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Les Belles-soeurs de Michel Tremblay:
une entreprise familiale de démolition

Après tant et tant de cadavres empilés sur les scènes de la métropole par des acteurs sans vie agités par des metteurs en scène sans âme, voici qu'un grand souffle nous provient du Rideau-vert qui ouvre sa saison sur ce qu'il faut bien appeler un chef-d'oeuvre.
Chef-d'oeuvre en effet que Les Belles-soeurs de Michel Tremblay, sur les trois plans de l'intelligence, de la sensibilité et de l'écriture. Il faut immédiatement joindre au nom de l'auteur celui de son metteur en scène, André Brassard.
Sur le plan de l'intelligence, Les Belles-soeurs est, je crois, un des premiers véritables regards critiques qu'un dramaturge québécois jette sur la société québécoise.
Sur le plan de la sensibilité, le monde de Michel Tremblay est d'une justesse et d'une acuité qui le classent immédiatement parmi les véritables artistes.
Sur le plan de l'écriture, la pièce est la démonstration éclatante que le « joual » employé dans son sens peut prendre des dimensions dans le temps et dans l'espace qui font de lui l'arme la plus efficace qui soit contre l'atroce abâtardissement qu'il exprime.
[...]
Dans ce genre d'oeuvre-mosaïque tout tient dans la manière. Celle de Michel Tremblay est efficace. Temps morts, temps forts, dialogues rapides, monologues intérieurs qui entrecoupent la pièce, numéro « à effet », tout s'entre-mêle et tout se fond. C'est du théâtre instantané. Il n'y a rien que 15 femmes qui parlent? Attendez. Quand la pièce est finie, ce que l'on a derrière soi, ce sont des énormes éclats de rire; ce que l'on a devant, c'est l'exposé brutal, vulgaire, net, froid de la lugubre solitude canadienne-française. Tout cela sans un mot de trop, sans morale. Si le génie consiste à rendre lisible à l'oeil nu les abîmes de la vie, Michel Tremblay a eu ce génie.
[...]
Les personnages de Michel Tremblay confinent au pays de l'hilarité hystérique. On rit d'une façon presque incessante dans ce Belles-soeurs. Mais quel gouffre d'inconscience, de tristesse, de nullité. Il y a dans tout jeune auteur un règlement de comptes qui dort. Le sien, Michel Tremblay l'a réveillé. Il le réveille en nous. Les Belles-soeurs sont une affaire de démolition où le comédien et le public se retrouvent en famille.
La mise en scène d'André Brassard sert magnifiquement l'oeuvre. Sans doute. André Brassard est dans sa période baroque et, étant très riche, veut nous faire profiter à tout prix de sa richesse. S'il avait gommé un peu le détail, peut-être aurait-il gagné en cruauté ce qu'il eût perdu en bravoure. Mais quoi, dire cela c'est se plaindre que la mariée est trop belle! Il a de l'imagination à revendre, le sens du vrai et celui du comique. Il sait avancer, éclairer, réduire, amener. Il sait même faire des galipettes quand il ne sait plus quoi faire. Dans quelques jours les joints encore un peu grinçants seront huilés. Et vogue la galère.
Quant à l'interprétation, comment choisir parmi 15 comédiennes qui, toutes à des nuances près, collent à l'oeuvre comme la pauvreté au monde.
Un choix est donc tout à fait arbitraire et vaut par le goût personnel qu'il exprime. Citons Hélène Loiselle qui incarne « celle qui a été en Europe », Marthe Choquette dans la jalouse et, bien entendu, Denyse Proulx qui est l'heureuse gagnante du concours.
Pourtant on m'excusera d'avoir surtout aimé, peut-être parce qu'elles sont un peu moins célèbres, Luce Guilbeault (celle qui a mal tourné parce qu'elle travaille dans un club) et Rita Lafontaine (celle qui a envie de mal tourner).
Reste enfin Denyse Filiatrault. On reparlera d'elle plus tard parce qu'elle est merveilleuse et que toute sa carrière est le triomphe du travail et de l'intelligence.
Vite quelques mots sur le côté visuel. Un jeune décorateur, Réal Ouellette, a brossé un décor qui ne me paraît que convenable. Barbeau a rappelé à lui les rubans et les pompons qu'il aimait tant au début de sa carrière, mais qu'il emploie cette fois avec justesse. Jean Yves a coiffé tout le monde dans un esprit de parodie capillaire qui dénote l'artiste.
Louez vos places, accrochez-vous à vos fauteuils si vous n'aimez pas la vérité, allez-y à tout prix.
Les deux directrices du Rideau-vert nous avaient fait découvrir Françoise Loranger; elles nous offrent Michel Tremblay. Elles sont dans leur rôle, ce dont on ne peut que les féliciter.
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