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Nouveau massacre de civils irakiens

Alexandre Shields   3 juin 2006  International
Après le massacre présumé de 24 civils irakiens par des marines à Haditha en novembre 2005, l'armée américaine est de nouveau mise en cause dans la mort de 11 citoyens qui auraient été exécutés par balles le 15 mars dernier à Ishaqi, à 80 kilomètres au nord de Bagdad. Selon un rapport de la police irakienne cité hier par la BBC, les troupes américaines auraient délibérément tué des civils, dont cinq enfants et quatre femmes, avant de fai exploser le bâtiment où ils se trouvaient.

Sur les images obtenues par la chaîne britannique, on aperçoit plusieurs corps, dont ceux de trois enfants. Un des enfants est couvert de sang. Un homme, non identifié, explique devant la caméra que les enfants ont été regroupés dans une pièce. «Après les avoir menottés, ils les ont abattus. Plus tard, ils ont bombardé la maison avec leurs avions. Ils voulaient cacher les preuves. Même un enfant de six mois a été tué. Même les vaches ont été tuées aussi», affirme-t-il. «On dirait que le meurtre de civils irakiens devient un phénomène quotidien», s'est d'ailleurs insurgé hier le président de l'Association irakienne des droits de l'homme, Muayed al-Anbaki, après la diffusion de la vidéo à la télévision irakienne.

Cette bande vidéo contredit totalement la version officielle des événements. Selon les représentants des forces américaines en Irak, au moment des faits, quatre civils irakiens seraient morts après une fusillade impliquant des marines qui recherchaient un militant d'al-Qaïda signalé dans une maison d'Ishaqi. Ces quatre civils seraient morts dans l'écroulement de leur maison, sous l'effet de la fusillade, déclaraient alors les Américains. Selon eux, les quatre victimes étaient un militant présumé d'al-Qaïda ainsi que deux femmes et un enfant.

Le général Donald Campbell a toutefois expliqué hier à Bagdad qu'une enquête avait été ouverte sur les incidents d'Ishaqi, sans préciser son état d'avancement.

«Mais nous ne devons pas tirer des conclusions rapides à chaque incident», a-t-il prévenu. Selon lui, «quand on est engagé sur le terrain contre des combattants ennemis qui ne respectent pas les lois de la guerre, qui commettent des actes indécents, les soldats deviennent stressés, ils prennent peur. Il est très difficile de déterminer, sur ce champ de bataille, qui est combattant et qui est civil». «Dans certains cas, ils sont simplement bouleversés. Ils voient parfois leurs copains se faire tuer et ils peuvent craquer», a ajouté le général. Mais «cela n'excuse pas les actes qui se sont produits, a-t-il insisté. Nous ne pouvons et ne saurons accepter un comportement douteux sur le plan juridique, moral ou éthique».

Réagissant aux accusations portées contre les forces américaines en Irak, la Maison-Blanche a simplement indiqué que le président George W. Bush était «troublé» par celles-ci mais qu'il «soutenait les soldats qui ont combattu avec un courage et une discipline exemplaires en Irak sur une longue période de temps». Ces déclarations rassurantes risquent toutefois d'être insuffisantes puisque l'armée américaine est aux prises depuis maintenant trois ans avec une cascade d'accusations visant ses soldats en Irak. Après les bombardements de civils peu après l'invasion de l'Irak, les mauvais traitements infligés aux prisonniers à la prison d'Abou Ghraïb et les erreurs tragiques qui ont coûté la vie à des dizaines de civils, dont une femme enceinte mercredi, les soupçons pointent désormais vers des massacres de civils sans défense.

