Que savait Bush?
L'armure d'invincibilité portée par le président Bush depuis le 11 septembre est égratignée par les révélations selon lesquelles il avait été informé un mois avant les attentats des dangers de détournement d'avions par le réseau terroriste d'Oussama ben Laden.
La nouvelle a tout de suite déclenché une véritable tempête aux États-Unis alors que les médias et l'opposition démocrate au Congrès, bouleversés par l'idée que les attentats auraient peut-être pu être contrecarrés, ont critiqué la Maison-Blanche, quoique de façon généralement plus interrogative qu'accusatrice. Qui savait quoi et quand au sein du gouvernement et des services de sécurité américains, qui ont été montrés du doigt à répétition depuis le 11?
La défense de l'administration Bush a consisté à dire que les renseignements étaient trop généraux pour qu'elle puisse en tirer des avertissements clairs. En éditorial, le Washington Post accréditait hier cette défense et accordait à la Maison-Blanche le bénéfice du doute. Condoleeza Rice, conseillère du président en matière de sécurité nationale, a fait valoir que le gouvernement américain avait pris connaissance l'été dernier de plusieurs rapports sur des menaces terroristes mais que les renseignements étaient éparpillés et pointaient vers la commission d'attentats outre-mer. Le briefing donné par la CIA au président Bush à son ranch texan le 6 août 2001 ne faisait que vaguement référence à des détournements, a soutenu Mme Rice, et reposait sur des renseignements de source britannique remontant à 1998.
En outre, Mme Rice a souligné qu'au cours de cette séance d'information — au coeur de la polémique de cette semaine —, il n'a pas été question d'un mémo datant de juillet 2001 dans lequel un agent du FBI à Phoenix sonnait l'alarme au sujet du nombre de jeunes hommes originaires du Proche-Orient qui suivaient des cours de pilotage. Dans le même mémo, il mentionnait qu'Oussama ben Laden pourrait être en train d'infiltrer l'aviation civile en y plaçant des terroristes comme pilotes, gardiens ou employés d'entretien. Ce rapport est à ce jour l'indication la plus grave des ratés des services de renseignement américains.
L'insistance de Mme Rice à ne pas laisser entrer ce mémo dans la discussion vise à prémunir le président contre l'accusation d'avoir manqué de vigilance. De son côté, le directeur du FBI, Robert S. Mueller, a publiquement reconnu que ses services n'avaient pas accordé suffisamment d'attention aux inquiétudes soulevées par leur bureau de Phoenix.
N'empêche. Pour ce qui en filtre dans la sphère publique, les signaux d'avertissement de détournements suicide remontent au milieu des années 90. En voici quelques-uns.
- En 1994, des radicaux islamistes algériens détournent un avion d'Air France et tuent trois passagers avant d'être capturés pendant une escale à Marseille. On apprend par la suite qu'ils voulaient faire exploser l'avion contre la tour Eiffel, déboulonnant ainsi l'idée qu'une attaque suicide de cette nature était impensable avant le 11 septembre dernier.
- En 1995, la police des Philippines évente un complot de Ramzi Yousef (considéré comme un responsable clé de l'attentat à la bombe contre le World Trade Center en février 1993) visant à faire exploser simultanément 11 avions américains au-dessus du Pacifique et à lancer un appareil sur l'édifice de la CIA à Washington.
- En décembre 2000, les agences de renseignement font état d'une «augmentation de la circulation [d'information] portant sur des activités terroristes».
- En février 2001, des instructeurs d'une école d'aviation de Phoenix expriment leur préoccupation à la FAA (agence fédérale de l'aviation) au sujet du peu de qualifications d'un de leurs étudiants, Hani Hanjour, et de la pauvreté de son anglais. C'est lui qui aurait piloté le Boeing qui a percuté le Pentagone en septembre.
- Entre avril et juillet 2001, Washington reçoit une indication de «menace spécifique» portant sur des attaques d'al-Qaïda contre des intérêts américains au Proche-Orient, dans la péninsule arabique et en Europe. Un groupe contre-terroriste sous la coordination de Mme Rice se réunit pour étudier des informations voulant que des attentats soient commis à Paris, à Rome et en Turquie. La FAA avise les compagnies aériennes de possibles détournements.
- Le 13 août 2001, le Français d'origine marocaine Zacarias Moussaoui est arrêté par le FBI de Minneapolis pour une banale histoire de visa périmé. Comme à Phoenix, le bureau local du FBI est assez rapidement convaincu de tenir une affaire importante, mais il est le seul. Un instructeur de l'Académie de vol de la Pan Am au Minnesota avait des soupçons à son sujet: Moussaoui voulait s'entraîner sur de gros porteurs, en dépit de son expérience limitée. Un agent du FBI qui l'a interrogé a rapporté à ses supérieurs que Moussaoui avait fait état d'un complot vaguement défini ciblant le WTC. Actuellement en détention, il est accusé par les autorités américaines d'être le vingtième pirate de l'air responsable du 11. Il risque la peine de mort.
Le président du comité sénatorial sur le renseignement, Bob Graham, est catastrophé à l'idée que «nous n'ayons pas pu réunir les pièces du puzzle avant que l'horrible événement ne se produise». Des bouts de renseignements ont été relevés par des responsables des services américains de contre-terrorisme mais n'ont jamais été assemblés de façon cohérente parce que des agences comme le FBI et la CIA n'ont pas su agir à temps ou partager les renseignements. Rien de plus facile, réplique Mme Rice, d'affirmer rétrospectivement que la mosaïque des indices dont Washington disposait prophétisait les attentats du 11.
Le gouvernement américain n'en donne pas moins des signes de vouloir se doter d'une espèce d'Hercule Poirot. Le FBI créera par exemple à Washington une «super-escouade» antiterroriste de 1600 agents. La tendance lourde est à la centralisation et au renforcement massif des ressources policières.
