Le Devoir après 60 ans

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Claude Ryan
Édition du mercredi 30 décembre 1970

Alors que tant d'autres institutions créées vers le début du siècle connaissaient au Québec un déclin marqué ou des transformations spectaculaires. Le Devoir, fondé par Henri Bourassa en 1910, a continué de paraître chaque jour au point de pouvoir célébrer cette année son soixantième anniversaire. Lancé dans des conditions difficiles, Le Devoir est resté en 1970 un journal à tirage modeste, de présentation plutôt sévère, disposant de ressources limitées. Cela ne l'a pas empêché de jouir, hier comme aujourd'hui, d'un rayonnement qui déborde de beaucoup le cercle immédiat de ses lecteurs. Cela ne l'a pas empêché non plus d'être le point de mire non seulement des hommes publics et des journalistes qui rêvent d'une presse responsable, mais aussi de la grande majorité des hommes appelés dans notre milieu à prendre des décisions au nom de la communauté.

Claude Ryan, directeur du Devoir de 1963 à 1978

Le Devoir paraissait, depuis quelques années, s'orienter vers la sagesse de l'âge mûr. Selon les milieux, on le louait ou le blâmait de sa pondération et de son équilibre : nul ne mettait cependant ces vertus en doute. Il a toutefois suffi de la crise d'octobre pour que ces perspectives soient renversées : sans avoir réellement changé. Le Devoir s'est vu imposer de nouveau un rôle de combat qu'il a d'ailleurs assumé le plus naturellement du monde.

Certains bénissent Le Devoir. D'autres le maudissent. Certains y puisent des orientations. D'autres n'y trouvent que des hérésies. Tous recon-naissent cependant sa vitalité, en particulier ceux qui se vantent de ne pas le lire mais qui passent leur temps à vouloir le démolir. Comment expliquer cette vitalité permanente du Devoir qui lui a permis de se situer sans inter-ruption au coeur des événements survenus au Québec et au Canada depuis le début du siècle? Contrairement à ce qu'on voudrait croire, il n'y a là-dessous nul miracle : c'est la conséquence de certains traits qui caractérisent Le Devoir et qu'on nous permettra de rappeler à la fin de cette année qui marque le soixantième anniversaire du journal.

Le Devoir n'a rien, si ce n'est une certaine austérité, qui le distingue à prime abord des autres journaux quotidiens. Il relate chaque jour les mêmes faits que ses concurrents. Il traite comme eux de politique, d'économie, de sports, de la vie artistique, des affaires internationales. Il se nourrit comme eux de publicité, d'abonnements et de vente au numéro. Il présente comme eux des opinions signées à ses lecteurs. Il n'a, par rapport à ses concurrents, le monopole ni du style, ni du bon sens, ni de l'objectivité. Si Le Devoir est néanmoins différent des autres, il le doit à une structure juridique qui garantit en permanence sa liberté. Certains journaux se croient libres, mais en fait ils le sont dans la mesure exacte qu'acceptent leurs propriétaires. Or, au Devoir, comme aimait le rappeler Gérard Filion, il n'y a pas de propriétaire. Ce journal n'est paradoxale-ment la propriété de personne. Il appartient aux Canadiens français.

En vertu d'une charte ingénieuse conçue par Henri Bourassa et ses conseillers, le directeur du journal, sans être propriétaire, détient, à titre de ficuciaire, la majorité des actions de la société éditrice. Cela lui confère, moyennant bonne gestion, toute l'autorité voulue pour diriger le journal avec un maximum de liberté. Le directeur choisit ses collabora-teurs. Il définit avec eux la ligne générale du journal. Comme il n'est employé qu'à cette tâche et qu'il ne peut s'approprier le journal pour ses fins personnelles, il est entièrement libre de le diriger et de l'orienter suivant les seules dictées de sa conscience et de celle de ses collègues.

Cette structure n'a rien de magique. Il pourrait arriver qu'une direction faible en compromette l'équilibre délicat. On peut de même considérer qu'elle ne correspond guère aux exigences de collégialité de notre temps. Il reste qu'elle a donné depuis soixante ans des résultats intéressants et qu'aucun autre quotidien canadien ne peut se vanter d'avoir joui d'une façon aussi continue d'une liberté aussi élevée que Le Devoir depuis le début du siècle. Le directeur du journal et ses collaborateurs sont recrutés et acceptent de servir en fonction de critères qui placent au permier rang les objectifs fondamentaux du journal. Voilà la raison première qui explique la vitalité intellectuelle et profes-sionnelle du journal.

