
La naissance
Le 10 janvier 1910, lorsque Henri Bourassa lance Le Devoir, il pense déjà depuis longtemps à créer un quotidien. Il lui a fallu dix-huit mois d'efforts pour réunir les hommes et les conditions propices à l'émergence d'un journal pour lequel il multiplie les protections afin d'en assurer l'indépendance. Outre Bourassa lui-même, petit-fils de Louis-Joseph Papineau et tribun hors norme, quelques noms célèbres, malgré leurs différences de tempérament, se joignent tout de suite à l'équipe du Devoir: Jules Fournier, Olivar Asselin, Omer Héroux et Georges Pelletier. Lors de la parution du premier numéro, Bourassa explique que ce journal catholique "appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins". Il dénonce d'emblée la situation au gouvernement fédéral: "[...] les deux groupes parlementaires se sont entendus pour donner à chacun de ces problèmes une solution où le droit, la justice, l'intérêt national ont été sacrifiés à l'opportunisme, aux intrigues de partis ou, pis encore, à la cupidité des intérêts individuels."
Le ton est donné: ce journal s'intéresse d'abord à comprendre l'information et à la rendre intelligible plutôt qu'à simplement la rapporter.Le Devoir, comme l'ensemble de la société québécoise, nage encore dans les eaux d'un XIXe siècle qui s'étire mollement dans les jupes du catholicisme et d'un système politique dominé depuis 1896 par la figure de sir Wilfrid Laurier.
En août 1914, l'annonce de la guerre marque véritablement la fin du XIXe siècle. En Europe, les roulements de fer de la canonnade brisent toutes les certitudes des hommes sur des champs de bataille si vastes que la terre elle-même semble être devenue un cadavre géant. Cette boucherie, Bourassa la tient pour l'oeuvre d'impérialistes préoccupés par l'exercice de leur seule puissance personnelle, en dépit de l'existence des peuples eux-mêmes. Avec son journal, Bourassa mène une lutte totale contre la conscription. Tout comme l'Angleterre se préoccupe d'abord des intérêts anglais, Bourassa souhaite que les politiciens canadiens s'intéressent d'abord aux intérêts canadiens. Le fondateur du quotidien Le Devoir se moque ainsi de ceux pour qui le patriotisme consiste à monter sur une estrade pour se frapper la poitrine galonnée et archidécorée pour envoyer les autres à la guerre au nom de l'Empire britannique.