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    La liberté du débat

    19 mars 2011 |Stéphane Baillargeon | Livres
    Photo: Illustration Christian Tiffet
    Deux publications majeures tracent d'importants inventaires. La revue québécoise Liberté revient sur un demi-siècle d'essais. La revue française Le Débat marque son trentième anniversaire en reprenant une enquête originale demandant de quoi l'avenir intellectuel sera fait. Bilan. Perspective. Et en avant, comme avant.

    Autrefois, jadis, durant les deux ou trois derniers siècles, quand les intellectuels, les écrivains ou les artistes désiraient juger le monde, avec l'espoir naïf de le transformer, ils fondaient une revue pour y publier des textes plus ou moins engagés, souvent désespérément dogmatiques, tous plus ou moins imbibés de la même idéologie. L'habitude venue de l'Europe a marcotté dans les Amériques.

    Relations, la revue des jésuites canadiens-français, fête son 70e anniversaire ce mois-ci. Elle abrite un des derniers regards hypercritiques sur le Québec. Argument, un très agréable bourgeon de la longue tradition éditoriale des publications cultivées, est apparue en 1998. Mais Argument n'est pas une revue de combat et sa sélection de textes prouve son ouverture à différentes perspectives sur le Québec contemporain, échappant d'ailleurs souvent à l'épuisante question nationale.

    Seulement, franchement, la vieille mécanique expressive donne de sérieux signes d'épuisement. Les intellectuels parlent beaucoup moins, ou alors juste entre eux. Ou ils débattent de problèmes qui n'intéressent plus grand monde, ce qui revient au même. Et les débats publics s'organisent maintenant autour des blogues des chroniqueurs-vedettes...

    D'où l'intérêt des grands bilans proposés récemment par deux grandes publications en français. Liberté, probablement la plus célèbre revue québécoise, passe au tamis avec une anthologie tandis que Le Débat, certainement la plus respectée des zones d'échanges intellectuelles de France, reprend une vaste enquête sur l'avenir des idées dans un numéro spécial republié par Gallimard.

    Cinquante ans, l'âge des bilans

    Les essais de Liberté composent une mixture de l'essentiel de la pensée du et sur le Québec moderne et contemporain. Après tout, la «revue littéraire et de culture» fondée en 1959 autour de Jean-Guy Pilon, aux éditions de l'Hexagone, a accompagné la grande mutation de cette péninsule perdue au nord du nord du continent.

    Le parcours ainsi concentré se révèle à la fois stimulant et déprimant. Le Québec tel qu'en lui-même portraituré dans ces textes semble s'extirper d'une cage pour s'enfermer dans une autre. Les nouveaux technocrates remplacent les anciens curés, le trop-plein de divertissements industrialisés comble le vide culturel d'autrefois, les anciens réformistes imposent un nouveau magistère, une noirceur chasse l'autre, et tout le monde peine, se désole et s'ennuie, d'hier à aujourd'hui.

    Le texte fondateur de cette revue, le plus important jamais publié par Liberté à vrai dire, s'intitule d'ailleurs «La fatigue culturelle du Canada français». Il paraît dans le numéro 23, en 1962. Le brûlot répond à «La nouvelle trahison des clercs» que Pierre Elliott Trudeau vient de faire paraître dans Cité libre, la grande revue des années 1950. Hubert Aquin signe la nécrologie. «Le Canada français, culture agonisante et fatiguée, se trouve au degré zéro de la politique», écrit-il avant d'en appeler à une nouvelle vitalité culturelle et politique nationale, surtout pas folklorisante.

    Liberté va accompagner la vraie de vraie transmutation dans les décennies suivantes, avec ses hauts et ses bas, en fédérant bien d'autres penseurs de référence, Pierre Vadeboncoeur, Fernand Ouellette, trois Jacques (Brault, Ferron, Godbout), deux André (Major et Belleau), deux François (Ricard et Hébert), Gilles Marcotte ou Jean Larose, entre autres membres du club des boys, qui mettra des décennies à faire une place aux femmes. Liberté a longtemps eu un sexe...

    Après cette mort du Canada français (1959-1963), le découpage du florilège s'intéresse successivement à la langue (1963-1969), à l'écrivain et au pouvoir (1970-1978), à la remise en cause des institutions (1978-1990), à la désillusion tranquille (1991-2003) et finalement à la résistance culturelle des dernières années (2004-2009). Chacune des sections est introduite par un court essai confié à un intello actuel.

    Les premières périodes bouillonnent d'espoir et de revendications. Les dernières donnent des signes croissants d'une épuisante suractivité culturelle insignifiante doublée d'une implacable neurasthénie politique. La période de direction (et d'écriture) du duo des François témoigne parfaitement de cette grande désillusion. Ces deux-là vont permettre de tirer à boulets rouges sur tout ce qui se sclérose, après le premier référendum, surtout François Ricard, grand désillusionniste de la génération lyrique, la sienne, maintenant à la retraite ou à l'hospice.