Une autre source de la vitalité du Devoir, c'est l'exceptionnel attachement que lui portent ses lecteurs. La clientèle du journal n'est pas aussi nombreuse que le voudraient administrateurs et rédacteurs. Elle comprend, aux deux extrémités, des éléments qui viennent et vont, s'abonnent et se désabonnent, soutien-nent le journal et le boycottent ensuite, selon que les rédacteurs leur ont plu ou déplu. Cette clientèle marginale ne nous laisse pas indifférents. Elle nous garde en éveil. Elle nous sert d'aiguillon. Elle nous rappelle que nous devons toujours viser à élargir le nombre des lecteurs du Devoir et que cela ne sera jamais tâche facile. Mais ce n'est pas elle qui fait la force du journal. Ce qui a permis au Devoir de tenir le coup, ce fut et ce demeure ce noyau solide de lecteurs fidèles qui achètent le journal non pas pour y trouver le miroir de leurs préjugés, mais pour y puiser matière à réflex-ion, indépendamment de leurs propres opinions. Nous sommes toujours heureux, à l'occasion d'un événement qui nous permet de redresser notre tir, de retrouver des amis qui nous avaient quittés. Nous sommes davantage impres-sionnés, cependant, par ces abonnés imbus d'esprit démocratique et de tolérance qui nous appuient volontiers quand ils pensent comme nous, qui nous écrivent leur désapprobation quand ils sont en désaccord, mais qui restent fidèles au journal en toute saison, parce qu'ils en apprécient la qualité et qu'ils tiennent à lire tous les jours un organe libre et indépendant.

Ces amis fidèles du Devoir se recrutent surtout parmi les citoyens qui ont atteint, tantôt par l'étude, tantôt par l'expérience et la réflex-ion, un niveau de réflexion supérieur à la moyenne. On les retrouve dans toutes les catégories d'âge, dans tous les milieux sociaux, dans toutes les familles intellectuelles et spirituelles. S'il existe un public du Devoir, c'est eux qui le forment au premier chef. Il existe entre eux et nous un dialogue pour ainsi dire permanent. Ils sont la conscience du journal. Sans toujours le savoir, ils exercent, par leur vigilance désin-téressée, une influence majeure sur l'orientation du journal.

Grâce à la qualité de ses lecteurs, Le Devoir dispose en permanen-ce de moyens extraordinaires et peu coûteux de contacts avec la communauté qu'il veut servir. C'est là une autre source de sa vitalité. Tous les jours, le téléphone, le courrier et les visites faites au journal apportent aux rédacteurs une mine de renseignements et de suggestions dont la plupart ne seront jamais publiés dans le journal mais qui serviront, en temps utile, de point d'appui à telle ou telle prise de position.

Derrière chaque paragraphe d'un éditorial ou d'un article d'analyse, il y a souvent des heures de conversation ou de lecture de documents venus des sources les plus variées. Les lecteurs du Devoir s'attendent à trouver dans leur journal des choses sérieuses et vérifiées. Cette attente les amène, en retour, à réagir chaque fois qu'ils lisent un article reposant à leurs yeux sur une information erronée ou une documentation insuf-fisante. La perfection et la précision dont ils rêvent pour eux-mêmes ils l'exigent de leur journal. Ils ne peuvent pas tolérer que celui-ci soit moins bien renseigné qu'eux-mêmes. Comme le public du Devoir se recrute parmi les citoyens les plus engagés dans leur milieu respectif, on imagine sans peine le réservoir très riche de renseignements qu'ils constituent pour le journal.

Les lecteurs du journal s'adressent à celui-ci en toute confian-ce. Ils savent qu'ils peuvent soumettre un problème à tel rédacteur sans crainte d'être trahis, sans s'exposer à ce qu'une histoire soit indûment exploitée à des fins commerciales. Ils savent aussi que le journal n'hési-tera pas à passer à l'action s'il a la conviction que le bien public est vraiment engagé dans une situation dont ils viennent l'informer.

Le Devoir ne se spécialise guère dans les primeurs sensationnelles. Il lui arrivera plutôt rarement d'être le premier à dire par quelle porte ou quelle fenêtre un fugitif s'est échappé. Il se préoccupe surtout d'information solide et substantielle. À ce chapitre, il ne redoute aucune comparaison. Et ses concours les plus précieux lui viennent souvent de lecteurs qui n'ont d'autre intérêt que de voir à ce que la vérité soit proclamée, sans aucune ingérence des pouvoirs établis.

