Lutte contre la pègre:
la farce recommence

Pax Plante
Édition du 29 novembre 1949

A-t-on encore idée, aujourd'hui, à quel point les articles de Pacific « Pax » Plante, un des plus ardents pourfendeurs du crime organisé, secouèrent le Tout-Montréal au milieu du siècle?

Pacific « Pax » Plante

Deux fois depuis mon congédiement, on a tenté de rétablir la pègre dans ses anciens privilèges. Deux fois, trompé par le sommeil apparent de l'opinion, on a voulu donner aux entrepreneurs du vice les O.K. des anciens jours. En veut-on des preuves? On n'a qu'à lire les journaux.

En avril dernier, soit après 11 mois d'un silence relatif de la part des journaux, on se crut donc en sécurité. Une douzaine de bookies avaient de nouveau rouvert leurs portes et les affaires marchaient rondement, quand tout à coup, un incident malheureux éveilla l'opinion publique.

En effet, le 22 avril, devant le juge Gérald Almond, un certain Percy D. Ham était condamné à cinq ans et demi de pénitencier pour avoir extorqué une somme globale de 19 555 $ à la Banque Royale au moyen de chèques sans provision.

« Avant de recevoir sa sentence, rapporte La Presse du 23 avril, Ham a déclaré qu'il avait eu recours à ce moyen pour parier sur les courses de chevaux à l'établissement d'un nommé Jack Zimmerman, qui serait le plus important bookie de la métropole à l'heure actuelle. »

Déjà, le 16 du même mois, la Gazette avait signalé le fonctionnement d'environ 17 maisons de pari mais l'incident Ham venait confirmer de façon éclatante ce qui n'était jusque-là qu'une rumeur. Dès lors, les journalistes se remirent à l'oeuvre. Et ce que la police avait ignoré ou dissimulé au public devint la fable de la ville pendant plusieurs jours.

Encore le 23 avril, M. Larry O'Brien, un reporter du Standard, confirmait l'existence des mêmes établissements et notait que d'après ses informateurs: « on pariait aussi fort qu'avant l'ère Plante ». [...]

Mais la plus dure, la plus précise de toutes ces attaques paraissait ce même jour dans le journal La Presse. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une rumeur: un reporter avait visité, sans aucune difficulté, une maison de pari sur courses. Il en donnait l'adresse: 1455, rue Metcalfe. Il reproduisait en photostat le billet de pari dont il s'était servi. Il rapportait que l'établissement « pouvait se comparer favorablement à ceux qu'on a cadenassés il y a quelques années ». Tout y était: les grands tableaux fixés aux murs, l'aboyeur coiffé des écouteurs téléphoniques, les affiches et plus de 50 clients à la fois.

Il rapportait enfin les propos d'un parieur: « C'est l'endroit le plus sûr en ville. Il y a longtemps qu'il est en opération et à ma connaissance, il n'y a pas eu de raids depuis que j'y viens. »

M. Pleau, responsable de l'escouade de moralité, fut pris au dépourvu par cette soudaine clameur des journaux. « Je sais, dit l'assistant-directeur, qu'il existe des maisons de pari à Montréal, mais ce sont des clubs à charte et mes hommes ne peuvent y pénétrer, n'étant pas membres. »

La police n'avait pas eu le temps d'accorder ses violons car le lendemain, le directeur Langlois, trouvant sans doute cette réponse insuffisante puisque les journalistes étaient entrés là où ses limiers ne pénétraient pas, donnait au représentant du Devoir une explication supplémentaire assez contradictoire: « Quant aux maisons de pari qui opèrent de ce temps-ci en grand nombre, M. Langlois dit qu'il est décidé à les fermer d'une manière radicale. C'est pour cela qu'il en laisse quelques-unes ouvertes, afin qu'elles servent sans le savoir de centres d'information pour permettre ensuite à la police de frapper à la tête. »

Mais entre-temps, dans les vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler, M. Pleau, pris de panique, avait déjà demandé d'être permuté. Et M. Langlois, dans la même conférence de presse du 28, annonçait son intention de prendre lui-même en charge la Moralité tandis que M. Pleau serait assigné à une nouvelle fonction. Mais l'Exécutif ne voyait pas la chose du même oeil et força M. Pleau à garder son poste. On annonça seulement qu'on prenait des « mesures spéciales ».

Il est maintenant clair que ces mesures, quelles qu'elles soient, manquaient singulièrement d'efficacité.

Car le 15 octobre, soit près de six mois plus tard. La Presse dénonçait de nouveau le même bookie, au 1455, Metcalfe, affirmant qu'il fonctionnait toujours et servait de plus comme terminus pour un service de taxi qui conduisait des joueurs vers une barbotte de la Côte de Liesse.

Deux jours plus tard, dans La Presse du 17 octobre, on pouvait lire un démenti officiel de la police: il n'y avait pas de bookie en opération à cette adresse. Puis, le 27 octobre, la police contredisait elle-même son propre démenti en effectuant un raid au 1455, rue Metcalfe: 10 arrestations, comparutions devant le recorder, etc., etc.

Ne sommes-nous pas justifiés de dire que la farce recommence? Et cette farce est bien plus sinistre qu'on le croit à première vue. S'il s'agissait dans cette affaire d'une nouvelle maison, d'un nouveau centre de pari, d'une adresse jusque-là inconnue, on pourrait supposer qu'il existe une explication plausible à l'inefficacité de la police.

Mais c'est tout le contraire qui est vrai. Pour s'en rendre compte, M. Langlois et M. Pleau n'ont qu'à parcourir les registres de la police. Ils apprendront alors, par la voix des documents officiels, que l'établissement du 1455, Metcalfe existe comme maison de pari et de jeu depuis 1939. Elle a fonctionné sans interruption jusqu'en 1946, jusqu'au 4 février exactement, alors que pour la première fois depuis son ouverture, elle était efficacement cadenassée pour six mois.

M. Langlois sait très bien qu'au cours de ces sept années, l'escouade de la moralité n'a pas manqué d'occasions pour connaître cette adresse: elle s'y est rendue 89 fois pour des raids, dont 70 fois sous l'administration municipale de 1940 à 1946. Si fantastiques que ces chiffres paraissent, ils sont officiels!

Et ce n'est pas tout. M. Langlois sait, par ses registres, que les deux tenanciers de paille que la police présentait en cour: George Appleby et John Riley, ont reçu respectivement 26 et 11 condamnations sans jamais aller derrière les barreaux et qu'ils ont payé en sept ans 9975 $ d'amendes.

[...]

Enfin, M. Langlois verra encore dans ses registres que de 1939 à 1946, 22 ordonnances de cadenas ont été émises contre 1455 Metcalfe. Mais les cadenas, appliqués à des portes imaginaires dont on avait inscrit les 28 numéros fictifs sur les registres de la police, n'ont jamais interrompu les affaires de la maison, ne fût-ce qu'un seul jour!

Et le 1455 Metcalfe n'est pas une exception. Toutes les adresses que visite aujourd'hui la police de M. Langlois sont de vieilles adresses. On ne peut pas les ignorer. [...]

C'est la même vieille histoire qui recommence, aux mêmes lieux et avec les mêmes gens. Serions-nous excusables de garder le silence?