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    Hommage aux artistes-cygnes

    19 mars 2011 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Ce cygne symbolise la mort de Virginia Woolf.<br />
    Photo: Photo Fiona Annis Ce cygne symbolise la mort de Virginia Woolf.
    The After-Image (SwanSongs)
    Fiona Annis
    Galerie McClure, 350, avenue Victoria (Westmount)
    Jusqu'au 26 mars
    Photographe méconnue, mais non sans l'expérience de quelques expositions et même de publications, Fiona Annis présente à la galerie McClure du Centre des arts visuels un corpus qui pourrait changer la situation. La série The After-Image (SwanSongs), douze images et fragments de textes, a non seulement la force d'un propos poétique sensible et perçant, la manière, soignée et forte en contrastes digne des meilleurs travaux en clair-obscur, donne à l'ensemble une aura de mystère pas inintéressant.

    The After-Image (SwanSongs) prend racine d'abord dans la photographie documentaire. Fiona Annis recense ici une variété de lieux, paysages ou architectures, ceux associés à la mort d'illustres personnages. À leur chant du cygne. Personnages historiques, «infâmes» ou «atypiques», tel que l'énonce l'artiste dans la description de son projet.

    Pour «retrouver» Virginia Woolf, Annis s'est rendue au fleuve Ouze, où l'écrivaine britannique a mis fin à ses jours. Elle a photographié le lac Canoe du parc Algonquin, lieu de disparition de Tom Thomson, icône de la peinture canadienne, ainsi que le champ près de Rome où a été retrouvé le corps de Pasolini, peu de temps après la fin de son dernier film, Salò ou les 120 journées de Sodome. En tout, huit destinations pour huit personnalités, dont la mort, inattendue et/ou violente, contribuent à leur légende.

    On retrouve aussi parmi ses noms très connus une Shannon Jamieson, proche de Fiona Annis, qui s'est enlevé la vie en 2006. La photo qui la commémore est une des plus fortes. C'est une composition très sombre où l'on arrive à distinguer, sur les marches d'un bâtiment en pierre, un établi de fortune, évocation de la marginalité de Jamieson.

    Oeuvres ouvertes


    Née en Écosse, établie aujourd'hui à Montréal où elle poursuit des études de doctorat, Fiona Annis livre à travers ce parcours un ensemble qui tire vers le portrait. Ce sont des portraits ultimes, inusités, ancrés davantage dans la métaphore que dans la description. Morts tragiques pour des vies intenses, portées par le besoin salutaire de la création, de la pensée.

    Plutôt que d'illustrer cette intensité, d'exprimer l'extravagance, The After-Image nage dans la sobriété, comme si l'artiste avait voulu jouer l'autre pendant de la balance. Comme des poèmes, les photographies demeurent ouvertes aux interprétations.

    Swang Song (Ader) montre l'étendue d'une surface d'eau, qui se perd à l'horizon. Cette image dont le dégradé par plans mène vers la lumière (de l'au-delà?) est un hommage à Bas Jan Ader, artiste conceptuel néerlandais disparu au large des côtes irlandaises en 1976. Un seul point vient troubler la soigneuse mise en perspective, comme lorsqu'un caillou vient rompre la quiétude de l'eau. Beaucoup croient qu'Ader, tel un Icare défiant les lois de la nature, a volontairement fait de sa noyade sa dernière oeuvre.

    L'ensemble du corpus exposé a cette force d'impact. Pour évoquer Woolf, Annis en présente trois photos, dont celle qui donne le ton à l'exposition: un beau cygne blanc. Walter Benjamin, le théoricien derrière la figure du flâneur, est mort en 1940 alors qu'il fuyait le régime nazi. La traversée des Pyrénées qu'il fait à pied, son chant du cygne, est évoquée dans ce sentier boisé, étroit chemin capté par la caméra.

    À plusieurs occasions, Fiona Annis intercale entre ses photos des textes succincts, évocateurs des mêmes noeuds liant vie et mort. Si les images tiennent le coup seules, ces extraits d'oeuvres fétiches de la littérature, romanesque ou philosophique, insistent sur la mort comme étant la suspension d'un moment, le fragment de vie. Des paroles telles que «La première grande libération d'un temps pulsé» (Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari) ou «On ne cesse pas et on n'en finit pas de mourir» (L'Espace littéraire, Maurice Blanchot) se présentent aussi comme la ponctuation entre différents espaces.

    De Gaudi, et un hôpital catalan baigné par quelques rares fuseaux de lumière, à John Lennon, puis à Mark Lombardi, les lieux, époques et univers artistiques sont multiples. Et ce qui s'apprécie surtout dans ce corpus, c'est que, même devant une figure-culte, comme Lennon, l'image proposée ne fétichise pas une adresse. Ici, un plan rabattu sur une pelouse bien verte, et bien anonyme, nous ramène aux principes pacifistes du Beattle et à Central Park, où ses cendres ont été répandues.

    ***

    Collaborateur du Devoir












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