Moi, mes souliers..., par Félix Leclerc

Gilles Marcotte
Édition du 2 avril 1955

Je sors du livre de Félix Leclerc, Moi, mes souliers..., avec des sentiments mêlés. Mais c'est à coup sûr l'agacement qui l'emporte. Que voulez-vous: ce style prétendu naturel et spontané, je trouve, moi, qu'il sent l'artifice à plein nez. Il n'y a rien de plus faux que le « naturel » quand il devient un « genre ». Jean Giono - personnage considérable -, qui a préfacé le livre, nous dit que Félix Leclerc n'imite personne. Vous vous trompez, cher maître: il s'imite lui-même.

Pour faire naturel, justement, Leclerc a résolu d'appeler lièvres son propre personnage, et tous ceux qu'il rencontre au hasard de ses pérégrinations. Au début, oui... On se dit que la fable durera juste ce qu'il faut, le temps d'une enfance campagnarde. Mais allez, l'auteur n'abandonnera un procédé si commode, si pittoresque et si « naturel »: ce sont des lièvres-hommes-de-théâtre, des lièvres-chefs-d'orchestres, des lièvres tunisiens, français, des lièvres-curés, des lièvres partout (une bonne note pourtant: on ne parle pas du lièvre-pape!... ). Bien avant la fin, moi aussi je me sentais lièvre: j'avais une furieuse envie de détaler.

Ce liévrisme, ou cette liévrite, ou ce liévritisme, permet souvent à Félix Leclerc d'éviter les noms propres et autres précisions du genre. Mme Jean Després m'a dit qu'un lecteur averti comprenait « bien des choses » dans ce livre. Tant pis pour le lecteur non averti: il soupçonne des rosseries considérables, mais sans en connaître les points d'application. C'est très embêtant. M. Leclerc est un lièvre rusé, je pense. Mais on aimerait bien rire avec lui de ses ruses. Il ne nous en donne pas souvent l'occasion.

La part faite à l'agacement, je dois dire que Moi, mes souliers... offre quelques bonnes pages, des bouts de dialogues savoureux, des notations amusantes ou émouvantes. Je ne nie pas le talent de Félix Leclerc. Je regrette seulement l'emploi qu'il en fait. Écrivain et poète par la grâce de Dieu, il commet la pire erreur, celle de rendre « précieux » le naturel. (Amiot-Dumont).