Benoît Lauzière est né à Montréal en 1941. Il a été directeur du Devoir de 1986 à 1990.

Que retiendront les temps futurs de ce que fut le XXe siècle? Pour tenter de répondre à la question, Benoît Lauzière plonge en philosophie politique et parle d'entrée de jeu de l'effondrement des utopies. De la preuve qui y a été faite de l'échec de toutes les théories englobantes, qui promettent de tout régler. De ces approches qui, pour reprendre l'expression du penseur français Jean-François Revel, « ont essayé d'apporter une solution collective au problème du bonheur humain par une reconstitution intégrale de l'édifice social ».
Le siècle aura été celui, par les idéologies politiques qui y ont surgi, à commencer par le communisme, de « la plus vaste, la plus immense, la plus brutale tentative d'établir un nouvel ordre. Il y a manifestement une relation de succession: au XXe siècle, les idéologies ont pris le relais de la foi dans la volonté d'extirper le mal de l'homme. Par une approche autoritaire, comprenant notamment la monopolisation de toutes les initiatives économiques, sociales et culturelles et la mise sur pied d'un système de répression, on a cherché par tous les moyens à imposer le bonheur », dit M. Lauzière.
Et bien sûr, ça n'a pas marché. « On a bien constaté qu'il n'y a rien de réglable en pensant qu'on va, en ce bas monde, réaliser le paradis envers et contre tous; c'était "aimez-vous les uns les autres" à coups de fusil, de goulags et de camps de concentration. Il y a eu une faillite de l'effort de régler de façon absolue, définitive, universelle, la question du bonheur humain, de l'injustice, je dirais même du mal, avec un grand ou un petit "m" », ajoute-t-il.
Mais le problème n'est pas réglé pour autant. La déconfiture de l'approche totalitaire n'a pas enlevé à l'humain l'un de ses penchants les plus fondamentaux, la recherche d'un système « séduisant et sécurisant » dépourvu de failles, où l'incertitude n'a pas sa place. Ce que n'est pas, précise Benoît Lauzière, la démocratie moderne à l'occidentale, couramment reconnue comme la moins mauvaise des approches et la seule qu'on ait trouvée à ce jour.
« Il n'y a pas d'autre recours que la démocratie, déclare-t-il. Ça n'apporte pas le bonheur tout de suite, ça n'assure pas le paradis à la fin de l'année. Mais la seule façon de ne pas s'entretuer, c'est de faire en sorte qu'il y ait contrepoids et cohabitation des doctrines, des valeurs, pour éviter qu'on aille au bout des nôtres. Une seule doctrine, une idée unique est toujours assassine et aboutit toujours au massacre parce que si vous êtes certain d'avoir raison, rien ne vous incitera à vous empêcher de l'imposer. »
Voilà donc ce que l'ancien directeur du Devoir aimerait que l'histoire retienne, mais il n'est pas convaincu que ce sera le cas. Il existe peu de maximes historiques aussi usées que « Plus jamais ça », et pourtant. Elle est usée, justement, parce qu'on recommence toujours. La tentation de retomber est éternelle.
« La hantise, dit Benoît Lauzière, c'est l'incertitude qui vient automatiquement avec la démocratie. Le pluralisme culturel, idéologique, religieux, c'est le risque. Il n'y a jamais rien d'assuré. »
La certitude est souvent fille de l'aveuglement. Un aveuglement d'autant plus difficile à comprendre qu'il est le fait de gens éclairés. Aussi, autre élément qui frappe M. Lauzière lorsqu'il observe le siècle: « le divorce entre l'explosion et l'expansion phénoménales des connaissances scientifiques et de leurs applications techniques, d'une part, et le progrès de l'idée de raison dans l'aménagement du comportement et des rapports humains ».