    «Liberté s'applique alors à affiner une terrible intuition voulant que ce qui avait été auparavant porteur d'espoir, et d'émancipation concrète, est en train de se refermer sur nous comme autant de pièges», note le rédacteur en chef actuel Pierre Lefebvre dans son introduction à la section acide. «La voie royale qu'étaient le nationalisme, l'État québécois, les subventions à la culture, l'UNEQ ou l'UDA, les syndicats, le Parti québécois, etc., devenait lentement mais sûrement un cul-de-sac inquiétant. À peu de chose près, on fonçait dans un mur, essentiellement parce que tout cela se technocratisait et s'académisait, ou peut-être, plus simplement, s'embourgeoisait.»

    L'empâtement culturel du Québec va même scléroser la période suivante, dite de la désillusion tranquille (1991-2003). L'anthologie, on ne peut plus honnête, parle alors d'une des plus «blafardes décennies dans l'histoire de Liberté». Le présentateur Michel Peterson la décrit aussi comme «plate à mort» et d'une «navrante monotonie», alors que les dirigeants (dont Lucien Bouchard) ne se gênent pas pour faire du Québec «la plussss belle république de bananes du monde, sans déficit, sans futur, sans vision».

    M. Peterson note que les dirigeants de la revue ne se donnent même pas la peine de publier des essais sur les attaques du 11 septembre 2001, fondatrices du XXIe siècle. «L'académisme sévit désormais jusqu'à presque tuer la revue», ajoute-t-il en faisant «de l'usure, de l'épuisement, d'une progressive retraite de la société civile» les motifs dominants de cette affligeante période.

    La «résistance culturelle» va s'organiser à partir de 2004. La publication de cette anthologie en témoigne, comme la parution d'un manifeste en 2006. Liberté repart en neuf avec un comité de rédaction dynamique qui veut «conquérir l'héritage», se comporter comme «de pugnaces archéologues» afin de demander à nouveau, cinquante ans plus tard: «Où en sommes-nous? c'est-à-dire, bien sûr, où en est le Québec, mais aussi où en sont la parole, la réflexion, la culture au Québec?».

    Un monde confus et morcelé


    Le même diagnostic de catalepsie de la pensée surgit de l'examen du recueil De quoi l'avenir intellectuel sera-t-il fait? (Le Débat/Gallimard). Le coup de sonde est dirigé par Marcel Gauchet et Pierre Nora, deux figures tutélaires du monde intellectuel français, cofondateur de la revue Le Débat.

    Les réponses en 500 pages se déploient en trois temps. D'abord, la revue reprend un premier coup de sonde prospectif publié en 1980. On y retrouve une vingtaine de jeunes loups de la pensée française, dont Pascal Bruckner, Vincent Descombes, Luc Ferry et Gilles Lipovetsky. Ensuite, une relecture de ces textes prospectifs par leurs auteurs eux-mêmes, devenus vieux. Finalement, un appel à la «génération 2010» pour reprendre l'exercice.

    Certains jouent le jeu à fond, d'autres non. Olivier Ferland (né en 1975), auteur d'une thèse sur l'espace public et lui-même sorti des académies (il est directeur chez Eurogroup Marketing), trace le portrait panoramique d'un triste environnement intellectuel «confus, morcelé», où les travaux universitaires semblent ignorés du public cultivé, coupés de la société et même déconnectés entre eux. L'intellectuel, le savant, le romancier ou le philosophe est tombé de son piédestal d'antan. Il a muté en «expert». On pourrait en dire autant de ce côté-ci du monde libre...

    «À la faveur de la fragmentation de l'espace public de la connaissance, une pensée rétrécie tend ainsi à se substituer à une pensée élargie, écrit M. Ferland. Pensée rétrécie dans son ambition et repliée sur son petit pré carré, à l'abri des critiques. Pensée n'entretenant plus de liens avec quelque public que ce soit. Pensée noyée au milieu d'un flux ininterrompu de thèses, d'ouvrages et d'articles. Pour la plupart des représentants de ma génération, la production intellectuelle a d'ores et déjà changé de signification: elle ne consiste plus à s'inscrire dans un monde commun, mais à façonner d'innombrables petits mondes propres. De fait, l'extériorisation des savoirs par rapport au savoir est déjà à l'oeuvre. Elle forme l'horizon indépassable des vingt prochaines années...»

    ***

    Anthologie Liberté (1959-2009). L'écrivain dans la cité

    50 ans d'essais
    Le Quartanier, 462 pages

    ***

    Le Débat
    De quoi l'avenir intellectuel sera-t-il fait? Enquêtes 1980, 2010
    Le Débat/Gallimard, 509 pages












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