«La crédibilité des troupes américaines, mais aussi de la coalition, est quasi inexistante, alors ces nouvelles accusations ne sont rien pour améliorer leur image», a expliqué hier Charles-Philippe David, professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal. «Mais surtout, ça semble être une preuve assez accablante que le leadership politique et militaire à Washington sur la question irakienne pense que tout est permis tant que ça reste sous le tapis.» M. David croit aussi que les nouvelles bavures attribuées aux marines démontrent que l'état-major américain n'«avait absolument pas prévu l'après-Saddam Hussein; d'ailleurs, les soldats sont très mal formés pour ce type de guerre, qui se déroule plus sous la forme d'une guérilla». Selon lui, ce manque de préparation augmente le risque de graves erreurs, comme celles alléguées à Haditha et à Ishaqi.

Ces récentes révélations risquent aussi d'attiser davantage la grogne des citoyens américains contre cette intervention militaire. «L'opinion américaine s'est retournée plus rapidement contre son gouvernement dans ce conflit que lors de la guerre du Vietnam», a souligné M. David. Les républicains devraient payer le prix de ce mécontentement aux élections de mi-mandat, en novembre prochain. Déjà, l'impopularité du président Bush atteint des sommets. «Ce sera certainement un enjeu aux élections de mi-mandat mais aussi lors de la présidentielle en 2008. C'est une véritable patate chaude, surtout que le sentiment général est de plus en plus que la guerre est perdue.» On pourrait d'ailleurs assister à une réduction substantielle des troupes en Irak, selon M. David, qui craint que les États-Unis ne finissent par «abandonner l'Irak». Environ 135 000 soldats américains se trouvent en Irak à l'heure actuelle.

Massacre à Haditha?

Par ailleurs, l'enquête administrative ouverte pour faire la lumière sur les événements survenus à Haditha s'annonce explosive. Le général Eldon Bargewell, qui dirige l'investigation, y dénonce le comportement de soldats et d'officiers, qui ont volontairement falsifié les renseignements donnés à leurs supérieurs. Il met en cause l'attitude de ces derniers qui, au mieux, ont fait preuve de négligence. Le général Bargewell, vétéran de la guerre du Vietnam et expert des opérations spéciales, dénonce les dérives et les dysfonctionnements au sein de l'armée sur lesquels s'interrogent bon nombre de parlementaires, notamment démocrates, depuis le scandale déclenché, il y a deux ans, par les tortures pratiquées à la prison d'Abou Ghraïb. Il pose aussi la question de fond: l'armée américaine est-elle capable de mener une occupation et une lutte longue et difficile contre une insurrection dans un pays arabe?

Pressé de corriger le tir, le commandant en chef de la coalition dirigée par les Américains en Irak, le général Peter Chiarelli, a ordonné à ses commandants sur le terrain d'organiser des formations sur la conduite à tenir dans cette guerre et les valeurs à y respecter. Ces formations devront avoir lieu dans les unités d'ici un mois. Chacun des quelque 150 000 soldats de la coalition devra suivre un module de formation de quatre heures sur les règles et l'éthique du combat. Cinq scénarios, notamment un cas où des soldats sont visés par des tirs provenant d'une école ou d'une mosquée, ont été élaborés pour provoquer une discussion entre le formateur et les soldats et essayer, à l'écart du stress du feu, de trouver des façons d'éviter de nouveaux carnages.

Sur le plan judiciaire, un sergent américain, reconnu coupable d'avoir menacé des détenus d'Abou Ghraïb avec un chien non muselé en 2003 et 2004, n'ira pas en prison, a décidé hier un jury militaire. Le sergent Santos Cardona, 32 ans, a été condamné à des travaux forcés pendant 90 jours et rétrogradé dans l'armée tandis que 7200 $ seront prélevés sur son salaire au cours de l'année à venir. Le procès de Cardona était le dernier en date des soldats impliqués dans le scandale des humiliations et mauvais traitements infligés aux prisonniers d'Abou Ghraïb, que le président Bush a décrit la semaine dernière comme la «plus grosse erreur» des Américains en Irak.

Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, Le Monde et Reuters






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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    dimanche 4 juin 2006 14h07
    À qui s'en prendre?
    « Il faut faire une distinction très importante entre bavure et assassinat. Le mot « bavure » est un euphémisme pour désigner une sale affaire risquant d'avoir des conséquences funestes, mais qui serait plus ou moins excusables : méprise (p. ex., des soldats canadiens bombardés par un avion des États-Unis), mauvais réflexe, erreur sur la personne, etc. Par contre, loger de sang-froid une balle dans la tête d'un enfant de 4 ans ou d'un vieillard cloué sur une chaise roulante (massacre de Haditha), c'est un assassinat, dans le domaine civil comme dans le domaine militaire.
    En Irak, la liste des « bavures » commises par les troupes étatsusiennes est déjà bien longue et il semble bien qu'il faille y ajouter des meurtres délibérés. Ce qui se passe avec l'affaire de Haditha nous montre que les faits connus ne sont sans doute que la pointe d'un iceberg et que le camouflage fait partie de la stratégie des troupes sur place. Il en résulte que l'on ne peut accorder la moindre crédibilité aux déclarations officielles faites à ce sujet.
    On ne connaîtra jamais le nombre de victimes de l'invasion irakienne. La très sérieuse revue médicale britannique, The Lancet, publiait le 27 octobre 2004 une étude des spécialistes américains de la santé publique. D'après eux, 100 000 civils irakiens environ, en majorité des femmes et des enfants, sont morts, pour la plupart de mort violente, à la suite de l'occupation du pays en mars 2003 par l'armée américaine et ses alliés. Dans un commentaire accompagnant l'article, le rédacteur en chef de la prestigieuse revue, le Dr Richard Horton, estime que « l'impérialisme démocratique a conduit à plus de morts, pas à moins ». Ces chiffres n'ont pas été contredits. Ils sont pourtant loin des chiffres officiels de l'administration de G.W. Bush.
    Pourquoi en est-on arrivé là, pourquoi tant de bavures ou de massacres. L'armée américaine a la réputation d'avoir « la gâchette facile », comme on a encore pu le voir récemment à Kaboul, en Afghanustan. S'y ajoute le camouflage, la tromperie. Maix c'est bien le reflet de toute cette guerre. G.W. Bush a engagé l'invasion de l'Irak avec deux armes de destruction massive (si l'on en juge par le nombre de victimes qui va bientôt égaler celui du despote Saddam Hussein) : la tromperie et le mensonge sur les motifs de cette attaque, avec un non-respect du droit international.
    En envahissant l'Irak sous de faux prétextes, Bush se plaçait dans l'illégalité puisque cette guerre n'avait pas reçu l'approbation de l'ONU. Dans un tel cas, il s'agit d'une agression selon la définition annexée à la résolution 3314 de l'Assemblée générale des Nations Unies, en date du 14 décembre 1974, adoptée par consensus : « ... l'agression est l'emploi de la force armée par un État contre la souveraineté, l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique d'un autre État, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations unies... » . C'est une définition simple et évidente, qui suffit à montrer ce qu'il en a été de l'invasion de l'Irak : une guerre illégale, comme l'a déclaré le secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan.
    C'est toute la chaîne de commandement qui se trouve ainsi contaminée, du sommet jusqu'à la base. Le manque de formation de troupes faites pour le combat plus que pour la pacification ou l'occupation, le fait que seuls des exécutants de niveau inférieur soient sanctionnés, l'ignorance des valeurs culturelles de la civilisation irakienne, qui nous a apporté aussi bien l'écriture que les lois, le non-respect des populations arables, le non-respect des Conventions de Genève, les prisons illégales, tous ces facteurs combinés contribuent à expliquer pour une part non négligeable les tristes événements d'Irak.
    « Qui sème le vent, récolte la tempête », dit le proverbe. Pour avoir semé le vent, G.W. Bush en récolte la tempête. Mais qui osera le rendre responsable de tout ce qui se passe en Irak, de son chef?
    Selon que vous serez puissant ou misérable,
    Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
    Jean de La Fontaine
    (Extrait : Les animaux malades de la peste ) »

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