En fait, explique-t-il, « il n'y aura jamais eu autant de connaissances réelles et disponibles et si peu d'utilisation de ces connaissances dans plusieurs domaines ». Comme exemple, il cite l'attitude de la communauté intellectuelle européenne à l'égard de l'URSS, une attitude de confiante approbation qui a duré pendant des décennies et qui montre bien que, malgré les percées scientifiques vertigineuses dont le XXe siècle a été le théâtre, « le comportement humain continue de relever plus de la conviction et des croyances que de la connaissance, que de l'analyse scientifique, que de la raison ».
« Prenez le réflexe, puis la conduite de bon nombre d'intellectuels français par rapport à ce qui était vu et su et connu depuis les années 40 en Union soviétique. La preuve en est manifeste: l'idéologie tue le fait. La croyance, l'option personnelle de ces gens-là dépassaient infiniment leur capacité par ailleurs très grande - je parle de culture et d'instruction, de connaissances personnelles - à faire la part des choses. Ils ont consommé le divorce de la puissance intellectuelle et de l'aveuglement collectif. »
M. Lauzière rappelle dans la même veine le comportement de médecins du Moyen Âge qui, bien que confrontés à des faits indéniables grâce aux vertus de la dissection, refusaient de remettre en cause les idées reçues. « Ils voyaient bien que le coeur était situé du côté gauche du coeur, mais Aristote avait dit qu'il était à droite, alors ils soutenaient que le coeur était à droite. Un cas patent où le réel se trompait! »
Mais les intellectuels, s'ils auraient quand même dû servir de phares et consacrer la domination de la raison, n'ont pas été les seuls à faire fausse route, ou à être emportés par la tentation d'une utopie globalisante. « Fascisme, nazisme, communisme, on pourrait ajouter le fondamentalisme religieux, ça commence à faire du monde. Ce ne sont pas quelques minorités insignifiantes », dit M. Lauzière.
Benoît Lauzière considère également comme déterminants les progrès enregistrés par les femmes au XXe siècle: « Un phénomène remarquable, quelque chose de tout à fait nouveau dans les rapports humains, quelque chose de fondamental, de radical. On a rompu avec une domination aussi vieille que l'humanité elle-même, fondée au surplus sur une contrainte qu'on avait toujours jugée incontournable: la nature, le fait de porter des enfants. » À cet égard, ajoute-t-il, la pilule anticonceptionnelle a évidemment joué un rôle crucial: autre impact des avancées scientifiques.
Ce faisant, les femmes, du moins celles de l'Occident, sont devenues parties prenantes à ce qu'il appelle « l'aventure de l'humanité: dompter son destin, en faire ce qu'on veut. On dit souvent que la liberté, c'est le choix de ses liens, mais choisir ses liens, c'est aussi être capable de ne pas choisir tel ou tel lien ».
Enfin, le Canada et le Québec. Pour M. Lauzière, ce pays est encore à faire, « une promesse qui n'a pas encore été tenue, un rêve qui a peut-être été fait avant son temps vu son retard à sortir de l'isolement ».
« On a dit que le Canada était une idée contre nature sur le plan géographique, qu'il était irréaliste de penser avoir un ensemble cohérent sur un aussi vaste territoire. Mais c'est avant tout une idée généreuse, qui n'a pas encore été fécondée. Et je crois qu'il y a là le creuset d'une citoyenneté moderne, plus que d'un État moderne. Ce serait extraordinaire que ça réussisse. »
« J'ai presque envie de dire qu'on est condamné à ce que ça fonctionne. Parce que le contraire, c'est quoi? La résurgence de tous les régionalismes. On irait à l'envers du monde occidental. »
« Il n'y a pas beaucoup d'endroits semblables dans le monde. Je ne déteste pas, comme citoyen, plusieurs ordres de gouvernement. On revient au contrepoids des doctrines, à la distinction des pouvoirs. Quand je peux vivre dans un espace comme celui-là, je ressens moins le besoin d'avoir des clôtures pour cultiver mon identité particulière. »