André Laurendeau, connu pour ses préoccupations nationales, fut aussi, particulièrement dans les années 50, l'un des plus fins observateurs des questions internationales.
Sir Wilfrid Laurier avait dit: « Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre. »
M. King a repris l'antienne en l'embrouillant. Mais on a quand même compris: « Quand l'Angleterre était en guerre, le Canada était en guerre. »
Il fallait que quelqu'un bousille la formule et la remette au goût du jour. Il fallait que quelqu'un rafraîchisse un peu la surface de notre colonialisme. Aussi M. Pearson a-t-il déclaré en substance avant-hier: « Quand les États-Unis sont en guerre, le Canada est en guerre. »
La métropole change, mais nous restons colonie. Et puis après, viendra-t-on nous parler des satellites russes?
« Aujourd'hui, je pense que la neutralité de l'un ou l'autre [Canada et États-Unis], si l'autre était engagé dans une guerre où son existence même était en cause, serait impensable... »
« Notre situation à cet égard est quelque chose que nous ne devrions jamais oublier quand nous disons, et c'est exact, que certains engagements des États-Unis - ceux, par exemple, à propos de l'aide à Tchiang Kai-shek à Formose et dans certaines îles au voisinage de la côte chinoise - n'ont pas été acceptés par nous. »
« Mais cela ne revient pas à dire qu'ils ne nous impliqueront pas [that they way not involve us]. Et cela ne revient certainement pas à dire qu'ils ne nous regardent pas. »
Ainsi, d'après M. Pearson, des engagements que nous n'avons pas pris nous engagent jusqu'à la mort.
À ce compte, pourquoi M. Pearson n'adresse-t-il pas sa démission de ministre des Affaires extérieures à M. Saint-Laurent? Pourquoi posséder un ministre des Affaires étrangères quand on confesse publiquement que sur les questions majeures on n'a pas de politique étrangère? Pourquoi n'être pas franc et déclarer que notre vrai ministre des Affaires étrangères, c'est M. Dulles - comme hier c'eût été M. Eden? Pourquoi n'être pas honnête et avouer que nous sommes une colonie à qui l'on laisse une certaine autonomie interne, mais une colonie sans démocratie véritable puisque nous n'élisions pas celui qui fait notre politique?
Prenons l'exemple qu'a donné M. Pearson: Formose et les îles côtières.
Les États-Unis se sont engagés par traité à défendre Formose et, peut-être, les îles côtières. Ils l'ont fait seuls. Aucun de leurs alliés traditionnels n'a consenti à marcher cette fois: pas même la clientèle sud-américaine qu'apprivoise ou subjugue l'or américain. La Grande-Bretagne n'a pas bougé. Le Canada non plus, peut-être parce que la Grande-Bretagne s'esquivait.
Le Canada n'est pas engagé à défendre Formose. Il ne semble pas que notre pays, dans son ensemble, se réjouisse de la politique arbitraire et risquée que Washington conduit à Formose. Il est même probable que les Canadiens, dans leur majorité, jugent cette politique avec sévérité.
Mais, dit M. Pearson, elle nous implique. C'est-à-dire, si les mots ont un sens: que les risques pris par les Américains à Formose déchaînent une grande guerre, et nous marcherons docilement. Nous marcherons avec une libre docilité, ou mieux, avec une servile liberté.
L'idée de neutralité dans une telle guerre, que par hypothèse l'action américaine seule entraînerait, l'idée de neutralité est exclue a priori.
Nous n'examinerons pas si cette guerre est juste, dit M. Pearson. Nous n'examinerons pas si nos vrais intérêts sont en jeu. Nous n'examinerons pas s'il s'agit d'une véritable action collective. Les États-Unis étant en guerre, nous le serons aussi.
C'est automatique. L'entrée en guerre de l'un entraîne l'entrée en guerre de l'autre, sans traité, sans engagement particulier, pour défendre une politique que nous avons décidé de ne pas approuver.
Il n'y a pas eu depuis 18 ans, dans ce qu'il est convenu d'appeler « la politique canadienne », de déclaration plus grave - de déchaînement plus imbécile de colonialisme et de bellicisme.
Qu'est-ce donc, selon M. Pearson, que cette politique canadienne quand les circonstances nous pressent et qu'il faut parler sérieusement? En dernier ressort, c'est la guerre automatique. La guerre du côté de la nouvelle métropole. La guerre que nous n'avons pas décidée. La guerre que l'ennemi éventuel ne nous a pas imposée. La guerre à Ottawa parce qu'il y a la guerre à Washington: une contagion, une contamination atomique, un pourrissement par osmose, un goût morbide de courir au suicide... Une seule décision: celle d'être nécessairement du côté qui fait la guerre.
Nous ferons les guerres que Washington aura décidées - guerres justes ou guerres injustes, guerres stupides ou guerres de pseudo-croisades, guerres de prestige ou guerres d'expansion économique. Pourvu que ce soit la guerre, elle nous sera toujours bonne.
Est-ce la politique du gouvernement qui s'appelle canadien?