La nouvelle a tout de suite déclenché une véritable tempête aux États-Unis alors que les médias et l'opposition démocrate au Congrès, bouleversés par l'idée que les attentats auraient peut-être pu être contrecarrés, ont critiqué la Maison-Blanche, quoique de façon généralement plus interrogative qu'accusatrice. Qui savait quoi et quand au sein du gouvernement et des services de sécurité américains, qui ont été montrés du doigt à répétition depuis le 11?
La défense de l'administration Bush a consisté à dire que les renseignements étaient trop généraux pour qu'elle puisse en tirer des avertissements clairs. En éditorial, le Washington Post accréditait hier cette défense et accordait à la Maison-Blanche le bénéfice du doute. Condoleeza Rice, conseillère du président en matière de sécurité nationale, a fait valoir que le gouvernement américain avait pris connaissance l'été dernier de plusieurs rapports sur des menaces terroristes mais que les renseignements étaient éparpillés et pointaient vers la commission d'attentats outre-mer. Le briefing donné par la CIA au président Bush à son ranch texan le 6 août 2001 ne faisait que vaguement référence à des détournements, a soutenu Mme Rice, et reposait sur des renseignements de source britannique remontant à 1998.
En outre, Mme Rice a souligné qu'au cours de cette séance d'information — au coeur de la polémique de cette semaine —, il n'a pas été question d'un mémo datant de juillet 2001 dans lequel un agent du FBI à Phoenix sonnait l'alarme au sujet du nombre de jeunes hommes originaires du Proche-Orient qui suivaient des cours de pilotage. Dans le même mémo, il mentionnait qu'Oussama ben Laden pourrait être en train d'infiltrer l'aviation civile en y plaçant des terroristes comme pilotes, gardiens ou employés d'entretien. Ce rapport est à ce jour l'indication la plus grave des ratés des services de renseignement américains.
L'insistance de Mme Rice à ne pas laisser entrer ce mémo dans la discussion vise à prémunir le président contre l'accusation d'avoir manqué de vigilance. De son côté, le directeur du FBI, Robert S. Mueller, a publiquement reconnu que ses services n'avaient pas accordé suffisamment d'attention aux inquiétudes soulevées par leur bureau de Phoenix.
N'empêche. Pour ce qui en filtre dans la sphère publique, les signaux d'avertissement de détournements suicide remontent au milieu des années 90. En voici quelques-uns.
- En 1994, des radicaux islamistes algériens détournent un avion d'Air France et tuent trois passagers avant d'être capturés pendant une escale à Marseille. On apprend par la suite qu'ils voulaient faire exploser l'avion contre la tour Eiffel, déboulonnant ainsi l'idée qu'une attaque suicide de cette nature était impensable avant le 11 septembre dernier.
- En 1995, la police des Philippines évente un complot de Ramzi Yousef (considéré comme un responsable clé de l'attentat à la bombe contre le World Trade Center en février 1993) visant à faire exploser simultanément 11 avions américains au-dessus du Pacifique et à lancer un appareil sur l'édifice de la CIA à Washington.
- En décembre 2000, les agences de renseignement font état d'une «augmentation de la circulation [d'information] portant sur des activités terroristes».
- En février 2001, des instructeurs d'une école d'aviation de Phoenix expriment leur préoccupation à la FAA (agence fédérale de l'aviation) au sujet du peu de qualifications d'un de leurs étudiants, Hani Hanjour, et de la pauvreté de son anglais. C'est lui qui aurait piloté le Boeing qui a percuté le Pentagone en septembre.
- Entre avril et juillet 2001, Washington reçoit une indication de «menace spécifique» portant sur des attaques d'al-Qaïda contre des intérêts américains au Proche-Orient, dans la péninsule arabique et en Europe. Un groupe contre-terroriste sous la coordination de Mme Rice se réunit pour étudier des informations voulant que des attentats soient commis à Paris, à Rome et en Turquie. La FAA avise les compagnies aériennes de possibles détournements.
- Le 13 août 2001, le Français d'origine marocaine Zacarias Moussaoui est arrêté par le FBI de Minneapolis pour une banale histoire de visa périmé. Comme à Phoenix, le bureau local du FBI est assez rapidement convaincu de tenir une affaire importante, mais il est le seul. Un instructeur de l'Académie de vol de la Pan Am au Minnesota avait des soupçons à son sujet: Moussaoui voulait s'entraîner sur de gros porteurs, en dépit de son expérience limitée. Un agent du FBI qui l'a interrogé a rapporté à ses supérieurs que Moussaoui avait fait état d'un complot vaguement défini ciblant le WTC. Actuellement en détention, il est accusé par les autorités américaines d'être le vingtième pirate de l'air responsable du 11. Il risque la peine de mort.
Le président du comité sénatorial sur le renseignement, Bob Graham, est catastrophé à l'idée que «nous n'ayons pas pu réunir les pièces du puzzle avant que l'horrible événement ne se produise». Des bouts de renseignements ont été relevés par des responsables des services américains de contre-terrorisme mais n'ont jamais été assemblés de façon cohérente parce que des agences comme le FBI et la CIA n'ont pas su agir à temps ou partager les renseignements. Rien de plus facile, réplique Mme Rice, d'affirmer rétrospectivement que la mosaïque des indices dont Washington disposait prophétisait les attentats du 11.
Le gouvernement américain n'en donne pas moins des signes de vouloir se doter d'une espèce d'Hercule Poirot. Le FBI créera par exemple à Washington une «super-escouade» antiterroriste de 1600 agents. La tendance lourde est à la centralisation et au renforcement massif des ressources policières.
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