son sous-sol, où les mines antipersonnel se déterrent aussi facilement que les légumes. Chaque mois, 60 civils afghans sont tués ou blessés par une bombe souterraine posée par les seigneurs de guerre, les Soviétiques et la résistance afghane dans les années 80. Un massacre que l'ONU et ses 8000 employés sur le terrain tentent de juguler.

Kaboul — La chaotique capitale afghane est entourée de montagnes aux sommets couverts de neiges éternelles. Au sud-ouest de Kaboul se dresse ce que les Afghans surnomment «TV Hill» en raison des antennes de télécommunications qui sortent de terre. Sur les flancs de la colline — comme d'ailleurs sur le flanc de toutes les collines qui ceinturent la ville — les habitants ont érigé des centaines de maisonnettes basses en brique qui tiennent debout grâce à du ciment, de la terre... et beaucoup de chance. Le chemin défoncé qui serpente entre les petites résidences est émaillé d'enfants qui jouent dans le sable et saluent les voitures qui passent. La vie bat son plein et les jeunes filles qui sourient à belles dents sont aussi nombreuses que les mines qui menacent chacun de leurs pas.

Les seigneurs de guerre qui se sont disputé la région de Kaboul il y a plus de 15 ans ont laissé un lourd et dangereux héritage. Uniquement sur les flancs de «TV Hill», au milieu des habitations, l'équipe de déminage de l'ONU a déjà trouvé 1968 de ces engins de la mort et 7300 autres munitions (grenades, obus, etc.) qui n'ont pas explosé. Des tragédies en rafale ont attiré les Nations unies dans ce secteur. «C'est une zone prioritaire pour nous ici parce que beaucoup de gens y vivent, explique Shafiqullah Seddiqi, qui est responsable du Programme d'action pour les mines en Afghanistan (PAMA) dans six provinces, dont Kaboul. On n'a pas une idée précise du nombre de mines qu'il y a ici et des endroits où elles sont cachées, alors il faut tout ratisser.»

Plus de 80 personnes en habit bleu de protection remuent la terre à la recherche d'une mine de fer. Au détour d'une habitation, un drapeau rouge vif signale la présence de démineurs. Les résidants passent tout près sans vraiment y porter attention. Quelques mètres plus loin, une ambulance est prête à intervenir si le travail minutieux tourne mal.

La vue sur la ville et les montagnes environnantes a beau couper le souffle, les Afghans de «TV Hill» ne jouent pas avec la mort pour admirer le paysage mais plutôt en raison de la pauvreté extrême. «Ils n'ont pas d'autres endroits où aller. C'est dur de trouver une maison à Kaboul», explique Shafiqullah Seddiqi. Il faut dire que la capitale a doublé de taille depuis 2001, passant de 1,7 à 3,4 millions d'habitants. «Au moins, quand on aura fini, les gens vont pouvoir agrandir ou rénover leurs maisons ici», poursuit le petit homme barbu en montrant de la main les dizaines de maisons grises qui peuplent la colline.

À quelques kilomètres de «TV Hill», l'ONU vient tout juste de terminer le déminage de l'aéroport civil de Kaboul. Des dizaines de mines étaient toujours plantées entre les pistes d'atterrissage. «Il en reste dans la portion militaire de l'aéroport. On n'a pas le droit de s'occuper de cette zone», explique Denise Ducleux, la jeune et dynamique New-Yorkaise qui dirige tout le PAMA. L'organisme onusien a dressé une carte de l'Afghanistan avec des taches de couleurs allant du blanc au rouge, selon la gravité de la situation. Kaboul et les environs sont rouges vifs, tout comme le sud du pays. La situation est pire autour de Kandahar, où les soldats canadiens bataillent contre les talibans. En raison des conflits dans ce coin du pays, l'ONU a d'ailleurs considérablement ralenti le déminage de la région sud.

L'Afghanistan infesté

Les engins explosifs qui parsèment l'Afghanistan font 60 morts ou blessés chaque mois. Un triste bilan qui réjouit tout de même les dirigeants du PAMA. «En 2001, c'étaient 140 victimes par mois. Le succès est évident», dit Denise Ducleux, qui n'a de francophone que le nom. Elle se sent toutefois obligée d'ajouter un bémol: «Ces chiffres sont probablement plus élevés parce que les victimes ne sont pas toutes déclarées dans les hôpitaux.»

L'ONU estime que quatre millions d'Afghans vivent dans des zones à risque (sur 29 millions d'habitants). Plus de 700 millions de mètres carrés sont infestés de mines dans 32 des 34 provinces, propulsant l'Afghanistan dans le peloton de tête mondial des sous-sols contaminés par les explosifs. Le PAMA n'ose même pas se risquer à une prédiction totale. «On ne sait pas combien il y en a encore à déterrer», dit Denise Ducleux. L'ONU offre toutefois un bilan: depuis 1989, 323 000 mines ont été désamorcées. Un milliard de mètres carrés ont été nettoyés.

Plus de 8000 personnes travaillent d'arrache-pied partout au pays pour enrayer la menace. Il s'agit non seulement du plus vieux programme antimine toujours actif à l'ONU, mais aussi du seul entièrement formé de démineurs locaux. Cette expertise qui se développe a d'ailleurs des répercussions ailleurs sur la planète puisque des Afghans donnent maintenant un coup de main en Somalie et au Soudan.

«On n'est pas certain de pouvoir terminer tout le déminage en 2013 selon notre objectif, mais on aura au moins fini de repérer les zones dangereuses, ce qui devrait encore faire chuter le nombre de victimes», dit Denise Ducleux. Un autre montant de 700 millions $US sera nécessaire. Les sommes sont à la hauteur de la tâche. Depuis 2001, près de 400 millions ont été injectés dans le PAMA. Le Canada, toujours très actif sur ce front, a fourni 71 millions au déminage de l'Afghanistan entre 1989 et 2006.

Pendant le règne des talibans, entre 1996 et 2001, l'ONU avait considérablement ralenti ses activités, mais elle ne les a jamais arrêtées complètement. Le siège social du PAMA était alors à Islamabad, au Pakistan.

Théoriquement, ces mines plantées en moyenne à un pied sous terre ne continuent pas de proliférer en Afghanistan. Le pays a signé le traité contre les mines antipersonnel en 2003 et l'ONU affirme pour l'instant ne trouver aucun engin très récent, du moins dans le nord et dans la région de Kaboul. Peut-être que le Sud et la guérilla en cours réserveront de mauvaises surprises à la fin du conflit.






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