La victoire au NON,
la dynamique du vote au OUI

Lise Bissonnette
Édition du 1er novembre 1995

Réputée pour ses analyses autant que pour son style, Lise Bissonnette, tout au long de ses années au Devoir, a notamment donné à lire plusieurs éditoriaux sur l'avenir québécois. Celui-ci s'interroge sur les lendemains de la défaite référendaire de 1995.

Le référendum du 30 octobre 1995 dessine un portrait politique précis de la société québécoise. Quand près de 94 % des électeurs inscrits se présentent aux urnes, la démocratie fait le plein de ses possibilités. On peut en tirer des enseignements précis sur le mandat qu'a donné l'électorat, et sur les lignes de force qui le traversent.


Le projet de loi sur la souveraineté du Québec vient de mourir au feuilleton, ainsi en a décidé la consultation populaire. Le gouvernement du Québec, qui en avait fait le centre de son programme électoral, doit s'incliner. À moins d'événement extraordinaire, il ne peut, d'ici la prochaine élection dans trois ou quatre ans, proposer aux Québécois de reprendre l'exercice. Pourtant le Parti québécois et ses militants auront raison de maintenir le cap sur la souveraineté. L'énorme poussée du OUI, passé en quinze ans de 40 % à 49,5 % des suffrages autour d'une question bien plus engageante que celle de 1980, leur permet tous les espoirs. Ce qui met le gouvernement sur la corde raide. Car si, par quelque miracle imprévisible, le Canada lui présentait des offres de changement constitutionnel ou de décentralisation réelle, aurait-il le droit de les ignorer? Le « beau risque » n'est ni le genre ni l'inclination de l'équipe péquiste au pouvoir en 1995.

En l'état actuel de l'opinion, le gouvernement du PQ, sans reprendre sa croisade pour la souveraineté, pourrait au moins répudier toute proposition qui ne corresponde pas aux plus ambitieuses revendications dites « historiques » du Québec. Déjà, lundi soir, un fédéraliste résigné comme Claude Ryan remontait soudain la barre, en s'appuyant sur la force même du OUI qu'il avait combattu.

Il faudrait donc que la reconnaissance du Québec comme peuple soit pleine et entière et non pas « symbolique ». Il faudrait que la dévolution des pouvoirs nécessaires au Québec pour qu'il construise et occupe son espace propre soit claire, radicale et enchâssée dans la loi fondamentale du pays, tout comme le droit de veto. Le gouvernement du PQ, dans ces conditions, n'a pas à se donner contre nature un programme fédéraliste. Il n'a qu'à attendre des offres, il se retrouve exactement là où le rapport Bélanger-Campeau, qu'il avait signé, situait le Québec avant que M. Bourassa renonce à ce rapport de force.

Mais il est une chose que le gouvernement du PQ ne peut oublier, à partir d'aujourd'hui, et surtout avec le changement qui s'annonce à sa tête. Il doit retourner aux affaires courantes et gouverner. Il peut bien dire « à la prochaine » mais il n'y aura pas de rendez-vous sans lien de confiance avec l'État québécois.

[...]

Dans le calme, le Québec attendra encore la réponse du reste du Canada qui a voulu ce NON, et l'a obtenu en s'engageant à bouger. La souveraineté ayant été rejetée, le fédéralisme et son avenir sont à compter d'aujourd'hui sous examen constant. Mais cela ne devrait pas dispenser le Parti québécois, qui veut continuer à porter le projet souverainiste, d'un examen de ses propres faiblesses. Au lieu de montrer du doigt ceux qui ont « mal voté », il n'a qu'à se demander ce qui, chez lui et dans son projet, ne les convainc pas.

Pourquoi tant de francophones, dans l'est de Montréal et dans la région de Québec, ne reconnaissent-ils pas dans la souveraineté la pente de leur histoire, le fédéralisme se trouvant dans l'impasse?

Pourquoi le PQ laisse-t-il encore indifférentes et généralement inquiètes les minorités allophones? Pourquoi les anglophones, et particulièrement les jeunes bilingues parmi eux, sont-ils si réfractaires à un projet culturel qui leur offrirait un défi singulier?

La réponse renvoie à toute la collectivité, mais aussi au « bon gouvernement » que le PQ n'a pas été suffisamment, de 1976 à 1985, et maintenant encore. Le résultat est signé de l'échec d'un système d'éducation qui a vidé l'école publique de son contenu culturel et de l'enseignement de l'histoire, qui a accueilli les nouveaux venus depuis vingt ans mais commence à peine à se pencher sur leur véritable intégration.

Toutes les tactiques, stratégies et astuces du monde ne conduisent nulle part, sans une citoyenneté éclairée.