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Manifestation anticonscriptionniste
Intervention de la police
Soulevée par les discours enflammés des jeunes orateurs anticonscriptionnistes, une foule de 10 000 personnes massée à l'angle des rues Garnier et Laurier a failli se porter à des excès regrettables hier soir. Sans chef de file, sans organisation, tous ces gens sont partis après l'assemblée, en défilant par l'avenue Papineau, sonnant du clairon et tirant du revolver. Le défilé marcha sans incident jusqu'à la rue Sainte-Catherine, mais arrivé à l'angle Beaudry, un détachement de 150 agents qui attendait les manifestants surgit tout à coup, le revolver à la main, et bloqua la rue. Il s'ensuivit un chahut indescriptible: les coups de feu éclatèrent de toutes parts, les briques et les pierres furent lancées, deux grandes montres des magasins Forté, Poirier et Duschenau volèrent en éclats. Incapables de se frayer un chemin dans la rue Sainte-Catherine, un groupe de manifestants monta par la rue Beaudry jusqu'à la rue Demontigny, la police les suivit au pas de course et après bien des difficultés réussit à disperser la procession; il était alors minuit et demi, comme une légère pluie commençait à tomber, les retardataires se lancèrent dans les tramways en refusant toutefois de payer leurs dix sous. Ce fut le dernier exploit de la soirée mouvementée.
Le sous-chef Grandchamp et les inspecteurs Bélanger et Roberts qui conduisaient la police en civil furent reconnus et menacés de représailles pour ce soir.
La réunion qui précéda la procession eut lieu à l'angle des rues Garnier et Laurier, près d'un terrain vacant. Peu nombreuse au début, ce fut bientôt une mer humaine qui remuait, mugissait et hurlait. Un premier groupe vint, clairons en tête, grossir les rangs de l'assemblée; il fut reçu aux acclamations de la foule.
Bientôt après on entendit un deuxième groupe de 3000 personnes qui débouchait par une rue latérale, en chantant Ô Canada!.
L'assemblée augmentait toujours, un troisième et un quatrième groupe vinrent enfin se réunir aux autres manifestants, ce fut un tintamarre pendant plusieurs minutes, les sifflets, les clairons, les sirènes d'auto, les clochettes et même les revolvers faisaient un tapage infernal. La foule se hissa sur les balcons, quelques-uns montèrent dans les poteaux, d'autres s'accrochèrent aux galeries et l'on entonna une fois de plus l'Ô Canada!, et l'on criait « À bas Borden », « À bas les Boches! ».
Pendant le discours de M. Mongeau, les premiers coups de feu éclatèrent; ils causèrent tout un émoi. Encouragés par leur demi-succès, les jeunes gens armés de revolvers chargés à blanc recommencèrent leur jeu; bientôt on n'entendit plus rien pendant quelques minutes. Une femme perdit connaissance et dut être transportée dans une épicerie à quelque distance de là; ce fut le seul accident de la veillée.
Pendant les discours, un auditeur cria: « Hourrah pour Bourassa! » Mal lui en prit, un groupe de la foule qui ne cherchait qu'un prétexte pour agir se mit à sa poursuite et allait lui faire un mauvais parti lorsque l'orateur put l'apaiser.
M. L. O. Maillé, un des orateurs, voulut, comme d'habitude, établir les responsabilités de chacun dans l'impasse où nous nous débattons; tout alla bien lorsqu'il s'attaqua à Borden, mais dès qu'il eut le malheur « de froisser les sentiments lauriéristes », ce fut le déclenchement d'un tollé général. L'orateur dut se retirer pour revenir à la fin de la soirée, sans plus de succès d'ailleurs.
Pendant l'assemblée les orateurs organisèrent une collecte pour défrayer les dépenses et en récoltèrent 161 $.
Les orateurs: MM. Lafortune, Pearson, Maillé, Villeneuve, Mongeau, Bernier et Lamalice n'ont fait que ressasser les arguments employés depuis le début de la campagne anticonscriptionniste.
M. Villeneuve fit deux discours et termina l'assemblée. La foule était montée, lorsque le dernier mot des discours fut prononcé, les drapeaux s'agitèrent, les coups de feu redoublèrent, quelques-uns chantaient et criaient, ce fut un tumulte général pendant quelque temps. Enfin tous partirent en procession en hurlant en cadence: « À bas, à bas la conscription! »
Le défilé passa par les rues Garnier, Papineau, Parc Lafontaine, Montcalm et Sainte-Catherine, et les coups de feu attirèrent nombre de gens aux fenêtres et aux portes.
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