D'un caractère peu commode, orateur bouillant, le fondateur du Devoir fut toute sa vie engagé dans une lutte contre l'impérialisme.
Dès le début de l'agitation anticonscriptionniste, nous avons signalé le danger des provocations à la violence. Un instant calmés, les démagogues ont repris comme de plus belle leur stérile et criminelle besogne. Chaque soir, ils versent au peuple, leur dupe d'aujourd'hui, leur victime de demain, le gros vin de la haine, de la vengeance et de la colère aveugle. Qu'un certain nombre de ces fomentateurs d'émeute soient sincères, c'est possible. À ceux-là il devrait suffire de démontrer l'inutilité de leur oeuvre. Loin d'éloigner la menace de la conscription, ils en hâtent l'échéance et ils affaiblissent considérablement les chances de faire un obstacle sérieux à la loi scélérate. Ils travaillent au contraire, et fort efficacement, à en faire une âme meurtrière contre leur ville, contre leur province, contre leurs compatriotes.
Deux catégories d'individus veulent la conscription: ceux qui croient réellement que le Canada doit se saigner à blanc pour la guerre européenne; et ceux qui veulent profiter du prétexte de la guerre pour se ruer sur la province de Québec. La seule manière de tenir tête à ces deux éléments et de faire échec à la mesure tyrannique, c'est de maintenir l'opposition à la loi sur un terrain où puissent se rencontrer tous les adversaires sincères du projet de loi.
Représenter la conscription comme une mesure exclusivement dirigée contre les Canadiens français, c'est paralyser l'action de ceux qui s'opposent à la loi dans l'intérêt général de la nation. Conseiller la résistance violente au nom des seuls intérêts de la race française ou de la province de Québec, c'est décupler la force des sectaires haineux qui veulent la conscription surtout pour foncer sur les « d....d Frenchmen ». Une foule d'adversaires de la conscription, de race et de langue anglaises, se joindront à nos ennemis pour écraser toute tentative d'insurrection, ou du moins leur laisseront toute latitude de rétablir à leur manière l'ordre et la paix publique. Au premier acte de violence, la loi martiale sera proclamée, le régime militaire substitué à l'autorité civile; et, comme bien l'on pense, le gouvernement ne remettra pas le commandement à des officiers trop enclins à la clémence.
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Mais, nous demande-t-on de toute part, si vous désapprouvez la révolte et la violence, quelle méthode préconisez-vous pour faire échec à la loi de conscription?
De préventif certain, nous n'en connaissons pas. Un peuple n'échappe pas aux conséquences de ses actes ou de son inaction, ni aux conséquences des actes ou de l'inaction de ceux en qui il a longtemps mis sa confiance. Le plus et le mieux qu'il puisse faire, c'est de les atténuer et d'en empêcher le prolongement et la perpétuation en supprimant les causes.
Après avoir laissé les chefs, tous les chefs, nous plonger jusqu'au cou dans la guerre à outrance, il ne restait qu'un moyen légitime et efficace d'empêcher la conscription: c'était de créer un mouvement d'opinion assez puissant pour empêcher le gouvernement de la proposer; c'était ensuite de prolonger le mouvement afin de fortifier l'opposition parlementaire. Une fois la loi votée et sanctionnée, il ne restera d'autre ressource que de favoriser l'élection du plus grand nombre possible de candidats anticonscriptionnistes, et de les lier par l'engagement positif et précis de faire abroger la loi. [...]
On commence à parler de résistance passive. C'est chose fort grave et très complexe, qui relève tout d'abord de la conscience. La résistance passive à une loi manifestement injuste, tyrannique, imposée sans droit et sans nécessité, est assurément légitime. Elle peut même, en certaines occasions, devenir un devoir. La loi de conscription entre-t-elle dans la catégorie des mesures tyranniques qui justifient la résistance passive? Pour ceux qui jugent la guerre un crime et un mal en soi, oui; pour les autres, il serait téméraire de l'affirmer. Il ne suffit pas qu'une loi paraisse odieuse ou vexatoire pour justifier la résistance passive. Toute loi paraît à quelques-uns odieuse, vexatoire ou injuste. Que deviendrait l'ordre public, si chacun avait le droit de résister à chaque loi qui lui déplaît? Pour ma part, je ne prendrai jamais la responsabilité de conseiller la résistance passive à la loi de conscription; et ceux qui n'ont pas de scrupule ont le strict devoir d'en faire envisager toutes les conséquences. Dire aux conscrits: « Résistez et vous en serez quittes pour deux ans de prison », c'est tromper odieusement ceux qu'on prétend aviser. D'abord, la durée de l'emprisonnement - au bagne et non à la prison - peut aller jusqu'à cinq ans. Et les condamnés restent soldats quand même, pendant toute la durée de la guerre et jusqu'à l'expiration de la période de démobilisation qui se prolongera longtemps. Tout acte d'insubordination, toute infraction à la discipline et aux lois militaires, dont ils seront accusés durant leur internement, seront jugés par les autorités militaires, selon les lois militaires. C'est-à-dire qu'une foule d'actes ordinairement passibles de peines légères pourraient entraîner, pour eux, la peine de mort. C'est de cette façon qu'on a réglé le cas de plusieurs réfractaires, en Angleterre. Voilà ce qu'on n'a pas le droit de cacher à ceux à qui l'on conseille la résistance passive.
Quant aux actes de violence, il n'en est aucun qui soit légitime ou excusable. Tirer sur un officier recruteur, c'est un crime inutile et une injustice manifeste: c'est punir l'instrument irresponsable. Menacer la vie ou les biens de ceux que l'on tient responsables de la loi tyrannique n'est pas davantage permis. C'est détruire à sa base morale le seul motif de légitime résistance à la servitude militaire: l'objection de conscience à l'emploi de la violence.
Ceux qui conseillent ou inspirent ces actes de violence sont des criminels ou des inconscients. Ils jettent dans la voie du crime de pauvres jeunes gens qui en seront les premières victimes. Ils attirent sur une foule d'innocents de sanglantes représailles. Ils mettent en danger les libertés de tout un peuple. Ils se font les agents les plus efficaces des ennemis de notre race. Que la plupart ne fassent qu'inconsciemment cette odieuse besogne, je veux le croire. Mais s'ils s'en trouvaient parmi eux qui fussent à la solde de l'ennemi, il ne faudrait pas trop s'en étonner.
Nombre d'historiens protestants ont accepté la théorie que la Conspiration des Poudres fut provoquée sinon organisée par Robert Cecil afin de justifier une persécution générale des catholiques. Il y a parmi nous des énergumènes fort capables de pousser quelques Canadiens français à des actes de violence afin de provoquer une explosion de colère dans tout le Canada anglais et empêcher l'accord de tous les vrais Canadiens qui veulent sauver les débris de l'ordre social. Aucun Canadien français n'a le droit de servir ces calculs abominables.
Ces paroles ne plairont pas à tout le monde. Peu importe. Nous n'avons pas été les complices des endormeurs. Nous ne serons pas les complices des démagogues.