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    Musique classique - Salomé, le scandale bien ordonné

    19 mars 2011 |Christophe Huss | Musique
    Nicola Beller Carbone (Salomé) dans La Danse des sept voiles de l’opéra Salomé, de Richard Strauss<br />
    Photo: Photo Yves Renaud Nicola Beller Carbone (Salomé) dans La Danse des sept voiles de l’opéra Salomé, de Richard Strauss
    Salomé
    Opéra de Richard Strauss (1905, version allemande). Avec Nicola Beller Carbone (Salomé), John Mac Master (Hérode), Judith Forst (Hérodiade), Robert Hayward (Iokanaan), Roger Honeywell (Narraboth). Orchestre métropolitain, direction: Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène: Sean Curran. Décors et costumes: Bruno Schwengl. Éclairages: Paul Palazzo.
    • À la salle Wilfrid-Pelletier les 19, 23, 26, 28 et 31 mars à 20h.
    • Rens.: 514 842-2112.
    Le rendez-vous de ce soir à 20h, à la salle Wilfrid-Pelletier, est le plus attendu de la saison 2010-2011 de l'Opéra de Montréal. Yannick Nézet-Séguin fera en effet son retour dans la fosse dans un opéra emblématique pour tous les dompteurs d'orchestres: Salomé de Richard Strauss. Cinq représentations, jusqu'au 31 mars, pour, après Madame Butterfly en 2008, rentrer une nouvelle fois dans l'histoire de l'institution.

    «Avec l'aide d'un orchestre rugissant sans merci, le chef a tout simplement mené les chanteurs et le drame à l'abattoir. C'est un miracle que l'opéra ait eu un tel succès malgré tout.» C'est ainsi que le compositeur Richard Strauss décrivait la première représentation italienne, à la Scala de Milan en 1906. Dans la fosse, n'opérait pourtant nul autre qu'Arturo Toscanini!

    Freud sur scène


    Richard Strauss fut avec Salomé l'un des pionniers dans plusieurs domaines en musique. Tout d'abord, comme l'a parfaitement résumé le biographe de Strauss Michael Kennedy: «Salomé est l'opéra le plus significatif de Strauss, car il fut le premier à mettre en scène la psychanalyse freudienne — même si l'auteur n'en était pas conscient. Il a aussi englobé toute la décadence artistique fin de siècle, d'une manière à la fois incandescente et analytique.»

    La mise en scène de la décadence et de cette héroïne assoiffée de sang permettra à Strauss de profiter habilement, partout, dans cette seconde moitié de la première décennie du XXe siècle, d'une sulfureuse aura de scandale. Salomé est le troisième opéra de ce compositeur alors âgé de 40 ans. Avant Salomé, il y avait eu Guntram et Feuersnot, c'est-à-dire pas grand-chose. Salomé a donc été artistiquement et personnellement — avec la prospérité financière qui en a résulté — un tournant dans la carrière de Strauss. Les deux opéras qui suivront seront les très éminents Elektra et Le Chevalier à la rose!

    Salomé attire évidemment l'attention d'emblée. Lors de la création à Dresde en 1905, c'est l'empereur Guillaume II lui-même qui donne son feu vert à la condition expresse qu'une étoile du berger soit ajoutée au décor pour en rappeler le cadre biblique. À New York, ce sont des groupes épiscopaliens de droite menés par la fille du financier J. Pierpont Morgan qui mènent la cabale en 1907 et font retirer l'oeuvre de l'affiche.

    À l'Opéra de Vienne, Gustav Mahler, son directeur musical, essuie le refus de la censure impériale. Mahler s'était fait jouer l'oeuvre par Strauss au piano dès la fin de sa composition. Selon la petite histoire, Strauss s'était interrompu à un endroit et avait dit à Mahler: «Je continue, mais ici, il y aura juste une petite danse!»

    Il s'agissait évidemment de la Danse des sept voiles, qui fit tant jaser. Dans la première moitié du XXe siècle, et jusque dans les années 70, il était coutumier qu'une danseuse, doublure de l'héroïne, exécute cet effeuillage. De nombreuses chanteuses de la première génération de l'histoire de l'oeuvre ne voulaient rien avoir affaire avec la partie chorégraphique. Aujourd'hui, à l'inverse, les cantatrices, pour la plupart, mettent un point d'honneur à relever ce défi.

    La Danse des sept voiles intervient à un tournant de l'action, puisque c'est en échange de cette danse que la jeune princesse Salomé obtient du concupiscent Hérode la tête du prophète Iokanaan sur un plateau d'argent. La vision de la tête ensanglantée donnera lieu à la fameuse «scène finale», moment rare d'érotisme morbide.

    Un bloc de musique

    Ce que l'on peut ajouter comme élément constitutif essentiel de Salomé, c'est l'aspect d'un seul tenant de l'oeuvre qui se présente comme un grand bloc, sans arrêt ou subdivisions en actes. Sans, non plus, d'air qui retiendrait l'attention, déclencherait des applaudissements et briserait le flux. Le terme allemand «durchkomponiert» (composé d'un bout à l'autre) est utilisé pour caractériser cette manière.

    Dans le domaine symphonique, la 4e Symphonie de Robert Schumann est un grand exemple, peut-être le premier, de symphonie durchkomponiert. Dans la littérature pianistique, Schumann aussi a souhaité se détacher de la sonate et de ses codes, mais l'immense et emblématique exemple d'oeuvre pianistique durchkomponiert est la Sonate en si mineur de Liszt, où tout s'enchaîne organiquement et en perpétuelle avancée et mutation.

    Dans le domaine de la mélodie, le premier célèbre lied dans ce domaine est Le Roi des aulnes (Erlenkönig) de Schubert, une poignante saynète en perpétuelle évolution qui s'oppose à la traditionnelle alternance refrain-couplet. À l'opéra, le style durchkomponiert est ainsi aux antipodes de l'art lyrique haendelien, avec ses airs dits «da capo» (repris et ornementés), ainsi que des opéras à numéros du bel canto.

    Il est évident que, dans cet art, Richard Strauss ne surgit pas du néant. La «composition en continu» fut une préoccupation majeure de Wagner et, en comparant le dernier Verdi, celui de Falstaff, avec celui qui composa auparavant Rigoletto ou La Traviata, il saute aux oreilles que les préoccupations ne sont pas les mêmes.

    Strauss n'est donc pas novateur sur le fond, mais par rapport à Wagner, son souci d'efficacité dramatique, de «coup de poing théâtral», lui fait habiller musicalement un espace-temps totalement différent. En moins de deux heures, le drame est bouclé. Richard Strauss trouvera la recette très efficace et l'appliquera à nouveau dès son opéra suivant, Elektra, en 1909.

    Cette manière sera dominante dans l'art lyrique au XXe siècle: on pense à Wozzeck et à toutes les oeuvres que ce jalon majeur d'Alban Berg a inspirées, mais aussi au Château de Barbe-Bleue de Bartók ou au Roi Roger de Szymanowski.

    Le sulfureux Salomé de Richard Strauss, dont il existe deux versions — l'une, bien connue, en allemand et l'autre, en français, ressuscitée en 1989 par Kent Nagano à l'Opéra de Lyon —, sera proposé dans une nouvelle coproduction de l'Opéra de Montréal avec Opera Theatre of St. Louis et l'Opéra de San Francisco. Ce spectacle est mis en scène par le chorégraphe Sean Curran dans des décors et costumes de Bruno Schwengl et le rôle de Salomé sera chanté par Nicola Beller Carbone, découverte à l'Opéra de Montréal dans Tosca la saison dernière.
     
     
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