Pour les hommes politiques et ceux qui occupent dans divers secteurs des postes de commande, Le Devoir a toujours été une institution à la fois séduisante et déroutante. Rien ne flatte plus l'homme politique que d'être cité ou cautionné par Le Devoir. En revanche, rien ne le blesse ou ne le trouble davantage que d'être critiqué ou dénoncé par lui.

Les rapports du Devoir avec le pouvoir forment un intéressant diptyque. Lorsqu'un homme public commence sa carrière, il se pique volontier de lire Le Devoir et d'y puiser une inspiration utile. Ainsi, lorsqu'un parti siège dans l'opposition, Le Devoir est souvent l'un de ses principaux points d'appui. En conséquence, quand un nouveau régime prend possession du pouvoir après s'être largement appuyé sur Le Devoir, les dirigeants du régime n'en finissent plus de protester de leur intention de continuer dans la ligne qui les y a portés. Le journal, n'ayant jamais refusé l'échange avec les hommes publics, accepte volontiers, dans ces circonstances, de dialoguer. Il rejette d'emblée la fausse coquetterie qui le pousserait, sous prétexte de conserver à tout prix une virginité stérile à se dérober.

Après un temps plus ou moins long, l'effet corrosif du pouvoir se fait cependant sentir. On voit alors se créer d'abord des divergences, puis un fossé plus ou moins grand entre Le Devoir et les amis d'hier. Ceux-ci s'enfoncent dans la complaisance ou dans les contra-dictions du pou-voir. Le Devoir revient à sa ligne première, qui est de dire la vérité et de parler librement envers et contre tous. On l'accuse alors de rancoeur, de méfiance, de trahison, de volonté de puissance. On oublie de constater qu'on a soi-même changé, qu'on a troqué certaines convictions d'hier pour les tentations délictueuses du pouvoir.

Le même phénomène se produit à propos de mouvements que Le Devoir a aidé à lancer. Des mouvements comme le syndicalisme et la coopération reçurent au début l'appui total du Devoir. Maintenant qu'ils sont devenus des institutions jouissant d'un pouvoir parfois aussi grand que celui des hommes politiques, ils ne doivent plus attendre du Devoir le soutien incon-ditionnel des années difficiles.

Le Devoir est intéressé avant tout à un aménagement sans cesse plus démocratique des rapports de force dans la société. Il ne voue à aucune force particulière un culte ou un appui irréversible. À l'endroit de chacune, il réserve son droit de critique. Nul pouvoir ne peut prétendre le posséder. C'est pourquoi aucun pouvoir n'est vraiment à l'aise avec lui. C'est pourquoi il ose lui-même prendre ses aises avec le pouvoir.

Certains voudraient que Le Devoir fut rivé de manière immuable aux objectifs définis par son fondateur en 1910. Accepter pareille perspective, ce serait exiger davantage du Devoir qu'on ne saurait le faire à l'en-droit d'aucune institution, y compris l'Église. Ce serait vouer l'entreprise à la stérilité.

Liberté politique des Canadiens français; justice sociale; relève-ment de la moralité politique; primauté des valeurs morales; appui aux corps intermédiaires issus de la volonté libre des citoyens; recherche d'une démocratie plus authen-tique; libération économique des Canadiens français; ces objectifs que préconisait Henri Bourassa en 1910, Le Devoir les fait toujours siens.

Mais chacun de ces objectifs doit être poursuivi en tenant compte du contexte propre à chaque époque. Le journal est au service du milieu : l'inverse n'est pas vrai. Il faut garder le souci de certaines valeurs permanentes. Même alors, cependant, il faut se souvenir que les formules changent d'une époque à l'autre, que la perception que l'on a de certaines vérités est elle-même susceptible de progrès.

Les rédacteurs du Devoir ont fait preuve, dans l'adaptation des objectifs d'Henri Bourassa aux conditions d'aujourd'hui, d'une grande souplesse et d'une étonnante liberté. Loin de trahir l'esprit de l'institution en agissant ainsi, ils ont au contraire permis à celui-ci de se perpétuer dans un contexte radicalement différent de celui qui existait en 1910. Henri Bourassa avait voulu fonder un journal. La loi de souplesse et d'adaptation qu'ont suivie ses successeurs était inscrite au coeur même de l'institution qu'il a voulu mettre au service des Canadiens français.

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